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Société

RAZIKA ADNANI* : « EN FAISANT RÉFÉRENCE À L’ISLAM, LE SYSTÈME CONSTITUTIONNEL A ÉCHOUÉ AU MAROC, EN ALGÉRIE ET EN TUNISIE »

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Dans cet entretien conduit par l’éditeur Amar Ingrachen, la philosophe et islamologue franco-algérienne explique pour les lecteurs d’ADNmed comment le malékisme qui « est également un salafisme » a provoqué les blocages constitutionnels actuels dans les trois pays d’Afrique du Nord.

Bien que les trois pays d’Afrique du nord (Maroc, Algérie, Tunisie) appartiennent à une même aire géopolitique et civilisationnelle, l’islam n’y occupe pas visiblement la même place. Quelle appréciation faites-vous de la présence de l’Islam dans ces pays ?

La présence de l’islam dans ces trois pays est une réalité sociale, politique et historique qui est visible notamment dans le port du voile par les femmes et le nombre important de mosquées. La religion occupe également une place importante dans les expressions de langage, y compris au plus haut sommet de l’État. Cependant, l’histoire de la Tunisie contemporaine dans sa relation avec la religion se distingue de celles ses deux voisins, l’Algérie et le Maroc. Cette distinction remonte au début du XIXe siècle lorsque la Tunisie a entamé des réformes importantes qui ont concerné le domaine de l’organisation de l’État, de la société et également celui de l’islam, ce que ses deux voisins n’ont pas connu ou timidement connu. 

La Tunisie, tout comme l’Algérie, était sous l’occupation ottomane. Sous le règne de Bey Ahmed 1er, (de 1837 à 1855), la Tunisie accède à son autonomie politique par rapport à Istanbul, quand l’Algérie est tombée sous l’occupation française.  L’accès de la Tunisie à l’autonomie a permis au Bey d’entamer des réformes pour moderniser son pays qu’on peut expliquer par l’influence des réformes de Mohamed Ali Pacha en Égypte, par les Tanzimat en Turquie et par l’influence de Napoléon III. Ainsi, la Tunisie a été le premier pays dans le monde musulman à se doter d’une constitution en 1861 bien qu’elle ait été suspendue en 1864. Cette constitution a accordé l’égalité à tous les citoyens tunisiens sans distinction liée à la religion en mettant ainsi fin à la dhimitude. La Tunisie a été la première dans tout le monde musulman à abolir l’esclavage en 1864 et la première au Maghreb à avoir en 1900 une école pour jeunes filles. 

Toutes ces réformes sociales et politiques ont été accompagnées d’une remise en cause de certaines règles de la religion. Beaucoup de livres ont été écrits et qui avaient comme objectif de réformer la religion tel Notre femme dans la législation islamique et la société, de Tahar Haddadpublié en 1930. Bourguiba a donc promulgué le code du statut personnel en puisant dans le grand combat pour les Lumières de ses prédécesseurs comme celui de Mustapha Pacha dans le domaine de la modernisation de l’État. 

Au XIXe siècle, le Maroc était dans une autre situation. Il avait comme chef d’État un monarque qui détenait le pouvoir absolu et se présentait comme le commandeur des croyants. Il avait le monopole de la religion et de la politique, ce qui rendait difficile toute réforme. Le projet de constitution de 1908, qui n’a pas été ratifié par le roi, était très imprégné des traditions. Il affirme le devoir d’obéissance à l’imam chérifien (le roi) et le respect à sa personne qu’il présente comme « l’héritier de la baraka » (article 7). Le Maroc ne s’est réellement doté d’une constitution qu’en 1962 sans mentionner les Droits de l’Homme. 

Cette constitution a accordé l’égalité à tous les citoyens tunisiens sans distinction liée à la religion en mettant ainsi fin à la dhimitude. La Tunisie a été la première dans tout le monde musulman à abolir l’esclavage en 1864 et la première au Maghreb à avoir en 1900 une école pour jeunes filles. 

L’Algérie qui était sous l’occupation française de 1830 à 1962 n’a pas connu les mêmes réformes que la Tunisie. Toute ouverture ou modernisation de la société se heurtait, d’une part, aux colons qui voulaient maintenir la population en situation d’infériorité et, d’autre part, à une grande partie de la population, sous l’influence des conservateurs qui voyaient ces réformes comme une assimilation aux colonisateurs et donc une trahison. Cette situation a provoqué une crispation quant à l’idée de la modernisation et un attachement aux traditions et à la religion. Le mouvement réformiste algérien était de tendance islahiste autrement dit salafiste dont le nom le plus connu est celui de Ben Badis (1889-1940) fondateur de l’association des « Ulama algérien ». Pour Ben Badis, l’émancipation de la femme avait comme seul objectif que celle-ci puisse élever « un homme capable de prendre son envol et non qu’elle-même s’envole ». On constate la très grande différence qui existe entre lui et Tahar Haddad vis-à-vis de la question de l’émancipation de la femme. 

Cependant, le phénomène du retour en arrière caractérisant les sociétés musulmanes, depuis les premiers siècles de l’islam, n’a pas épargné la Tunisie. Il se faisait sentir déjà au milieu du XXe siècle d’autant plus que la Tunisie était dans le collimateur des religieux de tout le monde musulman. Ainsi, elle n’a pas pu empêcher les conservateurs d’introduire l’islam comme référence dans la constitution de 1959 et a même précisé dans le préambule son attachement aux enseignements de l’islam. De ce fait, la Tunisie a connu les mêmes problèmes et contradictions juridiques et politiques liés à l’introduction de la religion dans le domaine politique. Après la révolution de 2011, la montée du traditionalisme et du conservatisme a fait que ces mouvements s’expriment davantage et réduisent plus considérablement l’écart entre elle et ses deux voisins dans le domaine religieux. 

2-La Tunisie a enregistré une avance considérable sous Bourguiba, notamment en matière de « statut personnel ».  Le Maroc et l’Algérie restent en retard dans ce sens, les lois régissant le mariage, le divorce, l’héritage, etc. étant inspirées de la charia dans ces deux pays. Toutefois on constate que dans ces trois cas, il y a une instabilité qui fait que rien n’est acquis définitivement. Comment explique-vous cette instabilité ? Pourquoi ces trois pays peinent à trancher des questions aussi vitales ?

En effet, la Tunisie a une avance considérable dans le domaine du droit de la famille en comparaison avec ses deux voisins. Ce qui a permis à Bourguiba de promulguer le Code du statut personnel, c’est tout le travail des penseurs, des militants et des réformateurs et en ce sens Tahar Haddad (1898-1935) a été exceptionnel. Il s’est opposé à l’interprétation littérale et a appelé à abolir toutes les règles instituant les inégalités entre les femmes et les hommes. « Je pense que la religion musulmane dans son esprit ne fait pas d’objection à la réalisation de l’égalité dans tous les domaines, une fois disparues les causes de la tutelle masculine ».

Cependant, Bourguiba n’a pas pu abolir toutes les inégalités dont étaient victimes les femmes. Il n’a pas pu reconnaître l’égalité entre les femmes et les hommes en matière d’héritage. Il n’a pas pu mettre fin au système social fondé sur la domination masculine.  Les articles concernant le mariage et qui précisent les personnes avec qui il est prohibé de se marier ne s’adressent qu’aux hommes en leur disant quelles sont les femmes avec qui ils ne peuvent pas se marier, mais ne dit rien aux femmes. Il ne leur dit pas quels sont les hommes avec qui elles ne peuvent pas se marier. Ce qui montre l’influence de la charia et du langage coranique, précisément les versets 21, 22, 23, 24 et 25 de la sourate 4, Les Femmes. 

La moudawana marocaine n’a réalisé une amélioration qu’en 2004, mais elle demeure toujours loin de l’égalité revendiquée par les femmes et certains hommes. À noter que la constitution marocaine n’a reconnu l’égalité femmes-hommes qu’en 2011. Avant 2011, l’égalité des sexes était circonscrite dans le domaine politique. 

Quant au Code de la famille algérien, il est très rétrograde et très humiliant pour les femmes et pour l’être humain malgré les quelques timides réformes de 2005 alors que la constitution stipule l’égalité de tous les citoyens et citoyennes. Espérons que le législateur algérien, étant donné que le pouvoir législatif est dominé par les conservateurs, ne supprimera pas le principe de l’égalité de la constitution lors des probables prochaines révisions comme il l’a fait en 2020 pour le principe de la liberté de conscience et de croyance et les droits humains. La valorisation du passé au détriment du présent et du futur dans le discours religieux et la prédominance de ce dernier font que les pays musulmans, à chaque pas effectué vers l’avant, sont ramenés vers le passé, ce qui les empêche d’évoluer ou rend leur évolution très lente et instable. 

Le fait que la religion s’introduit dans la politique alors qu’elle ne reconnaît pas le principe de l’égalité explique pourquoi ces trois pays n’ont pas pu en finir avec les inégalités dont sont victimes les femmes devant la loi de leur pays. Cependant, croire que la religion est la seule cause ou la réelle cause est une erreur. Au milieu du XXe siècle, lorsque les lois concernant la famille ont été promulguées, ces pays n’ont pas hésité à abandonner d’autres recommandations coraniques sans que cela ne leur pose problème comme celles relatives à l’esclavage et au châtiment de la main coupée. Les musulmans ont également abrogé le verset 43 de la sourate 4, Les Femmes qui permet la consommation du vin ainsi que le verset 173 de la sourate 2, La vache, qui permet la consommation du porc en cas de nécessité et beaucoup d’autres. Cependant, les choses deviennent compliquées et l’argument de la religion est brandi dès lors qu’il s’agit d’amender les discriminations à l’égard des femmes.  La raison en est que lorsqu’il s’agit des femmes, il s’agit en réalité des hommes. Chaque droit accordé aux femmes est un privilège enlevé aux hommes, ce que ces derniers n’acceptent pas et ils utilisent la religion pour pérenniser leur domination sur les femmes. 

Les femmes représentent la moitié de la population et les hommes l’autre moitié. Logiquement, il n’y a pas de raison qu’une moitié puisse imposer constamment sa loi à l’autre moitié au moment où les lois sont votées. Cependant, les représentants du peuple sont majoritairement des hommes et beaucoup de femmes soutiennent des lois discriminatoires à leur égard au nom de la religion. Elles pensent qu’en se soumettant à la religion ; elles se soumettent à Dieu. Elles sacrifient leur dignité, leur liberté et leur droit dans l’espoir d’avoir une récompense dans l’au-delà. 

Indirectement certes, mais l’Algérie, le Maroc et la Tunisie reconnaissent dans leur constitution la liberté de conscience mais les minorités religieuses y sont régulièrement opprimées et les athées sont simplement exclus de l’espace public. Pourquoi ce décalage criant entre les textes et les pratiques ?

La constitution marocaine n’a jamais reconnu la liberté de conscience et n’a affirmé son respect des Droits de l’Homme qu’en 1992.  Quant à la Tunisie, elle ne l’a reconnue qu’en 2014 pour la nier en même temps étant donné que dans le même article (article 6) elle précise que l’État protège la religion. Cependant, dans son préambule, la constitution tunisienne, et cela depuis 1959, affirme son respect des Droits de l’Homme dont fait partie la liberté de conscience

Le seul pays à avoir garanti dans sa constitution la liberté de conscience (de croyance dans la version arabe de la constitution) est l’Algérie et cela en 1976. Elle affirme son adhésion aux Droits de l’Homme depuis 1963, article 11, sans que cette liberté de conscience n’ait jamais été respectée par la loi algérienne comme c’est le cas pour le principe de l’égalité. 

La constitution est la loi fondamentale d’un pays, c’est-à-dire qu’elle constitue, comme le dit Ferdinand Lassalle (1825-1864), le fondement de toutes les autres lois. Ainsi ses lois, parce qu’elles sont fondamentales, doivent se prolonger dans les autres lois ordinaires qui doivent êtres cohérentes avec elles, ce qui n’est pas le cas dans les trois pays. Comme je l’ai dit, dans la dernière révision de la constitution algérienne, promulguée le 30 décembre 2020, les islamistes ont réussi à supprimer la liberté de conscience ainsi que les Droits de l’Homme (du chapitre droits et libertés), déclarés depuis 1989 « patrimoine commun de tous les Algériens et Algériennes ».  Ces principes ont été remplacés par une vague et subjective expression : « droits fondamentaux ». Seul le préambule souligne encore l’attachement de l’Algérie au droits humains. 

Le fait que ces trois pays fassent référence à l’islam dans leur constitution, alors qu’il est également un système juridique, explique ce décalage. Car déclarer l’islam comme religion de l’État revient à dire que la constitution n’est pas la loi fondamentale ou que les pays ont deux lois fondamentales faisant que le législateur légifère tantôt selon la constitution, tantôt selon l’islam, un peu à sa guise, ce qui est une preuve de l’échec du système constitutionnel dans ces trois pays. `

Car déclarer l’islam comme religion de l’État revient à dire que la constitution n’est pas la loi fondamentale…

Les penseurs qui ont pensé la constitution, comme le philosophe David Hume, précisent que l’objectif de la constitution est la garantie des libertés individuelles. De ce fait, introduire l’islam comme une autre référence juridique au sein de la constitution alors qu’il ne reconnaît pas les libertés individuelles s’oppose au sens même de la constitution ; une constitution qui ne protège pas les libertés des individus n’est pas une constitution. Si certains versets coraniques affirment la liberté de conscience, ce ne sont pas ceux qui sont retenus par les religieux. L’islam est la religion de l’État a été également une porte ouverte par laquelle le discours religieux n’a cessé de s’introduire dans le domaine politique et juridique menaçant davantage les minorités religieuses et non religieuses ainsi que les acquis des femmes.  

La judéité des sociétés nord-africaine et historiquement et sociologiquement établie. Mais si elle est reconnue officiellement au Maroc, plus ou moins acceptée en Tunisie, elle demeure un tabou inviolable en Algérie. Avez-vous des explications à ce déni ?

L’antisémitisme est un phénomène social qui est très répandu en Algérie. Il correspond au degré de religiosité de la société étant donné que dans le discours religieux, les Juifs sont présentés comme un peuple maudit. Et c’est la representaion qu’il transmet à la population en s’appuyant sur des versets tel que le verset 155 de la sourate 4. Les Femmes : “Nous les avons punis parce qu’ils ont rompu leur alliance, qu’ils n’ont pas cru aux signes de Dieu, parce qu’ils ont tué injustement les prophètes”.  Il s’appuie également sur des hadiths. 

Parmi les plus cités.   «Le Jour du Jugement ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les juifs, quand les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres. Les rochers et les arbres diront : ‘Ô musulman, ô serviteur de Dieu, il y a un juif derrière moi, viens le tuer !’ Seul l’arbre du gharqad ne le dira pas, parce que c’est en effet un arbre appartenant aux juifs » Ainsi, plus la pratique de l’islam est marquée par l’intégrisme et le fondamentalisme, plus les individus expriment une aversion à l’égard des Juifs.  

L’autre élément qui explique ce phénomène est d’ordre historique et concerne la période de la colonisation.  La France a accordé aux Juifs la nationalité française et non aux musulmans.  À partir de là, les Juifs ont été assimilés aux colons. Pire, ils ont été considérés comme des traîtres qui n’avaient plus de place dans la société algérienne. Ce facteur politique est celui qui distingue davantage l’Algérie dans sa relation avec la communauté juive. Le fait que les Juifs algériens aient presque tous quitté l’Algérie en 1962 a accentué ce phénomène.  Les Algériens ont perdu le contact social, culturel et humain avec les Juifs alors qu’au Maroc et en Tunisie, les deux communautés arrivent encore à cohabiter. Le contact avec l’autre permet de réaliser qu’il est finalement comme nous, qu’il a les mêmes sentiments, les mêmes envies et les mêmes craintes. On réalise qu’on est tous des êtres humains, ce qui rapproche les individus.  

Le judaïsme existait en Algérie avant l’arrivée de l’islam tout comme au Maroc et en Tunisie.  Les Berbères étaient païens, juifs et chrétiens. Avec l’arrivée de l’islam, certaines tribus juives se sont islamisées. D’autres ont vu une partie de leurs membres changer de religion, donc s’islamiser, quand les autres sont restés attachés à leur judaïté, ce qui explique qu’aujourd’hui on peut retrouver le même nom de famille chez les Juifs et chez les Musulmans. Rappelons qu’en Tunisie en 1861, lors de l’adoption de la première constitution, l’article 88 déclare que « tous les sujets du royaume, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont égaux devant la loi… ».  Cela a contribué à changer le regard que les Tunisiens portaient sur les Juifs et explique la différence dans la relation qu’ils entretiennent avec les Juifs.

…en Tunisie en 1861, lors de l’adoption de la première constitution, l’article 88 déclare que « tous les sujets du royaume, à quelque religion qu’ils appartiennent, sont égaux devant la loi… ».  Cela a contribué à changer le regard que les Tunisiens portaient sur les Juifs et explique la différence dans la relation qu’ils entretiennent avec les Juifs.

5-L’Afrique du Nord n’a que très peu profité de l’héritage culturel, philosophique, littéraire et artistique de l’Andalousie, y compris du temps où cette région rayonnait sur le monde. Pourquoi selon vous ? Le dogmatisme religieux des dynasties qui ont régné en Afrique du Nord, notamment les Almohades et les Almoravides, y sont-ils pour quelque chose ?

C’est tout le monde musulman qui n’a pas su profiter de l’héritage de la civilisation musulmane. Les philosophes et leur pensée font partie des oubliés de l’histoire pour les musulmans alors qu’ils ont soulevé les questions concernant la société, l’humain, l’univers, Dieu, la politique, le bien, le bonheur. Cela aurait été un fondement intellectuel et culturel important pour approfondir ces questionnements qui s’imposent à nous aujourd’hui encore. 

Avec la prédominance de l’esprit salafiste, littéraliste et conservateur, la majorité des musulmans, y compris les jeunes, croient détenir la vérité qui se résume au savoir des anciens, les salafs.  Quant à la meilleure des sociétés, c’est celle du prophète. Avec une telle position épistémologique, car elle concerne la question de la connaissance et de la vérité, il n’y a plus de place pour l’esprit critique et le questionnement.  Le fondamentalisme islamique totalitariste dépouille la pensée de tout ce qui n’est pas en accord avec ses idées et l’appauvrit ainsi profondément. Comme je le dis dans mes écrits, tous les problèmes du monde musulman sont d’ordre épistémologique. 

Quant aux dynasties Almoravides (1042-1147) et Almohades (1125 – 1212), elles étaient davantage une conséquence qu’une cause d’un rigorisme très répandu dans cette partie du monde musulman, faisant prévaloir la révélation au détriment de la pensée et de l’intelligence. Rigorisme dû à l’islam malékite introduit très tôt au Maghreb alors qu’il a pris une position négative sur la pensée et la raison.

L’arrivée des dynasties rigoristes comme les Almoravides et les Almohades n’a pas aidé à améliorer la situation. Ibn Toumert, le fondateur de la dynastie almohade, incarne le puritanisme et l’ascèse et le calife almohade Abu Yucuf Yaqub Al- Mansur a fait interdire la philosophie, les études et les livres et a proscrit la vente du vin et les métiers de chanteur et de musicien.  Cela a certainement eu beaucoup d’influence sur les populations du Nord de l’Afrique et sur leur relation à la littérature, la philosophie, l’art et la science. 

Cette histoire ne doit pas exonérer les populations d’aujourd’hui de leur responsabilité vis-à-vis de leur condition et de la situation de leur pays. Elles ne doivent pas considérer cela comme une fatalité historique. Le présent ne doit pas s’inscrire uniquement dans la continuité du passé. Parfois, il faut savoir rompre avec le passé pour affronter le présent et construire l’avenir et c’est ce qui s’impose dans cette situation. 

Dans votre livre Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, vous critiquez sévèrement le malékisme, courant religieux dominant en Afrique du Nord et qui est présenté officiellement comme modéré et ouvert. Vous dites que, en plus d’être ethniquement centré sur les Arabes, le malékisme est tout aussi incompatible avec la modernité que le wahabisme. Quelles sont les caractéristiques du malékisme et pourquoi il faut en sortir ?

Le malékisme est la doctrine la plus répandue au Maghreb comme je viens de le dire. 

Elle est la deuxième école juridique sunnite fondée par Malek ibn Anas (708-796) en réaction à l’école hanafite ou l’école de l’opinion fondée par Abou Hanifa (720-767), qui avait réclamé une position dans laquelle la pensée était reconnue comme active. 

Pour Malek, le juriste ne devait pas recourir à sa propre opinion donc à sa pensée, mais aux textes coraniques, ensuite aux hadiths du prophète, ensuite aux traditions des compagnons du prophète, ensuite aux traditions des gens de Médine. Pour lui, la pensée n’intervient que lorsque toutes ces sources ont été consultées sans succès. Le but de Malek était que les musulmans ne s’éloignent jamais dans leur organisation sociale des textes coraniques et également du modèle de société construit par le prophète à Médine. Il a ainsi bâti une doctrine anti-renouveau et anti-pensée dans laquelle on retrouve tous les critères du fondamentalisme islamique. La revendication d’une religion originelle, celle qui était appliquée à Médine au VIIe siècle, qu’il considère comme la plus authentique. L’importance de la dimension juridique étant donné qu’il revendique l’application des recommandations des textes juridiques de l’islam fait que le malékisme est un islamisme ou un islam politique. La valorisation de l’islam des premiers musulmans et de celui de Médine au VIIe siècle fait que le malékisme est également un salafisme. Cela nous permet de comprendre la pratique rigoriste de l’islam au Maghreb, donc chez les Berbères. Ils ont voulu, par excès de zèle, faire plus que ce qu’on leur demandait dans le domaine de la religion au point où beaucoup ne voulaient pas se contenter d’être musulmans, ils ont voulu également être arabes. 

Aujourd’hui, le Maghreb se cherche, il veut se construire et garantir son avenir parmi les nations. Ce n’est certainement pas en s’appuyant sur des doctrines qui valorisent le passé et minimise la valeur de l’intelligence, de la créativité et de l’humain qu’il pourra le faire ni sur celles qui le poussent à se sous-estimer. Pour construire, un peuple a besoin de regarder vers l’avenir et d’être fier. Cette fierté positive lui donne confiance en lui-même. Comme je le dis dans mon ouvrage La nécessaire réconciliation, je ne crois pas à la supériorité intellectuelle d’un peuple sur un autre. En revanche, je crois à la force de la volonté qui lui permet de révéler ses qualités.  Elle est le tremplin qui le propulse vers le haut. Les populations du Maghreb ont une belle histoire qui peut leur procurer cette fierté. Malheureusement, depuis des siècles, elle a été mise aux oubliettes pour la simple raison qu’elle a eu lieu avant l’islam. 

Vous vous élevez aussi contre le soufisme qui est, selon vous, en déphasage total avec la raison moderne. Le soufisme ne peut-il donc pas être une alternative au wahhabisme et aux salafisme islamiste comme le suggèrent certains penseurs musulmans ?

Ce qui explique cette fascination pour le soufisme est le fait qu’il se veut spirituel alors que la charia est celle qui pose problème aujourd’hui non seulement en Occident où elle est l’une des questions les plus épineuses, mais aussi dans les pays à majorité musulmane. L’autre raison est due au fait que le soufisme se veut une doctrine d’amour et de tolérance. Avec ces deux critères, le soufisme s’oppose au wahhabisme. Voilà pourquoi beaucoup voient en lui en effet une solution contre l’islamisme et le fondamentalisme. 

Cependant, plusieurs éléments m’ont permis de déduire le contraire. Le soufisme ne rejette pas totalement la charia et cela depuis le compromis qu’il a conclu avec les juristes vers le XIIIe siècle.  Les maîtres soufis rappellent l’intérêt que leur doctrine donne aux recommandations de l’islam. Certains, comme Ruzbehan et al-Ghazali, étaient des maîtres dans la jurisprudence. Le Cheikh Khaled Bentounes, le père spirituel de la confrérie soufie al Alawiya, écrit à ce sujet : « L’islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc. Mais, les soufis ne se suffisent pas de cela. » Quant au principe de l’amour dans le soufisme, il est certainement très intéressant. Cependant, Nacer Hamed Abou Zaid met en garde contre la sublimation des personnes.  Dans son livre Ainsi parlait ibn Arabi, il souligne que l’icône de l’amour soufi, ibn Arabi, a tenu dans des circonstances particulières des propos qui vont à l’encontre du principe de l’amour qu’il évoquait dans ses poèmes. 

Toutefois, la plus grande raison qui me permet d’affirmer que le soufisme ne peut pas être la solution aux problèmes que pose l’islam aujourd’hui est sa théorie épistémologique qui s’inscrit dans la même école qui a pris position contre la pensée en tant que faculté de réflexion et la raison. Pour lui, la vérité est accessible par l’inspiration et le dévoilement spirituel. Autrement dit, l’être humain, et précisément le saint, reçoit la vérité qu’il se contente de déguster et de transmettre telle quelle à ses adeptes. Il ne doit pas chercher à la démontrer par le raisonnement, ce qui nous ramène à la même position vis-à-vis du savoir que chez les conservateurs, les salafistes et les littéralistes qui considèrent que le savoir est  révélé et transmis et non construit comme je l’explique dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Le soufisme porte sa part de responsabilité dans l’effondrement de la pensée créatrice et rationnelle qui a été la cause du déclin de la civilisation musulmane. Il ne peut pas en être le remède en même temps. 

Dans vos livres comme dans vos articles, vous êtes sur deux fronts. D’un coté, vous prônez la réforme de l’islam pour l’expurger des archaïsmes qui le coupent des temps présents et de leurs exigences ; d’un autre coté, vous plaidez directement pour la laïcité, notamment en Algérie, au Maroc et en Tunisie. À quelle vision répond cette double démarche ?

La laïcité, c’est la séparation de la religion et de la politique afin de permettre à la religion d’être une religion et à la politique d’être une politique et éviter que les chefs d’État deviennent des imams et pensent aux intérêt de Dieu avant ceux du peuple et que les religieux se mêlent des affaires de la cité. Pour que cette séparation puisse se réaliser dans une société musulmane comme c’est le cas des pays du Maghreb, il faut une décision politique forte qui œuvre dans ce sens comme c’était le cas en France lors de l’instauration de la loi de 1905. 

Cependant, cette séparation de la religion et de la politique sera toujours menacée si elle n’est pas accompagnée d’une réforme de l’islam qui propose aux musulmans un islam nouveau adapté à leur époque et séparé de la dimension juridique et politique. Sans cette réforme, la laïcité sera toujours fragile et menacée. Prenons la Turquie comme exemple. Elle est laïque depuis 1924, bien que ce soit une laïcité où l’État contrôle la religion pour empêcher que les religieux s’opposent à l’État ; l’arrivée d’un président islamiste au pouvoir, Erdogan, fait que cette laïcité est menacée. Car, l’islam n’a pas fait sa réforme pour s’adapter à la laïcité voulue par Atatürk, mais aussi la version conservatrice dominante de l’islam ne sépare pas la dimension spirituelle de la dimension juridique et surtout les islamistes sont très actifs.  

Cependant, cette séparation de la religion et de la politique sera toujours menacée si elle n’est pas accompagnée d’une réforme de l’islam qui propose aux musulmans un islam nouveau adapté à leur époque et séparé de la dimension juridique et politique.

Logiquement, la séparation de la politique de la religion conduit à la réforme de la religion qui s’adapte à la laïcité, c’est le cas de l’Église en France. Cependant, en islam, la logique ne suffit pas. La prédominance du discours conservateur qui est convaincu qu’il a le droit d’intervenir sur tout le territoire de la Oumma oblige qu’il y ait une volonté qui œuvre pour cette réforme afin que les individus vivent leur religion sans culpabilité et sans qu’ils ne s’opposent aux lois de leur pays. 

Ainsi, j’appelle à une réforme de l’islam que je plaide pour la laïcité en même temps, car l’objectif de la  réforme de l’islam n’est pas de permettre à la charia de continuer à administrer la société, mais que les croyants puissent vivre leur religion sans se trouver en conflit avec les règles de celle-ci qui sont issues de la raison. C’est pour cela que cette réforme doit en premier lieu faire de l’islam une religion et non une politique.

On constate ces derniers temps l’émergence d’un discours musulman assez libéral, fondé sur une lecture critique de l’islam et de la tradition musulmane : Mahmoud Taha, Mohammed Shahrour, Hichem Djait, Youssef Seddik, Adonis, Ahmed Assid, Said Djabelkhir, Hamid Zanaz, Nourredine Boukrouh, etc. On a même vu le prince héritier des Al Saud, Mohamed Ben Selmane, plaider en faveur d’une lecture libérale du Coran et de l’abrogation du Hadith.  Pensez-vous que cet éveil est porteur d’un changement ou est-ce un simple phénomène de mode qui va passer sans que la révolution tant attendue n’advienne ?

Il y a également beaucoup de femmes penseurs qui travaillent dans le domaine l’islam comme Amel Grami, Nawel Sadaoui, Nadjla ben Salama et d’autres. 

Les moyens de communication modernes et notamment les réseaux sociaux ont certainement permis à beaucoup de personnes de tenir un discours au sujet de l’islam plus osé est plus décontracté, ce qui n’était pas le cas dans le passé où seuls les imams avaient la possibilité de s’adresser au public. Ils avaient les mosquées à leur disposition qu’ils utilisaient cinq fois par jour. Quant aux médias, ils appartenaient aux États qui ne diffusaient que le discours conservateur pensant ainsi rassurer les peuples dans leurs convictions. Comme c’était le cas de Algérie dans les années 1980 où la seule chaine de télévision était mise à la disposition des prédicateurs égyptiens de la confrérie des frères musulmans, Mohamed al-Ghazali et Youssef al-Qaradaoui, et des conservateurs tel que l’Algérien Ahmed Aroua (1926-1992). Les nouveaux moyens de communication sont en train de transformer en profondeur les sociétés musulmanes malgré les apparences et la vigilance des conservateurs. 

Cependant, tous ceux qui s’expriment au sujet de l’islam ne sont pas dans une démarche de réforme de cette religion. Beaucoup sont contre l’idée de la réforme et pensent que l’islam n’est pas réformable. Personnellement, je pense que la réforme est nécessaire et même une question de responsabilité. Quelle que soit l’évolution de la société, un changement au sein de l’islam est indispensable afin de l’adapter à l’époque actuelle et aux valeurs de l’humanisme, et cela pour que ceux qui ont besoin de spiritualité et de croire en Dieu ne soient pas la proie des conservateurs. Quels que soient les moyens de communication, d’une part, les fondamentalistes eux aussi les utilisent, d’autre part, l’histoire des sociétés musulmanes montre comment toute évolution finit sous la coupe des conservateurs qui tirent ces sociétés vers le passé pour les ramener en arrière. L’histoire du monde musulman est faite de soubresauts d’évolution, de ripostes des conservateurs et de retours en arrière.

Pour que le changement ait réellement lieu, tout dépend de la nature de la réforme proposée et la manière de procéder, mais aussi de la politique. Toute réforme nécessite une action politique efficace qui croit à la nécessité de réformer, accompagne le travail des réformateurs et lui permet de se concrétiser dans la société et notamment dans les textes de lois. 

* Razika Adnani est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France, membre du conseil scientifique du Centre Civique d’Étude du Fait Religieux (CCEFR), membre du groupe d’analyse de JFC Conseil et Présidente Fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d’Alger.

Razika Adnani est professeur de philosophie jusqu’en 2005 date à laquelle elle quitte l’enseignement pour se consacrer à la recherche et à l’écriture. À partir de 2016 , elle collabore avec le Ministère de la Justice (France), direction de la Protection judiciaire de la Jeunesse (DPJJ), puis avec le Ministère de l’Intérieur, dans le cadre de la formation des professionnels qui s’occupent des jeunes radicalisés.

De 2014 à 2016, elle donne des conférences à l’Université Populaire de Caen de Michel Onfray sur le thème : Penser l’islam

De 2015 à 2017, elle contribue aux travaux du séminaire Laïcité et fondamentalismes organisé par le Collège des Bernardins.

De 2017 à 2018, elle rejoint l’Université Permanente de Nantes pour donner un ensemble de conférences sur la pensée musulmane.

En 2020, elle donne au au Centre civique d’étude du fait religieux (CCEFR) un ensemble de conférences sur le thème : La réforme de l’islam du 19e siècle à nos jours.

Engagée pour une réforme de l’islam, tournée vers l’avenir, qui est aujourd’hui nécessaire plus que jamais pour permettre aux musulmans de s’intégrer dans l’époque actuelle et pour une meilleure cohabitation avec autrui, Razika Adnani collabore à de nombreuses émissions et journaux (Marianne, Le Figaro, Le Monde, La Croix…).

Razika Adnani a forgé plusieurs concepts dont la moralisation de la violence dans La nécessaire réconciliation et la réforme tournée vers l’avenir dans Islam : Quel problème ? Les défis de la réforme

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Société

VISAS FRANÇAIS 2021 : LES MAROCAINS ARRIVENT EN TÊTE

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Selon le ministère de l’intérieur français, les délivrances des visas attribués par la France placent le Maroc en premier devant la Russie, l’Algérie et la Chine. 

Pour l’Afrique du Nord, le Maroc a bénéficié de 69.408 visas, l’Algérie de 63.649 et la Tunisie de 46.070, ce qui fait des reculs respectifs de 29,6%, 13,16% et de 6,9%. Malgré une baisse plus importante pour le Maroc, ce pays reste en tête du nombre de visas obtenus. 

Le décrochage de l’Algérie n’est pas sans rapport avec la polémique qui a opposé Paris et Alger à la suite des déclarations du président Macron qui dénonçait devant des descendants de protagonistes de la guerre d’Algérie « un pouvoir politico-militaire » qui gère « une rente mémorielle » contre la France. Le président français avait alors dit que la restriction des visas toucherait en premier la nomenklatura et ses proches.

Plus généralement, le gouvernement français justifie ces réductions par le refus des pays d’Afrique du Nord d’accueillir leurs ressortissants qui ont purgé leur peine après avoir été condamnés en France pour acte de terrorisme. 

Pour le reste de l’Afrique, c’est l’Égypte qui surclasse les autres pays du continent avec 21.532 visas, ce qui représente une hausse de 50,4%.

La même source relève qu’avec 8013 cas, le Maroc est le premier pays d’origine des personnes naturalisées.  Cette « préférence marocaine » se confirme également pour le nombre d’étudiants étrangers puisque les Marocains sont les plus nombreux dans les universités et grandes écoles françaises. 

Les accords de 1968 qui donnaient une priorité aux Algériens en matière d’arrivée sur le territoire français ou d’accès au travail ont progressivement périclité au gré des aléas politiques qui ont marqué les relations des deux pays. 

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Société

« MANIÈRE DE VOIR » (MONDE DIPLOMATIQUE) : LE MAGHREB EN DANGER

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La livraison de février-mars 2022 du bimestriel « Manière de voir » du Monde Diplomatique, coordonnée par Akram Belkaid, est dans les kiosques. Elle est consacrée à l’Afrique du Nord avec un titre sans équivoque « Maghreb en danger ». Une vingtaine de contributeurs de diverses sensibilités y ont signé des textes denses, résolument ancrés dans la géopolitique régionale mais qui, et c’est sans doute cela le plus appréciable, restituent ce sous-continent dans sa profondeur historique et ses diverses potentialités – pour l’instant contrariées – attendues par les peuples.  Approche dont la cohérence globalisante donne un éclairage pertinent à des problématiques qui dégénèrent vers la chronicité. Le constat est froid :

« Au cœur du combat anticolonial, la promesse d’un Maghreb uni cimentait les discours des nationalistes algériens, marocains et tunisiens. Un seul peuple, une culture et des langues communes sans oublier une même religion permettaient d’espérer une intégration régionale aisée. Las, au lendemain des indépendances, les contentieux frontaliers et les rivalités politiques se chargent de briser le rêve unitaire. » 

Les différends opposant des systèmes oligarchiques et des dirigeants aux ambitions mal contenues ont clairement mis à mal un ensemble que tout invitait à se construire. Pour autant, et au final, l’ensemble des articles dévoile bien cette alchimie fragile mais tenace, qui permet de voir les peuples, pourtant tous peu ou prou muselés, refuser la fatalité des déchirements. Si les orages grondent, des rappels décrivant des avancées substantielles viennent souligner que des solutions existent quand l’envergure d’un dirigeant ou un apaisement conjoncturel permet d’ouvrir une fenêtre. Il en est ainsi de l’exemplaire règlement du contentieux frontalier qui minait les relations entre l’Algérie et la Tunisie. Une manière de suggérer que dans l’absolu, la tension algéro-marocaine n’est pas une fatalité. Un fil rouge court tout au long de ce numéro : pour peu que les aspirations démocratiques partagées par les peuples trouvent des vecteurs et des acteurs qui leur permettent de peser collectivement sur les centres de décisions, l’espoir demeure permis. Les énumérations des échecs des soulèvements ayant secoué les trois pays ne disent pas autre chose. 

« Plus de six décennies après les indépendances, les pouvoirs maghrébins semblent ignorer les revendications politiques et identitaires de leurs peuples. La révolution tunisienne de 2011 puis le Hirak de 2017 au Maroc et celui de 2019 en Algérie ont pourtant démontré que l’espérance démocratique reste forte. Les rares acquis demeurant fragiles, la contestation n’est pas près de disparaître. »

Et pour faire bonne mesure, on peut retrouver, dans cette édition, des référents qui travaillent les trois pays en profondeur sans pour autant recevoir l’attention qu’appelle la force qui inspire et anime ces sujets.

« En tamazight, la langue berbère, Tamazgha désigne une vaste aire géographique qui va des îles Canaries à la partie occidentale de l’Égypte (oasis de Siwa) et englobe l’actuelle bande sahélienne (Mauritanie, Mali, Niger). Il s’agit des zones de peuplement historique des populations berbérophones d’Afrique du Nord. Nombre de Maghrébins souhaitent aujourd’hui que cette appellation remplace l’expression « Maghreb arabe », qui, selon eux, nie l’identité berbère de leur région, notamment dans sa partie centrale. »

Les pouvoirs gérontocratiques, le sens de la révolte du Rif, l’affirmation amazigh, l’incertitude qui pèse sur la neutralité tunisienne, l’irruption d’Israël dans la région, la course à l’armement, les vraies causes de l’exacerbation des tensions entre Alger et Rabat, l’apparition et l’effondrement du Hirak algérien…Les dossiers, bien que traités par des auteurs aux convictions diverses, apportent tous quelque chose au débat sur un espace qui, sans avoir emprunté les chemins qui lui étaient prédestinés, n’en évolue pas moins vite. Peut-être trop.

Le lecteur profane comme l’expert auront besoin et plaisir à s’immerger dans ce numéro dont l’exhaustivité ne nivelle pas la qualité de l’information.  

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Société

ALGÉRIE. COVID 19 : LE GOUVERNEMENT RÉAGIT

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Ce mercredi, le chef de l’État Abdelmadjid Tebboune a présidé une réunion extraordinaire regroupant notamment le premier ministre et ministre des Finances, le ministre de la Santé, d’autres membres du gouvernement ainsi que des responsables des services de sécurité pour étudier la situation épidémiologique du pays. À l’issue de cette rencontre, il a décidé de fermer les établissements primaires, moyens et secondaires pendant une durée de dix jours, le cycle supérieur étant laissé à la discrétion des responsables des universités.

La flambée de la pandémie et la surcharge enregistrée dans les établissements hospitaliers ont conduit l’exécutif à réagir alors que jusque-là les autorités ont plutôt cherché à banaliser la situation, sans doute pour ne pas ajouter de la tension à un climat social et politique déjà lourd. Abdelmadjid Tebboune qui a déclaré le dimanche 9 janvier que « le système de santé (algérien) est l’un des meilleurs si ce n’est le meilleur d’Afrique », illustre cette volonté des officiels à ne pas donner prise à la critique. 

Du reste, à l’occasion de cette réunion, convoquée en urgence, le communiqué qui en a sanctionné les travaux assure « qu’après un examen approfondi, il a été unanimement constaté que la situation pandémique dans le pays est jusqu’à présent maîtrisée en dépit d’un rebond des contaminations au Covid-19, notamment en milieu scolaire ». 

En terme statistique, les chiffres avancés ne font pas l’unanimité même si le premier responsable du pays assure que « pour nous, ils sont bons ». Rarement corrélé au nombre de cas testés, les nouveaux cas annoncés sont sujet à débat dans un climat où la parole publique peine à convaincre. 

D’une manière générale, le discours des dirigeants est en déphasage avec celui des personnels de santé qui n’ont eu de cesse d’alerter sur la dégradation de la situation sanitaire. 

Le fait est que les sanctions préconisées contre les établissements qui n’exigent pas du public le respect des gestes barrière ne sont pas appliquées et le nouvel appel à la vaccination lancé à l’occasion de cette réunion risque de ne pas connaitre meilleur écho que les précédentes instructions. 

En effet, malgré la disponibilité des vaccins, les Algériens rechignent à se faire vacciner et rapportés au prorata de la population, les vaccinés algériens sont moins nombreux que chez les voisins de l’est et de l’ouest. 

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Société

TUNISIE. ÉMOI APRÈS LE DÉCÈS D’UN OFFICIER DE LA GARDE NATIONALE

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Un officier de la garde nationale, le capitaine Mohsen Adili a été retrouvé pendu chez lui ce 16 janvier. Les circonstances de cette mort et les dernières missions exécutées par le défunt ont aussitôt déclenché une avalanche de messages sur la toile où les internautes, dont des personnalités publiques, exigent de ne pas évacuer a priori la piste criminelle. L’officier Adili était en effet lié à la divulgation de dossiers sensibles comme celui impliquant le député islamiste et ancien ministre de la Justice, Noureddine Bhiri toujours assigné à résidence (voir adn-med : “l’ancien ministre de la justice “kidnappé” par la police” ).

Le parti Ennahdha qui a publié ce lundi un communiqué dans lequel il proclame que son député ne saurait en aucune manière être concerné par ce décès a par contre demandé à la justice d’accélérer les examens des situations de ses dirigeants privés de liberté. En outre, le parti de Rached Ghannouchi n’hésite pas à suggérer que la volonté d’impliquer son député dans cette disparition pourrait être une manœuvre destinée à faire diversion au cas où Noureddine Bhiri venait à décéder alors qu’il est toujours assigné à résidence surveillée avec une santé qui inquiète les médecins qui le suivent.   

Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur a fait savoir aujourd’hui, 17 janvier qu’il a procédé à la levée de l’assignation à résidence de deux personnes, dont il n’a pas révélé les identités se contentant de préciser que les deux individus ont été entendus pour une affaire en lien avec l’atteinte à la sureté nationale.

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MAROC : ASSASSINAT D’UNE TOURISTE À TIZNIT

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Une femme française âgée de 79 ans, faisant ses courses dans le marché municipal de Tiznit (Sud-ouest du Royaume), a été attaquée au couteau. La victime n’a pas survécu à ses blessures. Jusqu’à présent les services de sécurité marocains n’ont pas indiqué la date de cette agression. Les caméras de surveillance ont permis de disposer d’images qui ont, selon la police, facilité l’indentification de l’assaillant. Une autre tentative de meurtre sur une Belge a été enregistrée à Agadir situé à une centaine de kilomètres au nord de Tiznit. Cette deuxième attaque a été commise par un homme âgé de trente et un ans qui a été rapidement arrêté. L’individu serait le même que celui qui a perpétré le meurtre de Tiznit.  

Les autorités marocaines redoutent un éventuel lien entre ces deux agressions et le courant djihadiste qui serait tenté de jouer sur une partie de l’opinion publique sensible aux thèses panarabistes hostiles à l’établissement des relations diplomatiques entre le Royaume et Israël. Pour l’heure, la police marocaine laisse entendre que le crime de Tiznit pourrait être un acte de déséquilibré, le présumé coupable ayant effectué un séjour dans un service psychiatrique au mois de septembre. 

Les professionnels du tourisme marocain, déjà lourdement impactés par la pandémie, appréhendent les conséquences d’une origine islamiste de ces deux attaques sur la reprise de leur activité.

En décembre 2018, des salafistes avaient assassiné deux jeunes touristes scandinaves. L’évènement qui avait ému le monde n’eut cependant pas de répercussion particulière sur le secteur du tourisme à l’époque.   

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Yennayer 2972. Asseggas Ameggaz.

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Entretien avec Youcef MEDKOUR, dit Youcef AMAZIGH. Concepteur du drapeau amazigh.

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YENNAYER, NOUVEL AN AMAZIGH : AU-DELÀ DU FESTIF, LA CONSTRUCTION DE TAMAZGHA

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C’est probablement l’une des fêtes les plus anciennes à être célébrée dans la Méditerranée du sud. De l’oasis de Siwa en Égypte aux Iles Canaries, Yennayer, qui correspond au 12 janvier grégorien, connait ces dernières années un intérêt exponentiel que rien ne permettait de prévoir. Ce mercredi, et malgré l’épidémie, le jeune et le vieux, la femme et l’homme, le nanti comme le plus modeste des hommes, à la ville ou à la campagne, au pays comme dans la diaspora, ils seront encore plus nombreux à célébrer le nouvel an amazigh. Chacun dinera avec les siens autour d’un plat garni de la viande d’un volatile sacrifié pour la circonstance. Avant ou après, diverses manifestations culturelles, artistiques, sportives ou de simples regroupements conviviaux rassemblent les populations dans la joie simple et la sérénité. Et cette ferveur, longtemps vécue dans le privé sinon dans l’intime, s’est maintenant installée dans l’institutionnel. 

En Algérie, Yennayer est jour chômé et payé. Au Maroc, le gouvernement annonce une célébration officielle en grande pompe (Voir adn-med. Maroc, le nouvel an amazigh consacré). En Libye, il s’invite dans une improbable campagne présidentielle et en Tunisie, les populations du sud, ayant longtemps transmis leur tradition en autarcie sinon, comme le disait Abdelwahab Medheb, dans l’impensé, se donnent de plus en plus de visibilité dans leur capitale. 

Naturellement, et comme pour toutes les réhabilitations symboliques puissantes dont les ressorts demeurent peu connus, des explications concernant l’origine de l’acte ou le sens du mot, plus ou moins vérifiées, venant d’auteurs qui s’improvisent qui historien, qui linguiste, qui sociologue fleurissent ; témoignant de la vigueur d’une lame de fond quasi mystique qui s’est saisi d’une région à la recherche de son destin. 

Rien ne permettait de prédire un tel engouement dans des communautés historiquement déclassées et revenues de la décolonisation par le culte du socialisme avant de sombrer dans une religiosité islamiste réfractaire à tout ce qui était étranger à son dogme. Yennayer est un fait symbolique, culturel, spirituel et, désormais, politique unique. Porté par la pratique populaire au fil des âges, il est aujourd’hui l’évènement constitutif le plus affirmé de l’identité nord-africaine dans la mesure où, ancré dans la mémoire, il est aussi l’illustration d’une appartenance assumée à Tamazgha ; une conscience que ni les pouvoirs politiques, ni les élites n’ont réussi à construire par un volontarisme politique maintes fois exprimé et autant de fois dissous, sans doute parce que les référents qui l’ont inspiré ne parlent à aucun réel. 

Nul ne sait si l’anecdote suivante est vraie ou non. Elle est prêtée à Bouteflika qui a eu – dans un parcours, par ailleurs tumultueux – le courage d’officialiser Yennayer en dépit d’un environnement d’hostilité particulièrement vive dans son camp politique. Extérieure à la bourgeoisie tlemcénienne, dont une bonne partie est constituée de familles rescapées de la Reconquista d’Isabelle la Catholique, la tribu berbère de Bouteflika a connu la marginalité de l’histoire avec ses relégations sociales. Seuls les récits des soirées de Yennayer, aurait-il confié, ont constitué des moments d’insouciance et de sérénité dans la petite maison familiale d’Oujda. Si vraiment ce ressenti subjectif a joué un rôle dans la décision du chef de l’État algérien de consacrer le jour de l’an amazigh le 27 décembre 2017 (date anniversaire de l’assassinat par ses pairs d’Abane Ramdane au Maroc), la réminiscence inconsciente aurait-elle inspiré la personne si une pratique ancestrale, défiant les turbulences de l’histoire, n’avait pas imprimé les âmes ?

Et si comme le nouvel an perse et chinois qui cristallisent les identité résilientes, Yennayer était le ferment qui réconcilie enfin l’Afrique du Nord avec elle-même.     

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Société

MAROC : HARCELEMENT SEXUEL, DES PARLEMENTAIRES SE SAISISSENT DU DOSSIER

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Après l’Association marocaine des droits de l’homme ( AMDH ), la Ligue des droits des femmes  marocaines ( voir adn-med : harcèlement à l’université : nouveau scandale à Oujda.) et de Transparency Maroc, c’est au tour de parlementaires de se saisir d’un dossier qui promet de demeurer longtemps un sujet de société tant le phénomène touche des secteurs bien plus larges que celui de l’université où il a été détecté suite à la plainte d’étudiantes de l’université de Settat et de l’Ecole nationale de commerce et gestion d’Oujda ( ENCGO ).

Il y a une semaine, c’est la députée du Parti authenticité et modernité (PAM) Najwa Koukouss, membre de la Commission de l’éducation et de la culture, qui a posé deux questions orales à au ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Abdellatif Miraoui.

La première interpellation, faite au nom du groupe parlementaire de la Chambre des représentants, porte sur l’ampleur du phénomène dans les milieux scolaire et universitaire, compte tenu du nombre de témoignages révélés depuis la fin décembre 2021. L’autre question concerne la réponse durable que le ministère compte apporter afin de préserver les étudiantes contre le harcèlement et le chantage sexuels.

Par ailleurs, on apprend que ce problème a été également abordé par la Commission parlementaire de l’éducation, de la culture et de la communication. Enfin, plusieurs acteurs agissant dans les établissements universitaires publics, pressent le ministère de persister dans les instigations jusqu’à ce que toute la vérité soit faite sur les agissements des présumés coupables.

De son côté, Transrency Maroc invite les pouvoirs publics à « faire face à ce phénomène et mettre en place des mécanismes sécurisés pour l’écoute, le recueil des plaintes et l’engagement de l’action publique contre les suspects ». L’ONG proose de conduire « des études et des recherches de terrain » pour bien cerner le phénomène. L’ONG a d’ailleurs produit un Guide de lutte contre la corruption sexuelle, fournissant des informations et sensibilisant sur les méthodes d’alerte et de soutien.

Au stade où en sont arrivées les discussions autour de ces scandales, tout porte à croire que le Maroc sera amené à engager un débat sur les causes profondes et les moyens de remédier à des abus dénoncés par des étudiantes mais qui, d’évidence, sévissent dans d’autres secteurs professionnels ou éducatifs, publics comme privés.

C’est aussi parce qu’un stade d’information qui interdit désormais l’occultation ou la négation des problèmes a été attient que des voix s’élèvent déjà pour avertir contre les dénonciations calomnieuses ou les précipitations qui, outre qu’elles atteindraient la dignité d’innocents, pourraient être contre-productives pour l’avènement d’une justice qui appréhende à sa juste mesure un phénomène qui concerne beaucoup de pays et qui reste au Sud un drame subi dans le silence culpabilisant par les victimes.



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Société

TUNISIE : GUIDE EN ARABE POPULAIRE DESTINÉ AUX JUSTICIABLES

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La Tunisie vient de publier un guide rédigé en arabe populaire pour aider les citoyens à accéder plus facilement à l’institution judiciaire, révèle ce vendredi l’agence officielle TAP. Auparavant, une association avait édité en avril 2014 une version en arabe tunisien de la Constitution adoptée au mois de janvier de la même année afin que les Tunisiens  « se l’approprient », avait alors affirmé à l’AFP Chawki Ghaddes, le secrétaire général de l’Association tunisienne de droit constitutionnel (ATDC). « Cette version vise à simplifier le contenu de la loi fondamentale afin qu’elle soit compréhensible par tous les citoyens », ajouta-t-il en précisant que « C’est plus qu’une simple traduction de l’arabe littéraire vers le dialecte tunisien. Il s’agit d’une explication dans notre langue maternelle des dispositions du texte fondamental qui, pour assurer sa fonction fondatrice, doit être intériorisé par le peuple tunisien. »

Dans une étude publiée en 1983, le linguiste Gilbert Granguillaume avait rapporté cette anecdote. Ayant entendu un gendarme se plaindre de ne pas savoir comment transcrire « correctement » la déclaration d’un automobiliste qu’il avait verbalisé, Bourguiba ordonna : « Ekteb kima qalhalek »,  (écrit comme il te l’a dite).

Au lendemain de l’indépendance déjà, le rapport à la langue parlée et, plus généralement aux autres langues, fut appréhendé par les élites et le pouvoir politique de façon moins crispée qu’en Algérie ou au Maroc, encore que pour ce dernier pays les thèses panarabistes furent moins hégémoniques que chez le voisin de l’est. Du reste, aujourd’hui, l’Etat marocain envisage de réintroduire le français dans son système éducatif après dix années d’un gouvernement islamiste qui a fait du monolinguisme de l’arabe classique l’une de ses grandes priorités.

En Tunisie, la tradition à assumer les référents culturels locaux ou nationaux se décline maintenant dans des franges importantes de la jeunesse par la volonté de se réapproprier la langue amazigh qui n’est pourtant plus parlée que dans le sud. Et les jeunes Tunisiens qui arborent l’emblème amazigh à Tunis prennent bien moins de risques que leurs camarades d’Alger.  

La question de la reconnaissance de l’arabe populaire comme langue d’État ( avec la langue amazigh ) est une récurrence des débats politiques en Afrique du Nord.  L’un des partisans les plus impliqués dans ce combat fut l’écrivain et dramaturge Kateb Yacine qui impulsa dans les années 70 un théâtre en arabe populaire qui rencontra un franc succès dans les mondes ouvrier et paysan. Lors du printemps berbère d’avril 1980, la revendication essentielle portait sur l’intégration constitutionnelle de l’arabe algérien et de l’amazigh en tant que langues officielles. Plus près de nous, on a vu fleurir à l’occasion du mouvement de février 2019, des slogans en arabe populaire qui avaient largement pris le dessus sur ceux de l’arabe classique.

Aujourd’hui, le chercheur oranais Abdou Eliman travaille, dans une relative indifférence il est vrai, à promouvoir une langue populaire commune aux trois pays qu’il appelle le Maghribi.

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