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Société

RAZIKA ADNANI* : « EN FAISANT RÉFÉRENCE À L’ISLAM, LE SYSTÈME CONSTITUTIONNEL A ÉCHOUÉ AU MAROC, EN ALGÉRIE ET EN TUNISIE »

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Dans cet entretien conduit par l’éditeur Amar Ingrachen, la philosophe et islamologue franco-algérienne explique pour les lecteurs d’ADNmed comment le malékisme qui « est également un salafisme » a provoqué les blocages constitutionnels actuels dans les trois pays d’Afrique du Nord.

Bien que les trois pays d’Afrique du nord (Maroc, Algérie, Tunisie) appartiennent à une même aire géopolitique et civilisationnelle, l’islam n’y occupe pas visiblement la même place. Quelle appréciation faites-vous de la présence de l’Islam dans ces pays ?

La présence de l’islam dans ces trois pays est une réalité sociale, politique et historique qui est visible notamment dans le port du voile par les femmes et le nombre important de mosquées. La religion occupe également une place importante dans les expressions de langage, y compris au plus haut sommet de l’État. Cependant, l’histoire de la Tunisie contemporaine dans sa relation avec la religion se distingue de celles ses deux voisins, l’Algérie et le Maroc. Cette distinction remonte au début du XIXe siècle lorsque la Tunisie a entamé des réformes importantes qui ont concerné le domaine de l’organisation de l’État, de la société et également celui de l’islam, ce que ses deux voisins n’ont pas connu ou timidement connu. 

La Tunisie, tout comme l’Algérie, était sous l’occupation ottomane. Sous le règne de Bey Ahmed 1er, (de 1837 à 1855), la Tunisie accède à son autonomie politique par rapport à Istanbul, quand l’Algérie est tombée sous l’occupation française.  L’accès de la Tunisie à l’autonomie a permis au Bey d’entamer des réformes pour moderniser son pays qu’on peut expliquer par l’influence des réformes de Mohamed Ali Pacha en Égypte, par les Tanzimat en Turquie et par l’influence de Napoléon III. Ainsi, la Tunisie a été le premier pays dans le monde musulman à se doter d’une constitution en 1861 bien qu’elle ait été suspendue en 1864. Cette constitution a accordé l’égalité à tous les citoyens tunisiens sans distinction liée à la religion en mettant ainsi fin à la dhimitude. La Tunisie a été la première dans tout le monde musulman à abolir l’esclavage en 1864 et la première au Maghreb à avoir en 1900 une école pour jeunes filles. 

Toutes ces réformes sociales et politiques ont été accompagnées d’une remise en cause de certaines règles de la religion. Beaucoup de livres ont été écrits et qui avaient comme objectif de réformer la religion tel Notre femme dans la législation islamique et la société, de Tahar Haddadpublié en 1930. Bourguiba a donc promulgué le code du statut personnel en puisant dans le grand combat pour les Lumières de ses prédécesseurs comme celui de Mustapha Pacha dans le domaine de la modernisation de l’État. 

Au XIXe siècle, le Maroc était dans une autre situation. Il avait comme chef d’État un monarque qui détenait le pouvoir absolu et se présentait comme le commandeur des croyants. Il avait le monopole de la religion et de la politique, ce qui rendait difficile toute réforme. Le projet de constitution de 1908, qui n’a pas été ratifié par le roi, était très imprégné des traditions. Il affirme le devoir d’obéissance à l’imam chérifien (le roi) et le respect à sa personne qu’il présente comme « l’héritier de la baraka » (article 7). Le Maroc ne s’est réellement doté d’une constitution qu’en 1962 sans mentionner les Droits de l’Homme. 

Cette constitution a accordé l’égalité à tous les citoyens tunisiens sans distinction liée à la religion en mettant ainsi fin à la dhimitude. La Tunisie a été la première dans tout le monde musulman à abolir l’esclavage en 1864 et la première au Maghreb à avoir en 1900 une école pour jeunes filles. 

L’Algérie qui était sous l’occupation française de 1830 à 1962 n’a pas connu les mêmes réformes que la Tunisie. Toute ouverture ou modernisation de la société se heurtait, d’une part, aux colons qui voulaient maintenir la population en situation d’infériorité et, d’autre part, à une grande partie de la population, sous l’influence des conservateurs qui voyaient ces réformes comme une assimilation aux colonisateurs et donc une trahison. Cette situation a provoqué une crispation quant à l’idée de la modernisation et un attachement aux traditions et à la religion. Le mouvement réformiste algérien était de tendance islahiste autrement dit salafiste dont le nom le plus connu est celui de Ben Badis (1889-1940) fondateur de l’association des « Ulama algérien ». Pour Ben Badis, l’émancipation de la femme avait comme seul objectif que celle-ci puisse élever « un homme capable de prendre son envol et non qu’elle-même s’envole ». On constate la très grande différence qui existe entre lui et Tahar Haddad vis-à-vis de la question de l’émancipation de la femme. 

Cependant, le phénomène du retour en arrière caractérisant les sociétés musulmanes, depuis les premiers siècles de l’islam, n’a pas épargné la Tunisie. Il se faisait sentir déjà au milieu du XXe siècle d’autant plus que la Tunisie était dans le collimateur des religieux de tout le monde musulman. Ainsi, elle n’a pas pu empêcher les conservateurs d’introduire l’islam comme référence dans la constitution de 1959 et a même précisé dans le préambule son attachement aux enseignements de l’islam. De ce fait, la Tunisie a connu les mêmes problèmes et contradictions juridiques et politiques liés à l’introduction de la religion dans le domaine politique. Après la révolution de 2011, la montée du traditionalisme et du conservatisme a fait que ces mouvements s’expriment davantage et réduisent plus considérablement l’écart entre elle et ses deux voisins dans le domaine religieux. 

2-La Tunisie a enregistré une avance considérable sous Bourguiba, notamment en matière de « statut personnel ».  Le Maroc et l’Algérie restent en retard dans ce sens, les lois régissant le mariage, le divorce, l’héritage, etc. étant inspirées de la charia dans ces deux pays. Toutefois on constate que dans ces trois cas, il y a une instabilité qui fait que rien n’est acquis définitivement. Comment explique-vous cette instabilité ? Pourquoi ces trois pays peinent à trancher des questions aussi vitales ?

En effet, la Tunisie a une avance considérable dans le domaine du droit de la famille en comparaison avec ses deux voisins. Ce qui a permis à Bourguiba de promulguer le Code du statut personnel, c’est tout le travail des penseurs, des militants et des réformateurs et en ce sens Tahar Haddad (1898-1935) a été exceptionnel. Il s’est opposé à l’interprétation littérale et a appelé à abolir toutes les règles instituant les inégalités entre les femmes et les hommes. « Je pense que la religion musulmane dans son esprit ne fait pas d’objection à la réalisation de l’égalité dans tous les domaines, une fois disparues les causes de la tutelle masculine ».

Cependant, Bourguiba n’a pas pu abolir toutes les inégalités dont étaient victimes les femmes. Il n’a pas pu reconnaître l’égalité entre les femmes et les hommes en matière d’héritage. Il n’a pas pu mettre fin au système social fondé sur la domination masculine.  Les articles concernant le mariage et qui précisent les personnes avec qui il est prohibé de se marier ne s’adressent qu’aux hommes en leur disant quelles sont les femmes avec qui ils ne peuvent pas se marier, mais ne dit rien aux femmes. Il ne leur dit pas quels sont les hommes avec qui elles ne peuvent pas se marier. Ce qui montre l’influence de la charia et du langage coranique, précisément les versets 21, 22, 23, 24 et 25 de la sourate 4, Les Femmes. 

La moudawana marocaine n’a réalisé une amélioration qu’en 2004, mais elle demeure toujours loin de l’égalité revendiquée par les femmes et certains hommes. À noter que la constitution marocaine n’a reconnu l’égalité femmes-hommes qu’en 2011. Avant 2011, l’égalité des sexes était circonscrite dans le domaine politique. 

Quant au Code de la famille algérien, il est très rétrograde et très humiliant pour les femmes et pour l’être humain malgré les quelques timides réformes de 2005 alors que la constitution stipule l’égalité de tous les citoyens et citoyennes. Espérons que le législateur algérien, étant donné que le pouvoir législatif est dominé par les conservateurs, ne supprimera pas le principe de l’égalité de la constitution lors des probables prochaines révisions comme il l’a fait en 2020 pour le principe de la liberté de conscience et de croyance et les droits humains. La valorisation du passé au détriment du présent et du futur dans le discours religieux et la prédominance de ce dernier font que les pays musulmans, à chaque pas effectué vers l’avant, sont ramenés vers le passé, ce qui les empêche d’évoluer ou rend leur évolution très lente et instable. 

Le fait que la religion s’introduit dans la politique alors qu’elle ne reconnaît pas le principe de l’égalité explique pourquoi ces trois pays n’ont pas pu en finir avec les inégalités dont sont victimes les femmes devant la loi de leur pays. Cependant, croire que la religion est la seule cause ou la réelle cause est une erreur. Au milieu du XXe siècle, lorsque les lois concernant la famille ont été promulguées, ces pays n’ont pas hésité à abandonner d’autres recommandations coraniques sans que cela ne leur pose problème comme celles relatives à l’esclavage et au châtiment de la main coupée. Les musulmans ont également abrogé le verset 43 de la sourate 4, Les Femmes qui permet la consommation du vin ainsi que le verset 173 de la sourate 2, La vache, qui permet la consommation du porc en cas de nécessité et beaucoup d’autres. Cependant, les choses deviennent compliquées et l’argument de la religion est brandi dès lors qu’il s’agit d’amender les discriminations à l’égard des femmes.  La raison en est que lorsqu’il s’agit des femmes, il s’agit en réalité des hommes. Chaque droit accordé aux femmes est un privilège enlevé aux hommes, ce que ces derniers n’acceptent pas et ils utilisent la religion pour pérenniser leur domination sur les femmes. 

Les femmes représentent la moitié de la population et les hommes l’autre moitié. Logiquement, il n’y a pas de raison qu’une moitié puisse imposer constamment sa loi à l’autre moitié au moment où les lois sont votées. Cependant, les représentants du peuple sont majoritairement des hommes et beaucoup de femmes soutiennent des lois discriminatoires à leur égard au nom de la religion. Elles pensent qu’en se soumettant à la religion ; elles se soumettent à Dieu. Elles sacrifient leur dignité, leur liberté et leur droit dans l’espoir d’avoir une récompense dans l’au-delà. 

Indirectement certes, mais l’Algérie, le Maroc et la Tunisie reconnaissent dans leur constitution la liberté de conscience mais les minorités religieuses y sont régulièrement opprimées et les athées sont simplement exclus de l’espace public. Pourquoi ce décalage criant entre les textes et les pratiques ?

La constitution marocaine n’a jamais reconnu la liberté de conscience et n’a affirmé son respect des Droits de l’Homme qu’en 1992.  Quant à la Tunisie, elle ne l’a reconnue qu’en 2014 pour la nier en même temps étant donné que dans le même article (article 6) elle précise que l’État protège la religion. Cependant, dans son préambule, la constitution tunisienne, et cela depuis 1959, affirme son respect des Droits de l’Homme dont fait partie la liberté de conscience

Le seul pays à avoir garanti dans sa constitution la liberté de conscience (de croyance dans la version arabe de la constitution) est l’Algérie et cela en 1976. Elle affirme son adhésion aux Droits de l’Homme depuis 1963, article 11, sans que cette liberté de conscience n’ait jamais été respectée par la loi algérienne comme c’est le cas pour le principe de l’égalité. 

La constitution est la loi fondamentale d’un pays, c’est-à-dire qu’elle constitue, comme le dit Ferdinand Lassalle (1825-1864), le fondement de toutes les autres lois. Ainsi ses lois, parce qu’elles sont fondamentales, doivent se prolonger dans les autres lois ordinaires qui doivent êtres cohérentes avec elles, ce qui n’est pas le cas dans les trois pays. Comme je l’ai dit, dans la dernière révision de la constitution algérienne, promulguée le 30 décembre 2020, les islamistes ont réussi à supprimer la liberté de conscience ainsi que les Droits de l’Homme (du chapitre droits et libertés), déclarés depuis 1989 « patrimoine commun de tous les Algériens et Algériennes ».  Ces principes ont été remplacés par une vague et subjective expression : « droits fondamentaux ». Seul le préambule souligne encore l’attachement de l’Algérie au droits humains. 

Le fait que ces trois pays fassent référence à l’islam dans leur constitution, alors qu’il est également un système juridique, explique ce décalage. Car déclarer l’islam comme religion de l’État revient à dire que la constitution n’est pas la loi fondamentale ou que les pays ont deux lois fondamentales faisant que le législateur légifère tantôt selon la constitution, tantôt selon l’islam, un peu à sa guise, ce qui est une preuve de l’échec du système constitutionnel dans ces trois pays. `

Car déclarer l’islam comme religion de l’État revient à dire que la constitution n’est pas la loi fondamentale…

Les penseurs qui ont pensé la constitution, comme le philosophe David Hume, précisent que l’objectif de la constitution est la garantie des libertés individuelles. De ce fait, introduire l’islam comme une autre référence juridique au sein de la constitution alors qu’il ne reconnaît pas les libertés individuelles s’oppose au sens même de la constitution ; une constitution qui ne protège pas les libertés des individus n’est pas une constitution. Si certains versets coraniques affirment la liberté de conscience, ce ne sont pas ceux qui sont retenus par les religieux. L’islam est la religion de l’État a été également une porte ouverte par laquelle le discours religieux n’a cessé de s’introduire dans le domaine politique et juridique menaçant davantage les minorités religieuses et non religieuses ainsi que les acquis des femmes.  

La judéité des sociétés nord-africaine et historiquement et sociologiquement établie. Mais si elle est reconnue officiellement au Maroc, plus ou moins acceptée en Tunisie, elle demeure un tabou inviolable en Algérie. Avez-vous des explications à ce déni ?

L’antisémitisme est un phénomène social qui est très répandu en Algérie. Il correspond au degré de religiosité de la société étant donné que dans le discours religieux, les Juifs sont présentés comme un peuple maudit. Et c’est la representaion qu’il transmet à la population en s’appuyant sur des versets tel que le verset 155 de la sourate 4. Les Femmes : “Nous les avons punis parce qu’ils ont rompu leur alliance, qu’ils n’ont pas cru aux signes de Dieu, parce qu’ils ont tué injustement les prophètes”.  Il s’appuie également sur des hadiths. 

Parmi les plus cités.   «Le Jour du Jugement ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les juifs, quand les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres. Les rochers et les arbres diront : ‘Ô musulman, ô serviteur de Dieu, il y a un juif derrière moi, viens le tuer !’ Seul l’arbre du gharqad ne le dira pas, parce que c’est en effet un arbre appartenant aux juifs » Ainsi, plus la pratique de l’islam est marquée par l’intégrisme et le fondamentalisme, plus les individus expriment une aversion à l’égard des Juifs.  

L’autre élément qui explique ce phénomène est d’ordre historique et concerne la période de la colonisation.  La France a accordé aux Juifs la nationalité française et non aux musulmans.  À partir de là, les Juifs ont été assimilés aux colons. Pire, ils ont été considérés comme des traîtres qui n’avaient plus de place dans la société algérienne. Ce facteur politique est celui qui distingue davantage l’Algérie dans sa relation avec la communauté juive. Le fait que les Juifs algériens aient presque tous quitté l’Algérie en 1962 a accentué ce phénomène.  Les Algériens ont perdu le contact social, culturel et humain avec les Juifs alors qu’au Maroc et en Tunisie, les deux communautés arrivent encore à cohabiter. Le contact avec l’autre permet de réaliser qu’il est finalement comme nous, qu’il a les mêmes sentiments, les mêmes envies et les mêmes craintes. On réalise qu’on est tous des êtres humains, ce qui rapproche les individus.  

Le judaïsme existait en Algérie avant l’arrivée de l’islam tout comme au Maroc et en Tunisie.  Les Berbères étaient païens, juifs et chrétiens. Avec l’arrivée de l’islam, certaines tribus juives se sont islamisées. D’autres ont vu une partie de leurs membres changer de religion, donc s’islamiser, quand les autres sont restés attachés à leur judaïté, ce qui explique qu’aujourd’hui on peut retrouver le même nom de famille chez les Juifs et chez les Musulmans. Rappelons qu’en Tunisie en 1861, lors de l’adoption de la première constitution, l’article 88 déclare que « tous les sujets du royaume, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont égaux devant la loi… ».  Cela a contribué à changer le regard que les Tunisiens portaient sur les Juifs et explique la différence dans la relation qu’ils entretiennent avec les Juifs.

…en Tunisie en 1861, lors de l’adoption de la première constitution, l’article 88 déclare que « tous les sujets du royaume, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont égaux devant la loi… ».  Cela a contribué à changer le regard que les Tunisiens portaient sur les Juifs et explique la différence dans la relation qu’ils entretiennent avec les Juifs.

5-L’Afrique du Nord n’a que très peu profité de l’héritage culturel, philosophique, littéraire et artistique de l’Andalousie, y compris du temps où cette région rayonnait sur le monde. Pourquoi selon vous ? Le dogmatisme religieux des dynasties qui ont régné en Afrique du Nord, notamment les Almohades et les Almoravides, y sont-ils pour quelque chose ?

C’est tout le monde musulman qui n’a pas su profiter de l’héritage de la civilisation musulmane. Les philosophes et leur pensée font partie des oubliés de l’histoire pour les musulmans alors qu’ils ont soulevé les questions concernant la société, l’humain, l’univers, Dieu, la politique, le bien, le bonheur. Cela aurait été un fondement intellectuel et culturel important pour approfondir ces questionnements qui s’imposent à nous aujourd’hui encore. 

Avec la prédominance de l’esprit salafiste, littéraliste et conservateur, la majorité des musulmans, y compris les jeunes, croient détenir la vérité qui se résume au savoir des anciens, les salafs.  Quant à la meilleure des sociétés, c’est celle du prophète. Avec une telle position épistémologique, car elle concerne la question de la connaissance et de la vérité, il n’y a plus de place pour l’esprit critique et le questionnement.  Le fondamentalisme islamique totalitariste dépouille la pensée de tout ce qui n’est pas en accord avec ses idées et l’appauvrit ainsi profondément. Comme je le dis dans mes écrits, tous les problèmes du monde musulman sont d’ordre épistémologique. 

Quant aux dynasties Almoravides (1042-1147) et Almohades (1125 – 1212), elles étaient davantage une conséquence qu’une cause d’un rigorisme très répandu dans cette partie du monde musulman, faisant prévaloir la révélation au détriment de la pensée et de l’intelligence. Rigorisme dû à l’islam malékite introduit très tôt au Maghreb alors qu’il a pris une position négative sur la pensée et la raison.

L’arrivée des dynasties rigoristes comme les Almoravides et les Almohades n’a pas aidé à améliorer la situation. Ibn Toumert, le fondateur de la dynastie almohade, incarne le puritanisme et l’ascèse et le calife almohade Abu Yucuf Yaqub Al- Mansur a fait interdire la philosophie, les études et les livres et a proscrit la vente du vin et les métiers de chanteur et de musicien.  Cela a certainement eu beaucoup d’influence sur les populations du Nord de l’Afrique et sur leur relation à la littérature, la philosophie, l’art et la science. 

Cette histoire ne doit pas exonérer les populations d’aujourd’hui de leur responsabilité vis-à-vis de leur condition et de la situation de leur pays. Elles ne doivent pas considérer cela comme une fatalité historique. Le présent ne doit pas s’inscrire uniquement dans la continuité du passé. Parfois, il faut savoir rompre avec le passé pour affronter le présent et construire l’avenir et c’est ce qui s’impose dans cette situation. 

Dans votre livre Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, vous critiquez sévèrement le malékisme, courant religieux dominant en Afrique du Nord et qui est présenté officiellement comme modéré et ouvert. Vous dites que, en plus d’être ethniquement centré sur les Arabes, le malékisme est tout aussi incompatible avec la modernité que le wahabisme. Quelles sont les caractéristiques du malékisme et pourquoi il faut en sortir ?

Le malékisme est la doctrine la plus répandue au Maghreb comme je viens de le dire. 

Elle est la deuxième école juridique sunnite fondée par Malek ibn Anas (708-796) en réaction à l’école hanafite ou l’école de l’opinion fondée par Abou Hanifa (720-767), qui avait réclamé une position dans laquelle la pensée était reconnue comme active. 

Pour Malek, le juriste ne devait pas recourir à sa propre opinion donc à sa pensée, mais aux textes coraniques, ensuite aux hadiths du prophète, ensuite aux traditions des compagnons du prophète, ensuite aux traditions des gens de Médine. Pour lui, la pensée n’intervient que lorsque toutes ces sources ont été consultées sans succès. Le but de Malek était que les musulmans ne s’éloignent jamais dans leur organisation sociale des textes coraniques et également du modèle de société construit par le prophète à Médine. Il a ainsi bâti une doctrine anti-renouveau et anti-pensée dans laquelle on retrouve tous les critères du fondamentalisme islamique. La revendication d’une religion originelle, celle qui était appliquée à Médine au VIIe siècle, qu’il considère comme la plus authentique. L’importance de la dimension juridique étant donné qu’il revendique l’application des recommandations des textes juridiques de l’islam fait que le malékisme est un islamisme ou un islam politique. La valorisation de l’islam des premiers musulmans et de celui de Médine au VIIe siècle fait que le malékisme est également un salafisme. Cela nous permet de comprendre la pratique rigoriste de l’islam au Maghreb, donc chez les Berbères. Ils ont voulu, par excès de zèle, faire plus que ce qu’on leur demandait dans le domaine de la religion au point où beaucoup ne voulaient pas se contenter d’être musulmans, ils ont voulu également être arabes. 

Aujourd’hui, le Maghreb se cherche, il veut se construire et garantir son avenir parmi les nations. Ce n’est certainement pas en s’appuyant sur des doctrines qui valorisent le passé et minimise la valeur de l’intelligence, de la créativité et de l’humain qu’il pourra le faire ni sur celles qui le poussent à se sous-estimer. Pour construire, un peuple a besoin de regarder vers l’avenir et d’être fier. Cette fierté positive lui donne confiance en lui-même. Comme je le dis dans mon ouvrage La nécessaire réconciliation, je ne crois pas à la supériorité intellectuelle d’un peuple sur un autre. En revanche, je crois à la force de la volonté qui lui permet de révéler ses qualités.  Elle est le tremplin qui le propulse vers le haut. Les populations du Maghreb ont une belle histoire qui peut leur procurer cette fierté. Malheureusement, depuis des siècles, elle a été mise aux oubliettes pour la simple raison qu’elle a eu lieu avant l’islam. 

Vous vous élevez aussi contre le soufisme qui est, selon vous, en déphasage total avec la raison moderne. Le soufisme ne peut-il donc pas être une alternative au wahhabisme et aux salafisme islamiste comme le suggèrent certains penseurs musulmans ?

Ce qui explique cette fascination pour le soufisme est le fait qu’il se veut spirituel alors que la charia est celle qui pose problème aujourd’hui non seulement en Occident où elle est l’une des questions les plus épineuses, mais aussi dans les pays à majorité musulmane. L’autre raison est due au fait que le soufisme se veut une doctrine d’amour et de tolérance. Avec ces deux critères, le soufisme s’oppose au wahhabisme. Voilà pourquoi beaucoup voient en lui en effet une solution contre l’islamisme et le fondamentalisme. 

Cependant, plusieurs éléments m’ont permis de déduire le contraire. Le soufisme ne rejette pas totalement la charia et cela depuis le compromis qu’il a conclu avec les juristes vers le XIIIe siècle.  Les maîtres soufis rappellent l’intérêt que leur doctrine donne aux recommandations de l’islam. Certains, comme Ruzbehan et al-Ghazali, étaient des maîtres dans la jurisprudence. Le Cheikh Khaled Bentounes, le père spirituel de la confrérie soufie al Alawiya, écrit à ce sujet : « L’islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc. Mais, les soufis ne se suffisent pas de cela. » Quant au principe de l’amour dans le soufisme, il est certainement très intéressant. Cependant, Nacer Hamed Abou Zaid met en garde contre la sublimation des personnes.  Dans son livre Ainsi parlait ibn Arabi, il souligne que l’icône de l’amour soufi, ibn Arabi, a tenu dans des circonstances particulières des propos qui vont à l’encontre du principe de l’amour qu’il évoquait dans ses poèmes. 

Toutefois, la plus grande raison qui me permet d’affirmer que le soufisme ne peut pas être la solution aux problèmes que pose l’islam aujourd’hui est sa théorie épistémologique qui s’inscrit dans la même école qui a pris position contre la pensée en tant que faculté de réflexion et la raison. Pour lui, la vérité est accessible par l’inspiration et le dévoilement spirituel. Autrement dit, l’être humain, et précisément le saint, reçoit la vérité qu’il se contente de déguster et de transmettre telle quelle à ses adeptes. Il ne doit pas chercher à la démontrer par le raisonnement, ce qui nous ramène à la même position vis-à-vis du savoir que chez les conservateurs, les salafistes et les littéralistes qui considèrent que le savoir est  révélé et transmis et non construit comme je l’explique dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Le soufisme porte sa part de responsabilité dans l’effondrement de la pensée créatrice et rationnelle qui a été la cause du déclin de la civilisation musulmane. Il ne peut pas en être le remède en même temps. 

Dans vos livres comme dans vos articles, vous êtes sur deux fronts. D’un coté, vous prônez la réforme de l’islam pour l’expurger des archaïsmes qui le coupent des temps présents et de leurs exigences ; d’un autre coté, vous plaidez directement pour la laïcité, notamment en Algérie, au Maroc et en Tunisie. À quelle vision répond cette double démarche ?

La laïcité, c’est la séparation de la religion et de la politique afin de permettre à la religion d’être une religion et à la politique d’être une politique et éviter que les chefs d’État deviennent des imams et pensent aux intérêt de Dieu avant ceux du peuple et que les religieux se mêlent des affaires de la cité. Pour que cette séparation puisse se réaliser dans une société musulmane comme c’est le cas des pays du Maghreb, il faut une décision politique forte qui œuvre dans ce sens comme c’était le cas en France lors de l’instauration de la loi de 1905. 

Cependant, cette séparation de la religion et de la politique sera toujours menacée si elle n’est pas accompagnée d’une réforme de l’islam qui propose aux musulmans un islam nouveau adapté à leur époque et séparé de la dimension juridique et politique. Sans cette réforme, la laïcité sera toujours fragile et menacée. Prenons la Turquie comme exemple. Elle est laïque depuis 1924, bien que ce soit une laïcité où l’État contrôle la religion pour empêcher que les religieux s’opposent à l’État ; l’arrivée d’un président islamiste au pouvoir, Erdogan, fait que cette laïcité est menacée. Car, l’islam n’a pas fait sa réforme pour s’adapter à la laïcité voulue par Atatürk, mais aussi la version conservatrice dominante de l’islam ne sépare pas la dimension spirituelle de la dimension juridique et surtout les islamistes sont très actifs.  

Cependant, cette séparation de la religion et de la politique sera toujours menacée si elle n’est pas accompagnée d’une réforme de l’islam qui propose aux musulmans un islam nouveau adapté à leur époque et séparé de la dimension juridique et politique.

Logiquement, la séparation de la politique de la religion conduit à la réforme de la religion qui s’adapte à la laïcité, c’est le cas de l’Église en France. Cependant, en islam, la logique ne suffit pas. La prédominance du discours conservateur qui est convaincu qu’il a le droit d’intervenir sur tout le territoire de la Oumma oblige qu’il y ait une volonté qui œuvre pour cette réforme afin que les individus vivent leur religion sans culpabilité et sans qu’ils ne s’opposent aux lois de leur pays. 

Ainsi, j’appelle à une réforme de l’islam que je plaide pour la laïcité en même temps, car l’objectif de la  réforme de l’islam n’est pas de permettre à la charia de continuer à administrer la société, mais que les croyants puissent vivre leur religion sans se trouver en conflit avec les règles de celle-ci qui sont issues de la raison. C’est pour cela que cette réforme doit en premier lieu faire de l’islam une religion et non une politique.

On constate ces derniers temps l’émergence d’un discours musulman assez libéral, fondé sur une lecture critique de l’islam et de la tradition musulmane : Mahmoud Taha, Mohammed Shahrour, Hichem Djait, Youssef Seddik, Adonis, Ahmed Assid, Said Djabelkhir, Hamid Zanaz, Nourredine Boukrouh, etc. On a même vu le prince héritier des Al Saud, Mohamed Ben Selmane, plaider en faveur d’une lecture libérale du Coran et de l’abrogation du Hadith.  Pensez-vous que cet éveil est porteur d’un changement ou est-ce un simple phénomène de mode qui va passer sans que la révolution tant attendue n’advienne ?

Il y a également beaucoup de femmes penseurs qui travaillent dans le domaine l’islam comme Amel Grami, Nawel Sadaoui, Nadjla ben Salama et d’autres. 

Les moyens de communication modernes et notamment les réseaux sociaux ont certainement permis à beaucoup de personnes de tenir un discours au sujet de l’islam plus osé est plus décontracté, ce qui n’était pas le cas dans le passé où seuls les imams avaient la possibilité de s’adresser au public. Ils avaient les mosquées à leur disposition qu’ils utilisaient cinq fois par jour. Quant aux médias, ils appartenaient aux États qui ne diffusaient que le discours conservateur pensant ainsi rassurer les peuples dans leurs convictions. Comme c’était le cas de Algérie dans les années 1980 où la seule chaine de télévision était mise à la disposition des prédicateurs égyptiens de la confrérie des frères musulmans, Mohamed al-Ghazali et Youssef al-Qaradaoui, et des conservateurs tel que l’Algérien Ahmed Aroua (1926-1992). Les nouveaux moyens de communication sont en train de transformer en profondeur les sociétés musulmanes malgré les apparences et la vigilance des conservateurs. 

Cependant, tous ceux qui s’expriment au sujet de l’islam ne sont pas dans une démarche de réforme de cette religion. Beaucoup sont contre l’idée de la réforme et pensent que l’islam n’est pas réformable. Personnellement, je pense que la réforme est nécessaire et même une question de responsabilité. Quelle que soit l’évolution de la société, un changement au sein de l’islam est indispensable afin de l’adapter à l’époque actuelle et aux valeurs de l’humanisme, et cela pour que ceux qui ont besoin de spiritualité et de croire en Dieu ne soient pas la proie des conservateurs. Quels que soient les moyens de communication, d’une part, les fondamentalistes eux aussi les utilisent, d’autre part, l’histoire des sociétés musulmanes montre comment toute évolution finit sous la coupe des conservateurs qui tirent ces sociétés vers le passé pour les ramener en arrière. L’histoire du monde musulman est faite de soubresauts d’évolution, de ripostes des conservateurs et de retours en arrière.

Pour que le changement ait réellement lieu, tout dépend de la nature de la réforme proposée et la manière de procéder, mais aussi de la politique. Toute réforme nécessite une action politique efficace qui croit à la nécessité de réformer, accompagne le travail des réformateurs et lui permet de se concrétiser dans la société et notamment dans les textes de lois. 

* Razika Adnani est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France, membre du conseil scientifique du Centre Civique d’Étude du Fait Religieux (CCEFR), membre du groupe d’analyse de JFC Conseil et Présidente Fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d’Alger.

Razika Adnani est professeur de philosophie jusqu’en 2005 date à laquelle elle quitte l’enseignement pour se consacrer à la recherche et à l’écriture. À partir de 2016 , elle collabore avec le Ministère de la Justice (France), direction de la Protection judiciaire de la Jeunesse (DPJJ), puis avec le Ministère de l’Intérieur, dans le cadre de la formation des professionnels qui s’occupent des jeunes radicalisés.

De 2014 à 2016, elle donne des conférences à l’Université Populaire de Caen de Michel Onfray sur le thème : Penser l’islam

De 2015 à 2017, elle contribue aux travaux du séminaire Laïcité et fondamentalismes organisé par le Collège des Bernardins.

De 2017 à 2018, elle rejoint l’Université Permanente de Nantes pour donner un ensemble de conférences sur la pensée musulmane.

En 2020, elle donne au au Centre civique d’étude du fait religieux (CCEFR) un ensemble de conférences sur le thème : La réforme de l’islam du 19e siècle à nos jours.

Engagée pour une réforme de l’islam, tournée vers l’avenir, qui est aujourd’hui nécessaire plus que jamais pour permettre aux musulmans de s’intégrer dans l’époque actuelle et pour une meilleure cohabitation avec autrui, Razika Adnani collabore à de nombreuses émissions et journaux (Marianne, Le Figaro, Le Monde, La Croix…).

Razika Adnani a forgé plusieurs concepts dont la moralisation de la violence dans La nécessaire réconciliation et la réforme tournée vers l’avenir dans Islam : Quel problème ? Les défis de la réforme

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Société

ALGÉRIE : FLAMMES, LARMES, RAMES ET QUESTIONS

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Une année après les incendies de forêts qui ont endeuillé la Kabylie et dévasté son patrimoine forestier et arboricole, le nord-est du pays subit le même drame. À croire que l’été 2021 fut une paisible et florissante saison touristique. Les corrections qu’appelaient les insuffisances criantes en matière d’équipements, d’entretien des zones à risques et d’information des citoyens ne figurent pas au menu d’un pouvoir trop occupé à vilipender les ennemis intérieurs et extérieurs de l’Algérie nouvelle. Les résultats sont encore là : 43 morts et plus de 200 blessés, dont certains gravement atteints, sont à déplorer selon un bilan qui, hélas, risque de s’alourdir. De nouvelles familles éplorées qui devront se reconstruire dans la douleur et la mutilation et des handicapés qui garderont des séquelles définitives à cause d’une incurie qui, non seulement perdure, mais refuse de s’amender. Cette année comme la précédente, aucune sanction n’est pour l’instant annoncée.

Primat du dogmatisme

Outre ces irremplaçables pertes humaines, l’une des toutes premières zones de la biodiversité méditerranéenne a vu plus de 10.000 de ses 80.000 hectares partir en fumée. Une remarquable variété d’oiseaux, de mammifères -dont le fameux cerf de Barbarie- et de poissons en ont fait un site classé par l’UNESCO. Rafik Baba Ahmed, ancien directeur de ce parc qui se confiait à la radio française France info avouait son pessimisme sur l’avenir de cette reconnaissance et, plus généralement, des lieux car, dit-il, “avec le temps, les incendies affaiblissent la forêt, la rendant vulnérable aux autres agressions comme celles des insectes nuisibles, mais surtout les activités humaines”. On peut en effet constater sur place que des routes sont ouvertes sans toujours anticiper les risques qu’elles peuvent représenter en tant que vecteur de nuisance humaine et que des faveurs sont octroyées pour la construction d’un habitat dont l’emplacement souleva réserves et même courageuses contestations de la part d’associations. Extérieurs aux arcanes du sérail, ces avertissements restèrent lettre morte. 

Selon des informations qui demandent à être confirmées, la direction des forêts aurait pris option auprès de l’Espagne pour une mise à disposition de six bombardiers d’eau en cas de besoin pour la saison estivale 2022. Le contrat aurait été résilié à la fin juillet pour cause de tensions diplomatiques survenues entre Alger et Madrid, suite au changement de cap espagnol sur la question du Sahara occidental. Pourquoi n’a-t-on pas envisagé une alternative au refus de coopérer avec la péninsule ibérique en retenant un autre prestataire ? La chose est d’autant plus incompréhensible que la crise algéro-espagnole avait déjà atteint son pic début juin.  Pourquoi s’entête-t-on à refuser d’équiper le pays de canadairs maintenant que la crise ukrainienne avec la hausse des hydrocarbures qu’elle a engendrée a renfloué les caisses de l’État algérien ? La réponse de cet ancien responsable du ministère de l’intérieur prêterait à sourire s’il ne s’agissait pas de tant de vies calcinées et de pertes matérielles incommensurables : « Dans le système algérien, il est de bon ton d’accabler les dirigeants tombés en disgrâce mais depuis 1962 aucun pouvoir en place n’a accepté une remise en cause de ses positions ni a fortiori initié une autocritique. Accepter d’acquérir des bombardiers d’eau après toutes ces catastrophes reviendrait à admettre que les décisions destinées à assurer la sécurité des populations et de leur environnement n’ont pas été prises en temps opportun. Plus grave, cela risquerait de soulever la question des affectations budgétaires, grand tabou de la politique financière nationale. Reconnaitre une erreur ou une faute ne fait pas partie de l’adn du régime ». 

Autisme

Le fait est que dans sa dernière intervention célébrant la journée de l’armée qu’il a instituée il y a de cela une année, le chef de l’État algérien n’a pas manqué de stigmatiser les ennemis de l’Algérie qui ne digèrent pas ses succès. Rien ne semble pouvoir arrêter ou combler la béance tectonique qui sépare le discours officiel du réel.

Au bord d’une piste menant à la maison qu’il construisait, un paysan nous désigne les chevrons toujours attachés à la benne de sa camionnette qu’il avait chargés le jour du malheur pour placer la toiture d’une petite étable. Il nous explique qu’il avait été arrêté par des flammes gigantesques qui sautaient comme des étoiles filantes. Il constate les ruines encore fumantes de ce qui fut le chantier de sa vie : « Si j’étais venu une demi-heure avant j’aurais été moi aussi brûlé. Et mon fils unique âgé de 17 ans serait orphelin. Je vais tailler ces chevrons pour en faire des rames et l’aider à partir. Il faut qu’il quitte cet enfer ». Quand nous lui dîmes qu’aujourd’hui les réseaux de trafiquants qui organisent les départs des haragas utilisent des embarcations à moteur, il nous répondit : « Même avec des rames les jeunes se jetteront à l’eau ».  

Sur la toile, des internautes cherchent à constituer un groupe d’experts pour évaluer le coût des pensions accordées aux familles des victimes – en vérité dérisoires par rapport au dommages subis -, celui des habitations à reconstruire, du manque à gagner de l’exploitation du bois et du liège perdus, de l’érosion mais, surtout, du reboisement qu’il faudra bien entreprendre un jour. Il serait intéressant de voir à combien de canadairs correspondront ces pertes et ces dépenses.

Il faut cependant relever que ce déni n’est pas le propre du pouvoir. L’année dernière, de nombreux influenceurs assurèrent que les feux qui avaient embrasé la Kabylie étaient le fait du pouvoir alors qu’il suffisait de regarder autour de soi pour constater que des fumerolles émanent des décharges sauvages dès les premiers soleils printaniers et que des centaines de milliers de bouteilles de vin ou de bière jetées au bord des routes constituaient autant de loupes prêtes à focaliser les rayons solaires quand arrivent les grandes canicules. 

Les rares citoyens vertueux qui organisent des volontariats pour ramasser ces bombes à retardement furent sommés, et pour certains, menacés de renoncer à s’exprimer quand ils osèrent dire qu’une partie au moins des incendies étaient la conséquence de l’incivisme des locaux.

Au premier comme au second degré, les feux qui reviennent carboniser le pays chaque été sont des manifestations paroxystiques d’un brasier qui consume en permanence l’Algérie. 

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Société

ALGÉRIE : PRÉHISTOIRE ET IDÉOLOGIE

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C’est une longue dépêche de l’APS publiée ce samedi qui rapporte les déclarations du chercheur algérien en préhistoire Mohamed Sahnouni qui suit depuis plus d’une dizaine années les deux sites préhistoriques de Ain Lahneche-Ain Boucherit (sétifois) ainsi que celui de Tigehnnif à l’ouest du pays, deux sites ont suscité un vif intérêt de la communauté scientifique internationale. Le premier qui remonte à 2,4 millions d’années est désormais reconnu pour être le second endroit le plus anciennement colonisé par l’homme après celui de Gona en Ethiopie qui, lui, est daté de 2,6 millions d’années.  « Les projets de recherche innovants en Algérie dans le domaine de la préhistoire, dont ceux du complexe Ain Lahneche-Ain Boucherit à Sétif et du site de Tighennif à Mascara, visent à “décoloniser la préhistoire algérienne et à réécrire l’histoire de cette période de manière scientifique, moderne et objective“, affirme l’imminent (sic) archéologue », écrit l’agence de presse officielle algérienne.

Sauf découverte majeure, les scientifiques n’ont généralement pas coutume de s’exprimer en période estivale, la communauté scientifique comme le reste de la société étant elle aussi en vacances.

« On ne peut qu’être surpris de voir un scientifique ajouter sa voix à la campagne du pouvoir algérien qui habille une fermeture politique, médiatique et culturelle tous azimuts par des déclarations solennelles appelant à combattre l’aliénation coloniale en accusant de collusion avec les ennemis de la nation ceux qui expriment une opinion différente des slogans officiels » se désole un archéologue qui avait longtemps exercé au musée du Bardo avant de choisir l’exil.

La déclaration de Mohamed Sahnouni que l’APS connecte à la commémoration du 60 ème anniversaire célébrée avec une pompe militaire que le pays n’avait pas connu depuis une vingtaine d’années a heurté nombre d’universitaires algériens qui assistent impuissants à l’emprise d’injonctions politiques et idéologiques permanentes du régime sur leur institution.

Il est vrai que l’histoire en général, et la préhistoire n’échappe pas à la règle, fut interprétée de manière tendancieuse par les autorités coloniales. Le problème est que le pouvoir algérien qui cultiva longtemps la mystique de la nation algérienne qui existerait depuis le VII ème siècle, passant par perte et profit l’antiquité et la préhistoire, a reproduit les mêmes manipulations avec quelques fois des assertions encore plus outrancières que celles de la période coloniale.  Il faut croire que la tendance n’est pas prête de s’inverser.   

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Société

TUNISIE : UN HUMORISTE PROVOQUE UN VRAI DÉBAT POLITIQUE

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Lotfi ABDELLI, l’un des humoristes les plus décapants de la scène tunisienne vient de mettre au centre du débat national les enjeux que la classe politique ne parvenait pas à imprimer dans le champ social et médiatique.

Le dimanche 7 aout, l’artiste se présente au fameux festival international de Sfax qui rassemble quelques 5.000 spectateurs. Comme à son habitude, Lotfi Abdelli transgresse les us et pratiques sociales par un propos dérangeant sans pour autant atteindre les provocations que l’on observe dans certains spectacles européens. Un doigt d’honneur par ci, un « m… » par-là ne doivent, en principe, pas provoquer une révolution sociétale. On n’y est pas encore en Tunisie mais, qu’il l’ait intentionnellement décidé ou non, Lotfi Abdelli a mis au centre des échanges sociaux les problèmes que la Tunisie couve sans pour autant les avoir discutés ouvertement. Du moins pas depuis l’arrivée de Kaïs Saïed au pouvoir, ou, plus exactement, pas depuis son coup de force du 21 juillet 2021.

Après un sonore « m… » adressé au président, la police monte sur scène bouscule l’artiste et, selon plusieurs témoignages, malmène son producteur Mohamed Boudhina, entraînant du même coup l’interruption du spectacle. Il n’en fallut pas plus pour que la toile s’embrase pour se transformer en terrain d’une guerre idéologique où s’opposent les défenseurs de l’humoriste et ses imprécateurs. « Sfax est une ville conservatrice, Abdelli est vulgaire. Il n’a pas respecté les familles » s’indigne un internaute pendant que d’autres rétorquent que le propre de l’humoriste est de provoquer et que ceux qui ont les oreilles chastes n’avaient qu’à rester chez eux.

La presse conventionnelle s’en mêle. Le site business news qui consacre un long article à l’évènement met les deux pieds dans le plat : « La même personne qui profère des obscénités dans la rue et rit aux éclats devant des humoristes étrangers insolents, devient soudain puritaine et avocate des bonnes mœurs quand un artiste ou un créateur tunisien ose parler au-dessous de la ceinture à la télévision, au théâtre, voire même au cinéma. Le même Tunisien qui s’abonne à l’IP TV et ses centaines de chaînes pornographiques et à Netflix et ses centaines de films et de séries défendant les LGBT et les couples gays, refuse catégoriquement une scène de nu sur une chaîne de télévision tunisienne ou qu’une fiction évoque l’homosexualité.  Ce même Tunisien qui ne s’offusque guère des tenues légères abordées (sic) par les touristes en été mais souhaiterait couvrir, de la tête aux pieds, ses concitoyennes ou à les insulter dans la rue. Celui-là même qui, lorsqu’il vit à l’étranger, accepte qu’on mange en terrasse devant lui à Ramadan, mais accuse ses concitoyens qui ne font pas le jeûne de ne pas respecter sa foi et de porter atteinte à ses sentiments de croyant ».

En trois jours l’incident devient une affaire d’État. 

Dans la nuit du dimanche au lundi, les syndicats de la police appellent leur institution à ne plus sécuriser les spectacles de Lotfi Abdelli. Un de ses membres a même déclaré que les services de sécurité sont là pour protéger « les bonnes mœurs ». Après ce dérapage, le ministère de l’intérieur rétropédale et indique que c’est le geste grossier de Abdelli qui a irrité des forces de sécurité présentes pour protéger le spectacle mais qu’en aucune façon celles-ci n’ont pris la décision de ne plus sécuriser les apparitions de l’artiste. Et pour calmer le jeu, le ministère assure qu’une enquête administrative est ouverte pour préciser les positions et attitudes de chacun dans ce problème. Mardi matin, c’est la Ligue des Droits de l’Homme qui s’insurge et alerte contre la tentation de transformer « des forces de l’ordre en des milices de la promotion de la vertu et de la prévention du vice ».

De son côté, l’artiste annonce avoir pris la décision de quitter le pays… 

La classe politique peinait à mettre les mots idoines sur les risques du pouvoir absolu de Kaïs Saïed. Un humoriste a imposé un débat de fond sur une régression politique qui signe l’avènement d’une Tunisie islamo-conservatrice qui s’impose progressivement à la nation citoyenne voulue par Bourguiba et ses compagnons. 

Il y a encore 3 à 4 ans, les Tunisiens pouvaient suivre à la télévision des débats où des homosexuels défendaient leurs droits. Aujourd’hui c’est un humoriste qui doit quitter le pays pour pouvoir espérer faire sourire. Tout un programme.  

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Société

Diaspora. Rentrer au pays ou pas ?

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C’est un sentiment partagé par de nombreux Algériens impliqués dans les activités politiques à l’étranger en ce début d’été : aller rendre visite aux proches ou s’abstenir. La volonté du pouvoir de faire taire la diaspora est une priorité ; d’où cet autoritarisme débridé pour dissuader ou empêcher les citoyens de voyager librement. 

C’est en effet à l’aune de cette crainte qu’est mesuré le risque de partir ou ne pas partir. Les interpellations de Lazhar Zouimia et Hassina Bourzah résidant au Québec et largement médiatisées sont deux exemples d’intimidation destinés à faire peur à faire taire celles et ceux qui désirent rendre visite à leurs familles en Algérie. Le message est clair : chacun doit savoir qu’il risque de subir une interdiction de quitter le pays ou même être arrêté à l’arrivée. 

Parce qu’ils sont solidaires avec leurs compatriotes vivants au pays, les Algériens de l’étranger se trouvent diabolisés ! La révolution citoyenne de février 2019 qui a ébranlé les appareils politiques de l’État a donné de vrais espoirs aussi bien aux nationaux qu’aux amis de l’Algérie. La diaspora s’est impliquée comme un acteur prégnant en faveur de ce soulèvement. Qu’elle se trouve au Canada, en France ou ailleurs, son adhésion a permis de mieux sensibiliser l’opinion mondiale qui voyait dans cette participation une solidarité pouvant faciliter la levée de l’enclavement du pays auquel travaille depuis toujours le pouvoir algérien.  

Un engagement chèrement payé au vu du nombre d’émigrés détenus ou qui sont sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire national (ISTN). 

Plongée parmi les compatriotes sommés de choisir entre la fidélité à leurs idées et leurs proches. 

En cette période des vacances, ils sont nombreux à se poser la question de savoir s’il y a ou non un danger à rendre visite à la famille restée au pays. Et il faut le reconnaitre, cette opération terreur occupe bien des esprits. Est-ce que pour autant elle a un effet démobilisateur ? Rien n’est moins sur. Chacun sait qu’à tout moment il peut être accusé d’être un militant de telle organisation terroriste ou de fomenter un complot contre l’armée. C’est ce qui est arrivé à Lazhar Zouaimia, un ressortissant vivant au Canada. Le jour de son retour au Québec en février 2022, il est accusé d’être lié à des activités terroristes, appréhendé à l’aéroport d’Alger et incarcéré pendant 40 jours. Connu pour son engagement pacifique, une forte mobilisation s’est organisée pour le soutenir. C’est d’ailleurs grâce à cette solidarité qu’il a réussi à retrouver sa famille au Québec. Mais souhaite-t-il retourner à Sedrata, sa ville natale ? Lors d’une discussion que nous avons eue avec lui à l’occasion du rassemblement qui s’est déroulé le dimanche 3 juillet au parc François-Perreault à Montréal pour célébrer le 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, il avoue : « Ce que je ne comprends toujours pas, c’est qu’une fois que la justice a statué sur mon cas et qu’aucune charge ne pesait contre moi et donc qu’en principe j’étais libre de quitter le pays, la police des frontières a trouvé quand même un moyen de me retenir en annonçant au service du département de la surveillance et de la sécurité, DSS, anciennement DRS, que je devais subir un interrogatoire. Je me trouvais pris en otage dans un imbroglio bureaucratique : des agents sont venus me voir pour faire des vérifications suivies de questions absurdes, aucune cohérence avec la décision de justice émise par le tribunal de Constantine qui a décidé que je n’étais plus sous contrôle judiciaire et donc libre de mes mouvements. J’ai évidemment raté mon avion pour Montréal. Il a fallu que ma femme me trouve un billet immédiatement pour aller en Espagne, l’essentiel étant de quitter mon propre pays pour enfin retrouver ma famille. »

Par la suite, Lazhar a raconté devant l’assistance avec force détails son empêchement de revenir au Canada, son incarcération dans les locaux du DSS et ensuite à la prison Abdelhamid Boussouf de Constantine. Malgré ses épreuves, l’homme avait l’air serein : « Je me suis retrouvé avec une douzaine de prisonniers qui ont à peine l’âge de mon fils Mehdi décédé il y a deux ans ; en les voyant dans une cellule avec moi, j’ai oublié mon sort. Wahid, 20 ans, est un passionné de la photographie, il est arrêté pour une publication sur Facebook. Il y avait là un enseignant en tamazight, un vendeur de drapeaux, etc. Tous des victimes à qui on a déjà passablement perturbé leur avenir. ». 

Il parle aussi de Hadjira Belkacemi, originaire de Tidjelabine (Algérois), qui est bloquée en Algérie depuis janvier 2022 pratiquement pour les mêmes raisons que lui : « Je lui parle souvent, j’essaie du mieux que je peux de venir à son aide. Je ne comprends pas pourquoi elle a été empêchée de revenir au Canada. Ses enfants et son mari souffrent de cette injustice. On ne sait même pas quelle est la structure qui pourrait vraiment étudier son cas un jour pour la laisser rejoindre sa famille. C’est triste, ce qui arrive en Algérie, ce n’est pas une dictature, c’est pire. Je ne sais pas comment qualifier ce pouvoir, il n’y a aucune règle à suivre, même leurs propres lois, ils les piétinent ; c’est incompréhensible! », conclut-il. 

Il n’est pas le seul à ne rien comprendre ! 

L’Histoire de Hamid venant d’Imchedalen ex- Maillot, région de Bouira, mérite aussi d’être relatée. Il a prévu d’arriver au Canada au mois de mai passé, mais il a été retenu et empêché de sortir à l’aéroport d’Alger alors que sa famille a pu passer malgré tout. Son voyage entrait dans le cadre de l’immigration. Le fait que sa femme et ses enfants ne soient pas accompagnés les a mis dans une situation très délicate, notamment quand il a fallu entreprendre les démarches administratives nécessaires à leur installation. Heureusement qu’un de ses cousins a pu s’occuper d’eux. 

Il raconte : « La police des frontières m’a questionné sur mes activités politiques comme le fait de suivre Dr Sadi dans les réseaux sociaux et particulièrement sur Facebook. Je lui ai signifié que Saïd Sadi est un homme politique qui a dirigé un parti agréé depuis 1989, et ce sont des milliers si ce n’est des centaines de milliers d’Algériens qui le suivent et l’écoutent ».

Aucun élément légal pouvant justifier son interpellation n’a été retenu contre lui ; il n’a quand même pas pu quitter le pays. Ce n’est qu’après plusieurs semaines de désagréments, d’allusions et de menaces quant à son comportement une fois établi dans son pays d’accueil qu’il a été décidé de le laisser partir. 

Suivant de loin notre échange, Kamel, exprime une opinion forte : « Lorsqu’on n’est pas dans un État de droit, l’exécutif se substitue au pouvoir judiciaire. Donc les décisions ne peuvent être qu’arbitraires. Je préfère m’abstenir de rentrer au pays pour voir ma famille, car je suis convaincu que ces méthodes propres aux régimes autoritaires ne vont pas tenir longtemps dans le contexte régional actuel. Le régime d’Alger est dans une phase de reconstitution voire de raffermissement du clan dominant. Malgré cela, il est condamné à arrêter la folie des arrestations de tous les activistes ou de simples citoyens qui ne s’inscrivent pas dans le soutien du pouvoir en place. Tout a une fin. »

Une autre activiste dénommée Alia, d’origine algéroise, également connue pour son engagement en faveur des détenus politiques et très impliquée dans la révolution de février au Canada témoigne. Elle s’est exprimée la gorge nouée et des larmes aux yeux : « Je ne regretterai jamais le fait d’être solidaire avec les détenus. En regardant les portraits de ces pauvres victimes, je pense directement aux mamans qui souffrent de cette injustice. J’en ai eu certaines au téléphone. J’avoue que c’est pénible de tenir une discussion sans être interrompue par des sanglots. ». Elle poursuit : « Ma mère était très malade et ma famille a tout fait pour me raisonner afin de ne pas me rendre en Algérie. Mon frère m’avait dit : si tu viens, ils vont t’arrêter et au lieu de nous occuper de notre maman, nous allons courir les commissariats et les prisons à ta recherche. Je les ai écoutés, mais malheureusement j’ai perdu ma mère en février 2022 sans l’avoir vue avant son départ. Et présentement j’en souffre ; je n’arrive pas à faire mon deuil ». Une autre histoire qui atteste que la répression peut atteindre tout le monde et de toute sortes de manières.

Azzedine très actif au sein de la diaspora du Canada, confie : « Si l’occasion se présente, je ne vais pas hésiter pour aller en Algérie. J’ai toujours milité pour le changement dans mon pays. Je n’ai insulté personne et je n’ai pas porté atteinte aux institutions de l’État algérien. Depuis, le début de la révolution, nous avons insisté sur le caractère pacifique du mouvement et évité toute forme de confrontation. J’assume mes positions politiques comme les millions autres Algériens qui ont dénoncé le pouvoir. Dans tous les cas, c’est une conjoncture qui ne pourra pas durer dans le temps. Sinon, tous les Algériens sont potentiellement suspects. Ces pratiques ont pour objectif de semer la peur dans nos esprits ».

Les témoignages poignants de Lazhar, Hamid, Alia, Kamel ou Azzedine, dévoilent une détermination intacte à continuer à lutter pour voir un jour l’Algérie libre et démocratique. Finalement, la peur de rentrer au pays a eu un effet contre-productif : exaspérer les émigrés qui, même s’ils prennent des précautions, savent que ces atteintes à leurs droits constituent une obligation de continuer le combat. La majorité des activistes que nous avons rencontrés éviteront de repartir dans l’immédiat en Algérie, mais aucun n’est décidé à renoncer à ses convictions.     

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Société

FRANCE-MAROC : L’AFFAIRE OMAR RADDAD RELANCÉE ?

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Selon la très médiatique avocate Sylvie Noachovitch qui s’occupe de Omar Raddad depuis 2008, le dossier de ce dernier – qui revient de façon récurrente sur la scène médiatique depuis 1991 quand Ghislaine Marchal qui employait le franco-marocain comme jardinier fut retrouvée morte dans sa résidence La Chamade située dans les Alpes maritimes, sud-est de la France – va connaitre un nouveau rebondissement. A l’époque, une phrase écrite en sang « Omar m’a tuer » est restée dans les annales judiciaires. 

S’exprimant dans l’émission « Crimes et faits divers » animée par Jean Marc Morandini, Sylvie Noachovitch, a déclaré qu’« un supplément d’information a été ordonné » et elle annonce que le renvoi de ce dossier à la Cour de révision et de réexamen des condamnations pénales est prévu pour le 15 septembre prochain.

D’après l’avocate, deux faits nouveaux sont à l’origine de cette nouvelle procédure. Une enquête menée discrètement en 2002 par des éléments de la gendarmerie contenant, selon ses dires, des pistes sérieuses pouvant mener aux auteurs réels du crime n’a jamais été portée à la connaissance des différentes parties. Par ailleurs, elle assure avoir présenté à la Justice un rapport d’expertise avec des traces ADN “exploitables” qui ne correspondent pas à l’identité génétique d’Omar Raddad. Quatre empreintes génétiques appartenant à quatre individus de sexe masculin ont été retrouvées sur deux portes et un morceau de bois de la scène du crime. 

Suite à un long procès marqué par de sérieuses hésitations voire des distorsions judiciaires, Omar Raddad est condamné le 2 février 1994 à dix-huit ans de réclusion criminelle. Au Maroc l’émoi est grand et la population prend fait et cause pour Raddad. Le palais royal est embarrassé. Hassan II mandate le prince Hichem pour prendre langue avec le président français auquel est proposé la grâce de deux français condamnés au Maroc pour viol en échange de la libération du franco-marocain. Le 4 septembre 1998, le président Jacques Chirac accorde une grâce partielle au détenu qui sort après avoir bénéficié d’une réduction de peine. Cependant, en dépit de cette décision, le condamné demeure coupable au regard de la loi française ; ce qui conduit le concerné à continuer le combat en vue d’obtenir un acquittement et une annulation du jugement.

Pour rappel, le célèbre avocat Jacques Vergès qui avait défendu Omar Raddad avait introduit en juin 2001, une requête en révision auprès de la Chambre criminelle de la Cour de cassation qui a été rejetée le 20 novembre 2002.

Ce renvoi promet d’être l’un des évènements qui tiendront en haleine les chroniqueurs judiciaires. 

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Bonne fête de l’Aïd – L3id amerbuh – صاحا عيدكم

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Politique

ALGÉRIE. LA POLICE SALUE LA PRESSE NATIONALE

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C’est à l’école supérieure de police Ali Tounsi (Alger) qu’a été célébrée par anticipation ce jeudi la journée mondiale de la liberté de la presse coïncidant avec la date du 3 mai. Une dépêche de l’APS rapporte que la lieutenant Salma Saoudi a lu un discours au nom du directeur général de la police nationale qui a salué les réalisations de la presse nationale en matière de sensibilisation et de lutte contre les informations erronées.

Associé à la manifestation, Abdeslam Benzaoui, directeur de l’Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information (ENSJSI), a insisté sur  « le rôle de la presse, vitrine du pays, aux plans interne et externe ainsi que dans la stabilité de la patrie ». Il a, par ailleurs, invité les journalistes à ” faire montre de déontologie, à se tenir aux règles journalistiques et à veiller à la crédibilité de l’information, notamment face à l’espace virtuel qui a changé le concept du journalisme. »

La cérémonie a été mise à profit pour mettre en valeur la revue de la police dont le premier numéro a été produit en février 1975.

Cet évènement survient au moment où la presse privée traverse des grandes difficultés financières et de sérieuses contraintes politiques et professionnelles. En effet, les autorités s’emploient à changer dans un sens plus restrictif les lois en matière d’information et le pouvoir politique exerce un contrôle drastique sur l’affectation de la publicité des annonceurs publics. Le quotidien francophone Liberté appartenant au premier groupe privé algérien CEVITAL a fermé il y a un mois et nul ne sait combien de temps tiendra El Watan, le second titre francophone qui fut longtemps considéré comme le journal de référence algérien.

Pendant plusieurs années, les éditeurs de la presse privée organisaient la commémoration de cette date dans des lieux plus neutres en invitant des figures nationales ou étrangères du monde de la communication ou des ONG chargées de veiller à l’indépendance de la liberté d’informer. La crédibilité de la presse privée algérienne fut longtemps citée en exemple. On apprend que le journaliste Khaled Drareni, qui a passé près d’un an de prison, vient d’être nommé représentant de Reporters sans frontières (RSF) pour l’Afrique du nord dont le siège est basé à Tunis.   

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Le contre-courant de l’islamisme, c’est de militer en faveur de la laïcité par Mahfoudh MESSAOUDENE*

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Dans un essai intitulé : Fenêtre sur l’islam, Ses musulmans, Ses islamistes, Ferid Racim Chikhi*, nous livre un travail de recherche et de réflexion large et audacieux. Des explications et des points de vue en réponse à des questionnements complexes concernant la religion musulmane. De l’Orient vers l’Occident en passant par l’Afrique du Nord, l’idéologie islamiste se propage, au fil des quarante dernières années, d’une façon aussi inquiétante que déroutante. 

Afin de mieux éclairer un phénomène déstabilisant, souvent ambigu et mal compris, l’auteur a mis la focale sur les sources et les symptômes du problème. Il a exposé des faits historiques et des éléments analytiques pour orienter le lecteur sur une problématique qui suscite inquiétudes et perturbations dans les vies individuelles et collectives. La laïcité et la citoyenneté sont parmi les sujets essentiels qu’il s’est engagé à défendre dans sa société d’accueil le Québec après s’y être impliqué en Algérie pour éclairer un débat qui peine à s’installer dans la lucidité et la liberté. 

Ferid Racim Chikhi a quitté l’Algérie depuis une vingtaine d’années pour s’installer au Québec avec sa famille. Il s’est mobilisé dans l’Association Québécoise des Nord-Africains pour la Laïcité (AQNAL) avec d’autres militants pour prévenir les Québécois sur le danger de l’islamisme, parcours qui a conduit à l’écriture de cet essai.

Dans le préambule, l’auteur précise que son livre est destiné particulièrement aux Québécois qu’il veut aider à faire une distinction entre les nombreuses confusions, informations erronées et autres fausses explications venant soit des médias occidentaux culpabilisés par la séquence coloniale soit des organisations internationales infiltrées par le lobbysme islamiste. 

Son passage à l’Assemblée nationale du Québec d’abord à titre individuel ensuite comme représentant du Rassemblement pour la Laïcité et enfin en tant que membre d’AQNAL, où ses études sur la question des accommodements religieux ont été assumé comme un engagement citoyen. Se battre contre l’islamisme et soulever en même temps la problématique de l’appréhension de la religion musulmane dans la société est, en effet, un grand défi sociétal à la base de la construction d’une collectivité qui doit respecter, intégrer et se protéger. Par ses interventions lucides et sans complaisance, l’auteur a interpellé les élus sur les risques d’un amalgame qui a toujours joué en faveur d’activistes qui instrumentalisent les accommodements raisonnables à savoir les islamistes et les candidats au parlement qui se cherchent des votes d’obédience communautaire. Position délicate car il faut faire avancer le débat en dénonçant les intentions de ceux qui cultivent les conduites victimaires, en cassant les tabous négateurs d’échanges adultes et loyaux et, dans le même élan, en luttant contre la stigmatisation et en faisant la distinction entre l’islam et l’islamisme. 

Cet essai est sans doute un cas d’école nécessitant une attention particulière. C’est un dictionnaire de bonne vulgarisation qui donne des définitions et explications de concepts galvaudés par les polémiques à travers une approche sociologique, philosophique, historique mais aussi religieuse pour chacune des thématiques et des points nodaux qui structurent et irriguent l’islam politique. En fait, cet ouvrage est un pare feu qui aide à soumettre au champ des débats libres les insinuations et autres pollutions par lesquels les courants religieux imposent des opinions en dehors de la bataille des idées sans laquelle aucun libre arbitre ne peut être construit en connaissance de cause.

La narration restitue quelques repères essentiels à la saine compréhension des processus constitutifs des diverses tendances qui s’emploient à répandre leur doxa dans le monde. Le wahhabisme, le salafisme et le khomeynisme sont trois doctrines apparues au milieu du XXième siècle et qui se disputent aujourd’hui les sociétés transformées en champ de bataille. 

L’auteur relate comment, avec les années, ces trois courants extrémistes ont radicalement bouleversé les sociétés dans les États du sud avant d’atteindre des pans entiers des pays du nord pour des considérations, à la fois, politiques, économiques et géostratégiques mais dont, au fond, la finalité est de prendre revanche sur une histoire du monde à laquelle le radicalisme islamiste estime devoir infliger sa suprématie. Ferid Racim Chikhi qui analyse les dégâts provoqués par l’islamisme dans les pays d’origine explique qu’en empêchant les sociétés de progresser vers la voie démocratique, on creuse des écarts entre les communautés migrantes et la société d’accueil comme on peut le voir au Québec. On comprend alors qu’en étouffant la démocratie dans les terres d’islam, le fondamentalisme investit objectivement dans une stratégie qui aliène les sujets chez eux et les conditionnent à porter le fer contre le monde des Infidèles le jour où les circonstances les y conduiront.  

Ne voulant pas s’extérioriser du champ d’études, Ferid Chikhi qui s’immerge dans l’humus théologique, rappelle : « Les prophètes ont été les premiers à s’indigner et les premiers à désobéir aux ordres établis ». Cette citation a une vocation évidente : désarmer les propagandes islamistes qui accusent d’’islamophobie tous ceux qui critiquent la religion. Au Québec, plus qu’ailleurs, cette ruse qui relève d’une forme de terrorisme intellectuel a mis les politiciens et une partie non négligeable de l’opinion dans une position de prudence, ce qui amène à éviter toute critique de l’islam et sa pratique alors que les autres cultes sont soumis au tamis de la raison. Cet interdit créé un climat dont l’impact est immédiat : l’islamisation, qui ne peut faire l’objet d’aucune remarque, est un sujet tabou, ce qui mécaniquement en facilite la propagation.

L’ouvrage remonte la stratégie islamiste en en situant les origines de façon pragmatique. Le rappel de la citation de Youssef El-Qardaoui, le prédicateur égyptien installé au Qatar, pose les enjeux : « Avec vos lois démocratiques (civiles), nous vous coloniserons. Avec nos lois islamiques (coraniques), nous vous dominerons ». L’islamisme n’est pas une tumeur bénigne alerte l’auteur. En se positionnant comme connaisseur de l’islam et victime de l’islamisme, il met en évidence une singularité tirée d’un vécu qui a laissé des stigmates toujours visibles sur la société algérienne dont il est originaire. 

Les méthodes utilisées par les islamistes en occident sont identifiées en tant que déclinaisons de préceptes édictés par les tuteurs comme Al Qrardaoui. : « Cependant, la stratégie des islamistes, l’instrumentalisation de leurs femmes y compris, sait utiliser les insuffisances des législations et les lacunes des institutions ainsi qu’une certaine naïveté des agents de l’État et des employés du secteur parapublic », écrit Chikhi. 

La femme voilée est devenue un objet de lutte, de polémique et de convoitise. Un atout majeur qu’on exhibe afin de mettre sur la défensive la société occidentale et ses dirigeants, tactique qui ouvre la voie à d’autres exigences communautaires. 

Autre fait relevé dans l’essai et qui est en train de faire son apparition également au Québec : la relation contre nature des islamistes avec la gauche qui en devient un précieux relais politique et médiatique. En perte de vitesse dans un monde dont elle n’a pas anticipé les évolutions, la gauche québécoise tente de reconstituer une base sociale et électorale autour du fondamentalisme. 

L’auteur qui a longtemps suivi les méandres institutionnels de son pays d’accueil dévoile une inclination autrement plus inquiétante puisque la dérive ne concerne plus un courant politique mais des institutions. Ferid Racim Chikhi signale une tentation qui gagne de plus en plus de terrain : des communautés étrangères auxquelles est proposée une intégration fondée sur la religion plutôt que la citoyenneté. 

L’avertissement à un Québec dont la tolérance vire quelques fois au laxisme est clair : l’islam politique aura de beaux jours devant lui si on continue à le nier en tant que menace majeure pour l’ordre démocratique ou si l’on perpétue le déni en réduisant les dérives de ses promoteurs à des incartades folkloriques. 

Ferid Chikhi parle au migrant comme au Québécois. Il rappelle les leçons d’autres acteurs tout en les liant pour leur donner le continuum nécessaire à la perception d’un péril qui se répand dans le temps et l’espace avec méthode et minutie. En citant deux érudits de réputation mondiale Soheib Bencheikh qui été la cible des islamistes et Mohamed Arkoun, l’Algérien qui a été chassé par l’Égyptien El-Kardaoui d’une conférence sur l’islam organisée à Alger en 1980, il en appelle à la mémoire pour nourrir l’espoir. Et d’autres esprits comme Ghaleb Bencheikh, Malek Chebel et Naïma Dib qui ont porté la parole de vérité sont également invoqués pour que leurs pensées soient additionnées comme des pierres qui construisent la maison de la raison. Un travail long qu’il faut entreprendre avec solidarité et patience car il s’agit de faire naitre la citoyenneté dans un espace musulman livré à la rancœur, au populisme et à la démagogie. 

Ferid Racim Chikhi qui assume son engagement nous délivre un message : évitons d’être naïfs ou polémistes ; soyons clairs car on n’a pas trouvé mieux que la laïcité pour protéger l’homme des dégâts de la confiscation du culte.

*Mahfoudh Messaoudene, journaliste.

*Ferid Racim Chikhi, analyste senior, Groupe d’études et de réflexions Méditerranée Amérique du Nord ( GERMAN).

Fenêtres Sur l’islam Ses musulmans Ses Islamistes

Édité à compte d’auteur chez Bouquinbec

https://boutique.bouquinbec.ca/fenetres-sur-l-islam-ses-musulmans-ses-islamistes.html

269 pages = 29$Can

Entrevue avec l’auteur.

1)             Cela fait vingt ans que vous êtes installé au Québec avec votre famille. Qu’est-ce qui vous amené à rejoindre AQNAL ?

Depuis que j’ai quitté l’Algérie, via l’Allemagne, j’avais pris la résolution de me tenir éloigné de la militance et du monde politique. Mais, comme on dit : Tu chasses le naturel il revient au Galop. En fait, l’association québécoise des Nord-africains pour la laïcité a été créée spontanément en 2012, en raison du vide face aux islamistes qui, dès 2008, se sont manifestés pour parler au nom de tous les musulmans du Québec. Ça m’a irrité au point que je suis revenu sur le terrain de la militance pour œuvrer en faveur de la laïcité.

En 2011, je suis intervenu, comme simple citoyen, à la commission des institutions de l’Assemblée nationale pour attirer l’attention des élus sur le phénomène islamiste qui germait dans la province et notamment à Montréal. Mais mis à part quelques-uns, les autres se sont montrés intéressés mais restés inactifs. En 2012, le gouvernement de Mme Marois a tenté de baliser les ‘’accommodements raisonnables’’ qui allaient vite devenir ‘’déraisonnables’’ le halal, le yajouz, le haram sont devenus des concepts utilisés ici et là, notamment dans les quartiers à forte concentration de musulmans. 

Des débats, des conférences, des manifestations ont été organisés et c’était avec satisfaction que j’ai constaté que ce n’étaient pas tous les Québécois qui étaient favorables aux quelques islamistes qui, aidés de certains médias, faisaient dans la provocation. Les Québécois, savent que lorsque la religion prend trop de place des pans entiers de la population y perdent leur raison. Pendant plus d’un demi-siècle ils ont déconfessionnalisé l’éducation nationale et la politique sans que la tradition judéo-chrétienne ne perde ses repères mais voici que les islamistes font parler d’eux à grands coups de publicité victimaire culpabilisant au passage les Québécois et toute la société d’accueil. 

En 2012, lors d’une conférence sur la laïcité, nous étions nombreux venus d’Algérie, du Maroc, d’Égypte, de Tunisie et de France (Franco-Algériens, Franco-Marocains, Franco-Tunisiens, etc…) à avoir exprimé nos inquiétudes contre les agissements des groupes islamistes. C’est là que l’idée d’une association regroupant au départ une centaine de personnes est mise en place et avec un petit groupe nous avons évoqué l’appellation de Nord-Africains pour nous démarquer de Maghrébins avec la connotation que nous lui connaissons. Très vite nous conquîmes des espaces d’échanges pour nous exprimer et faire part de nos expériences passées à lutter contre l’intégrisme. Nous sommes vite devenus, je dirais incontournables pour tout ce qui concerne la laïcité. 

2)             Avez-vous constaté des différences dans la façon d’intégration selon l’origine des citoyens issus des 3 pays d’Afrique du Nord.

Il faut juste préciser qu’au Québec, nous comptons quatre pays de l’Afrique du Nord : L’Algérie, l’Égypte, et le Maroc et la Tunisie. Les différences dans la façon de s’intégrer dépendent des individus et de leurs approches de la société d’accueil. Cela dépend aussi de leur propre communauté. Qu’ils soient Algériens, Marocains, Égyptiens ou Tunisiens ; il y a ceux qui se démarquent par leur éducation, leur instruction, leur sociabilité. Il est vrai que presque tous les Nord-Africains arrivés au Québec sont très instruits, ils ont une bonne culture, je dirais, ‘’internationale’’, d’autres diront, universelle. Ils ont étudié en français et maitrisent parfaitement l’arabe et un grand nombre maitrise aussi l’anglais. Il y a ceux qui sont venus au Canada et s’intègrent comme Canadiens ; il y a ceux qui sont venus au Québec, tout en étant citoyens Canadiens et préfèrent vivre en français. Cependant, ceux qui se sont regroupés dans ce qui est qualifié de Petit Maghreb, il est évident que le poids de leurs pays d’origine est prégnant. Ils vivent ‘’l’incertitude dans la certitude communautariste’’. Il faut juste savoir que presque tous les Nord-Africains ont l’esprit entrepreneurial; s’ils ne sont pas employés dans les entreprises québécoises et canadiennes, s’ils ne sont pas dans l’enseignement ou la santé, ils ont créé leurs commerces et leurs entreprises et ils en vivent bien. Toutefois, ils ne partagent pas toutes les valeurs québécoises. À mon humble avis cela relève de la crainte de perdre les leurs.  

3)             Depuis quand avez-vous pensé ce livre ?

Au départ, vers la fin des années 2000, je ne pensais qu’à rédiger quelques articles que je publiais, ici et là, sur des journaux électroniques comme le Huffington post Québec. Par la suite en 2016, quelques-unes de mes réflexions ont été reproduites partiellement par, à titre indicatif, ‘’Le Courrier International‘’, notamment celui intitulé : Pourquoi les musulmans ne parlent pas ? 

https://www.courrierinternational.com/article/vu-du-canada-les-musulmans-sont-emmures-dans-le-silence

Cet article a par la suite, été repris intégralement dans un livre collectif

https://boutique.courrierinternational.com/la-boutique/livre-l-islam-en-debat.html

C’est en 2017, que l’idée de me lancer dans l’écriture de cet essai a émergé et s’est très vite concrétisée.

4)             En avez-vous des échos si oui quels en est la nature.

Absolument, au Québec, plusieurs de ceux qui l’ont lu m’ont fait part, par écrit, de leur satisfaction et presque tous m’ont dit ce qu’ils avaient appris comme différence entre Islam et Islamisme ou sur les pratiques des différents rites qui font la diversité au sein de l’Islam, les pratiques sociales de l’Islam de l’Asie et celui de l’Afrique du Nord. 

5)             Avez-vous noté une volonté de transmettre une mémoire des pays d’origine des parents vers les enfants ? Y a-t-il d’autres référents que le religieux dans cette mémoire ? 

Lorsqu’il s’agit d’un écrit qui devient public, il y a forcément une histoire, une mémoire, un pan du patrimoine qui sont transférés à ceux qui lisent. Mais, il faut reconnaitre que contrairement aux Québécois, aux Canadiens, aux Nord-Américains et même aux Européens pour qui le livre fait partie des instruments de transfert du savoir et de la connaissance, les lecteurs Nord-Africains restent dans l’oralité. Quelques lecteurs algériens qui l’ont lu m’ont fait part de leurs impressions très positives mêmes s’ils en connaissent des pans entiers. Ils ont eu plaisir à lire quelques-unes de mes réflexions, surtout le chapitre sur Karn Arba’tache. 

Et pour la seconde partie de votre question, il y a bien entendu d’autres référents que le religieux dans cette mémoire. Prenez note que pour la transmission de l’histoire et du patrimoine algérien, des parents vers les enfants, nous avons avec un groupe de compatriotes qui créé un Écomusée de l’Algérie. Il prend petit à petit forme. Nous le destinons d’abord à la communauté algérienne du Québec et bien entendu aux Québécois. Mais, il n’est pas exclu qu’une extension soit envisagée avec nos frères Tunisiens et Marocains, notamment en raison du partage civilisationnel de Tamazgha.

Merci pour cet échange.

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Société

MAROC. LANCEMENT D’UNE RADIO JUDAÏQUE

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Selon des sources concordantes, le Maroc va lancer incessamment une radio concernant les Juifs et le judaïsme. Ce media émettra, 24h/24, en arabe classique, en français, en darija et en hébreu.

La Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) présidée par Akharbach a déjà donné son accord. Ce media aura vocation à mieux découvrir la dimension hébraïque comme composante du patrimoine marocain.

L’initiative vient de la part d’un homme d’affaire israélien d’origine marocaine particulièrement actif dans l’enseignement privé.

Depuis la normalisation des relations avec Israël annoncée par l’ancien président américain Donald Trump fin 2020, plusieurs médias israéliens investissant la scène marocaine cherchent à y installer des bureaux de liaison ou à y recruter des correspondants permanents. 

Pour rappel, la constitution marocaine, approuvée par référendum populaire en juillet 2011, stipule dans son préambule que l’apport hébraïque est un des affluents ayant enrichi l’identité nationale.

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Société

REPORTAGE. AVEC LES SANS-PAPIERS ALGÉRIENS À MONTRÉAL par Younes LAMRI

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L’homme se camoufle dans ses vêtements chauds et enveloppants comme pour se fondre dans la grisaille urbaine et conjurer les risques des contrôles policiers : Djamel, la trentaine bedonnante et l’œil morne, a gardé ce réflexe de bête traquée qui doit éviter de se faire remarquer par des patrouilleurs quand il était un des nombreux sans-papiers à Paris ; précaution qui ne lui a pas pour autant évité l’expulsion vers l’Algérie.

Ne voulant pas renoncer à son projet de vivre sous des cieux occidentaux plus cléments, le jeune homme a abandonné ses études en deuxième année de comptabilité car, dit-il, il ne se voyait pas « passer sa vie à servir dans un entrepôt des grossistes qui raflent toutes les marchandises pour dominer le marché de la distribution ». La rancœur est grosse chez cet aîné d’une famille de quatre enfants dont le père, agent d’état civil à la commune, a tenu à assurer une formation solide à ses enfants. Comme nombre de ses camarades, Djamel se consumait dans son village niché sur l’un des pitons de la chaîne de montagnes bordant la plaine de la Medjana qui s’étend au nord la ville de Bordj Bou Arreridj jusqu’au jour où il a finalement pu se faire délivrer le visa qui lui a ouvert les portes du Canada. Mal vie qui cherche à se dissoudre sous d’autres cieux. Les grossistes, c’est, en fait, un alibi. 

Pour lui, l’Europe ou l’Amérique du Nord, c’est kif-kif. « L’essentiel était de fuir l’enfer », confie le clandestin professionnel. « Dès que j’ai mis les pieds à l’aéroport de Montréal, ma décision fut prise : je ne retournerai plus au bled », assure l’ancien parisien, bien décidé à « griller » son visa de six mois et voir venir.

Son ami Karim dont le front dégarni donne un petit air de sérieux à sa voix suave est arrivé bien avant lui au pays de l’Érable. Lui fait figure d’ancien. Il tente de rassurer le nouvel arrivant en lui expliquant qu’au Québec, la police n’arrête pas systématiquement des citoyens pour vérifier leur statut ou leur identité. « Oui, tu peux toujours philosopher toi ; moi, mon avis est tranché », rétorque, sceptique, Djamel au privilégié qui bénéficie du statut de réfugié, puisqu’il a pu obtenir en 2012 le fameux document marron du ministère canadien de l’Immigration et des Réfugiés.

Depuis 2001, l’Algérie est considérée comme un pays sûr par Ottawa. Cela veut dire que les demandeurs d’asile algériens ont moins de chance de voir aboutir leur requête. Il n’en demeure pas moins que quelques rares chanceux parviennent à passer à travers les mailles du filet de sélection. La majorité des candidats à l’immigration arrive en fait avec un visa touristique et décide ne pas retourner au pays. 

Pour se faire accepter comme réfugié, il faut se préparer au parcours du combattant en acceptant les interminables attentes des appels qui, d’ailleurs n’arrivent pas toujours, ou végéter dans les dédales d’une administration rigoureuse après des convocations surprises ; sans compter l’éventualité d’une réponse négative au bout du parcours, car ce statut n’est pas octroyé au premier venu.

En dépit de ces difficultés et incertitudes, on sait que les immigrés sans statut administratif augmentent chaque année même si les chiffres officiels n’offrent pas de précisions sur le nombre de demandeurs algériens.

Sur la rue Jean-Talon, les cafés Sables d’or et Barbes sont devenus des sites quasi officiels où les sans-papiers, en quête de conseils, viennent découvrir la meilleure méthode à suivre afin de se donner le plus de chances possibles de parvenir à la régularisation de leurs situations. C’est là qu’ils procèdent à des échanges d’informations et décortiquent ensemble les failles qui peuvent se nicher dans des lois concernant les réfugiés. L’exercice est souvent vain, la loi canadienne laissant peu de place aux interprétations.

En attendant de trouver une hypothétique issue positive à leur sort, les sans-papiers aspirant à un statut légal tentent quand même de survivre en travaillant au noir. L’emploi non déclaré est si répandu à Montréal que le gouvernement du Québec a mis en branle sa machine de contrôle. Récemment, une société de placement de travailleurs a été soumise à l’amende pour n’avoir pas déclaré des salariés qu’elle a pourtant engagés.

Affable et compatissant, Karim est devenu une sorte d’institution parallèle, une bouée de sauvetage pour de nombreux sans-papiers qu’il se fait un devoir de rassurer et d’orienter du mieux qu’il le peut dans leurs démarches. C’est ce qu’il souhaite faire admettre à son ami Djamel. Mais, l’éphémère Parisien qui a connu douze métiers et treize misères dans l’Hexagone ne veut pas se faire repérer par l’administration avant d’avoir pris ses marques. « Pour le moment, je bosse et je suis en bonne santé, c’est l’essentiel. La paperasse viendra après », soutient-il.

20.000 $ pour un mariage arrangé.

Rachid, un autre trentenaire, vigoureux et obstiné est technicien en bâtiment. Lui aussi a connu un parcours sinueux. Arrivé en 2017, il a tenté d’intégrer le milieu de la construction qu’il croyait connaître le mieux. Mais il a vite déchanté. « On voulait m’exploiter car je n’avais pas le droit de travailler », raconte Rachid.

Sans perdre de temps, il se trouve un autre job, toujours sous la table, dans la distribution de publi-sacs. Travailleur acharné, il a pu mettre de côté un petit pactole durant son séjour de six mois. 

Rachid, une boule de « chemma » (tabac à chiquer) sous la lèvre supérieure, nous dit qu’il a passé beaucoup de temps au café pour glaner les informations qui lui permettraient de sortir de la clandestinité. Ne voulant pas déposer son dossier pour un statut de réfugié, en raison des chances qu’il sait minimes de se faire accepter, il se résolut à explorer autre chose, tout en continuant son travail au noir. Il a quand même trouvé le temps et le moyen de repartir au pays pour sept mois et d’en ressortir pour revenir à Montréal. Une affaire compliquée « d’héritage mal soldée », lâche-t-il sans s’attarder sur ses déboires familiaux. 

C’est dans une fabrique de manufacture de produits cosmétiques, à l’occasion d’une rencontre fortuite que la chance lui sourit. Une collègue de travail, au courant de son projet, lui met la puce à l’oreille. Elle lui propose un mariage arrangé avec une femme divorcée. L’opération devait couter 25.000 $ avec une clause de divorce. Pugnace, Rachid avait réussi à négocier un rabais de 5.000 $.

Ce genre de trafic n’est pas répandu au Québec, contrairement à la France où le commerce du mariage blanc a fait florès dans l’Hexagone particulièrement dans les années 1990-2000…avec son lot d’arnaques.

Le secret de Rachid n’a pas été gardé bien longtemps. À l’époque des « préliminaires » déjà le « vieux » Karim, devenu aussi par la force des choses le chroniqueur du café, avait tenté de l’avertir. Une connaissance commune, Samir pour ne pas le nommer, glissa-t-il malicieusement, avait dû débourser, lui aussi, la bagatelle de 25.000 euros pour « arranger » un mariage qui a failli virer au chantage glauque, puisque qu’une femme qui s’était mise de la partie avait voulu faire monter les enchères à trois reprises. C’était sa manière de dissuader les jeunes de ne pas céder à ce genre de tentations. 

Rachid, lui, a pu échapper à ces marchandages. Après l’entame des formalités administratives du mariage, il avait attendu 18 mois pour faire reconnaitre sa liaison factice. La pandémie de COVID-19 avait perturbé beaucoup de services publics, allongeant d’autant les délais des traitements définitifs des dossiers. « Au moins, avec cette inscription, j’avais pu travailler légalement », se convainc le futur ex marié qui avait recouru à l’aide juridique pour son divorce, issue tacite convenue d’un commun accord dès le départ dans ce genre d’alliances. Et c’est désormais chose faite.

Officiellement divorcé à 36 ans, il pense enfin à refaire sa vie comme résident permanent. « Pas sûr d’avoir les papiers si j’avais demandé le statut de réfugié », se persuade Rachid, avant de prendre congé de ses amis attablés au café, la carte de résident dans la main droite et la boîte de « chemma » dans la paume de l’autre.

Ces trois cas sont loin d’être isolés. Nous avons rencontré d’autres sans-papiers qui n’ont pas voulu témoigner. Les individus vivent des situations sociales et matérielles plus ou moins tendues, mais tous présentent un point commun : aucun ne veut repartir en Algérie. La majorité des jeunes Algériens quitte le pays dans des conditions de grande précarité et une fois à l’étranger, ils redoublent d’ingéniosité pour régulariser leur situation et s’établir légalement dans le pays d’accueil. « Notre pays n’a rien à nous offrir », déplore laconiquement Djamel, toujours réfugié dans sa doudoune, alors que la saison hivernale est déjà loin derrière. Son passage à Paris au cours duquel il s’est accoutumé à esquiver les contrôles policiers a laissé des traces au point de tressaillir à la vue de la moindre patrouille. 

Une tension qui s’accumulant au désespoir qui a rongé les vies dans les pays d’origine a constitué la trame de l’ouvrage remarquable de l’avocat Stéphan Handfield, spécialiste de l’immigration : un roman dense et tragique inspiré de faits réels, « Fatima, parcours d’une réfugiée » dont on trouvera la note de lecture ci-après.

Elle s’appelle Fatima et a fui son pays pour se réfugier au Canada. La vie de misère avec son ex-mari Omar l’a poussée à divorcer, mais en raison du poids des traditions et du conditionnement familial, elle finit par renouer avec son conjoint par le truchement d’un mariage religieux. Victime de violences conjugales, la mère de quatre filles n’entrevoit pas le bout du tunnel. « Il a même menacé de me verser de l’essence sur le corps et d’y mettre le feu », raconte la narratrice. 

Un jour, Omar est appelé en mission professionnelle à l’étranger. Avant de partir, il veut arranger le mariage de sa fille de 13 ans avec un richissime homme d’affaires, proche de la famille. « Moi j’étais prête à mourir, mais je devais sauver mes filles de ce sacrifice », avoue Fatima qui envisage alors de quitter son enfer à tout prix. Un visa au Canada pour rejoindre sa sœur permet à la mère de famille de sortir du pays…mais avec un sentiment quelque peu mitigé. « Vendredi 1er février 2019, je quittais l’Algérie, avec les quatre enfants et enceinte d’un cinquième, sachant pertinemment que je n’y remettrai probablement plus jamais les pieds », rapporte Fatima. 

Très vite, une demande de réfugiée est déposée, ce qui lui permet de rester légalement au Canada, le temps que sa demande soit étudiée par un tribunal de l’immigration. Après des péripéties et une multitude de procédures bureaucratiques, elle finit par avoir le fameux sésame ; un document marron à huit chiffres : réfugiée. 

Mais le malheur la poursuit toujours. Son époux arrive au Canada et propose à Fatima de le parrainer, alors qu’elle a déposé en bonne et due forme une plainte pour violences conjugales contre lui. Elle hésite mais finit par se résigner à le parrainer. Or, elle a plaidé devant le commissaire en immigration être victime de ses abus, ce qui l’a aidée dans sa cause. Avec cette nouvelle requête, c’est le début d’une descente aux enfers à rebondissements. Son statut de réfugiée est révoqué et elle doit quitter le sol canadien où se trouve toujours son époux en situation irrégulière.

Un matin, il sort de l’appartement menotté encadré par une escouade de policiers. L’irréparable va se produire. 

Écrit dans un style dépouillé avec des références juridiques précises mais qui n’égarent pas l’attention du lecteur, « Fatima, le parcours d’une réfugiée » de Stéphane Handfield est un roman d’une densité émouvante et captivante. 

Me Handfield restitue dans ce récit romancé le calvaire, la fuite et les péripéties du parcours tragique d’une femme de 40 ans. Le récit est centré sur le sort des réfugiés ballottés entre l’attente du sésame marron et la menace de se faire expulser à tout moment, une angoisse qui donne une saveur et un poids étranges au quotidien de personnes qui, après avoir renié leur pays, doivent sortir de leur vie pour tenter d’en habiter une autre. Est-ce possible et à quel prix ? 

« Fatima, le parcours d’une réfugiée », Stéphane Handfield, éditions Wilson & Lafleur,

Montréal, janvier 2022, Prix 17,95 $.

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