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UKRAINE : ENTRE HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN  Par Mohamed Benhaddadi*

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Ukraine soviétique : Dans une vie imaginaire, un ami depuis +40 ans que j’ai fréquenté dans trois continents m’a suggéré d’avoir 9 fois plus de sympathie pour les Ukrainiens que pour les Russes. Cette suggestion découle de notre séjour partiellement commun au pays des soviets, avec dans mon cas, moins d’un an en Russie soviétique et + 9 ans en Ukraine soviétique. De ce fait, du côté de l’Ukraine russophone, je suis familier avec la région du Donbass (Lougansk, Donetsk), tout comme j’ai fait plusieurs visites à Odessa et séjours en Crimée. À l’Ouest ukrainophone, je me suis arrêté plusieurs fois dans la ville de Lviv, essentiellement lors des voyages par train Moscou-Paris. D’ailleurs, j’ai récemment relaté sur ma page FB que lors de mon dernier voyage (avril 1986), on a refusé de me servir dans un restaurant de la gare de Lviv parce que je ne m’exprimai pas en ukrainien. C’est dire que le sentiment nationaliste dans cette région d’Ukraine ne date pas d’aujourd’hui et que cette partie du pays a de tout temps davantage regardé vers l’Ouest. Aujourd’hui bien plus qu’en 1986, je suis en adéquation avec le sentiment exprimé, tant le russe était alors hégémonique à travers la majeure partie du pays. Le Russe était hégémonique à Kiev la capitale, tout comme il dominait outrageusement l’ensemble de l’Est, le centre et le Sud du pays, ces régions ayant fait partie de l’empire russe depuis plus de trois siècles. 

Ukraine post-soviétique : Depuis l’avènement de l’Ukraine post-soviétique en décembre 1991, on a assisté à l’ukrainisation du pays, d’abord progressive puis, à pas forcés. Cette politique a pour corollaire la promotion de la culture et la langue ukrainienne dans toutes les sphères de la vie publique, dont l’éducation, la fonction publique, le commerce, etc. C’est ainsi que la langue ukrainienne a retrouvé ses lettres de noblesse et en trois décennies, la production culturelle, intellectuelle et artistique est devenue majoritairement ukrainophone. Même si toute comparaison est toujours boiteuse, on peut établir, à titre d’illustration, un parallèle entre Kiev et Montréal, deux villes où il fait bon de vivre. On peut dire qu’en termes de pouvoir & langue, Kiev post-soviétique peut se comparer à Montréal post-révolution tranquille. Dit autrement, Kiev de l’époque soviétique était dominée par les russophones, tout comme l’était Montréal par les anglophones jusqu’aux années 60. Il convient de spécifier que dans les deux cas, les populations majoritairement bilingues* et qui “switches” instantanément d’une langue à une autre, russe-ukrainien pour les uns et anglais-français pour les autres, ont vécu et vivent ensemble en intelligence, même si entretemps les pouvoirs de gestion des cités ont changé de mains.

Kiev assiégée : Aujourd’hui, Kiev est désormais une ville en état de siège”.  L’étau russe se resserre de plus en plus autour de la ville dont seules les routes vers le sud (Lviv) restent encore dégagées. Ces routes ont déjà été empruntées par plus de 3 millions de réfugiés, accueillis à bras ouverts par tous les pays d’Europe. Parmi ces réfugiés, des enfants, beaucoup d’enfants puisque selon le Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, ils représentent la moitié. Dire qu’il y a moins d’un mois, ces enfants étaient encore sur les bancs d’écoles est juste un euphémisme, c’est dire à quel point ils sont ébranlés par ce qui leur arrive. 

Pour les férus d’histoire, le siège actuel de Kiev n’est pas sans rappeler celui imposé par la Wehrmacht au cours de la 2e guerre mondiale à la ville de Léningrad (ville de Lénine, actuelle St-Pétersbourg). St-Pétersbourg ne s’est libérée qu’en payant le prix fort, après près de 900 jours de siège et pas loin de 2 millions de victimes, dont une majorité de civils. On s’entend que l’armée russe n’est aucunement la Wehrmacht et que Poutine ne peut être traité de criminel de guerre”, même si j’assume avoir écrit il y a près d’une décennie que ce dernier n’est aucunement ma tasse de thé. Connaissant les Ukrainiens et les Russes, je sais que ce qui les unit ne se résume pas aux seuls caractères cyrilliques de leurs langues. Il est même difficile de trouver une famille russe sans aucune attache ukrainienne et vice-versa. De ce fait, il est plus que permis d’espérer que les Russes ne rentreront jamais dans la ville de Kiev encerclée, car des dérapages et carnages seront alors inévitables, ce qui confortera surtout les va-t’en guerre et les marchands d’armes pour qui la guerre froide n’est pas encore finie et l’Ukraine juste un alibi. 

Guerre au Donbass : Il est pertinent de souligner que Kiev et Marioupol ne sont pas les seules villes assiégées et/ou qui souffrent le martyre car, contrairement à ce qu’on croit, la guerre en Ukraine n’a pas commencé le 24 février 2022. La guerre en Ukraine a commencé en février 2014 dans la région du Donbass, où deux républiques sécessionnistes ont vu le jour et que Moscou vient de reconnaître. Entre 2014 et 2020, cette guerre fratricide a causé plus de 13 000 morts, dont une bonne partie de civils. Cette guerre au Donbass a induit le déplacement de bien plus d’un million de personnes dont “personne” n’a parlé en temps en lieu. La guerre actuelle en Ukraine a exacerbé la guerre au Donbass ou les populations locales sont actuellement soumises aux bombardements des forces gouvernementales de leur propre pays. C’est révoltant de voire à quel point la pensée binaire chez les médias dominants arrive à taire cette information, alors que le régiment néo-nazi Azov exécute ses basses besognes depuis 2014, avec la bénédiction de l’actuel gouvernement ukrainien qui le finance.

Information versus propagande : Dans la vraie vie, cette suggestion de 9 pour 1 est juste le produit de mon imagination, même si cet ami existe réellement. Le connaissant, je doute même qu’il puisse me faire cette suggestion. Le fait est que, lui comme moi, savons que la sympathie et la loyauté que l’on éprouve pour une cause, un pays et/ou sa population n’a pas forcément de lien de proportionnalité avec le temps… 

On ne fait pas encore de bilan en temps de guerre, mais celle-ci entre cousins orthodoxes est particulière et je ne vois pas comment une quelconque partie pourrait claironner demain une quelconque victoire militaire ou/et morale. Mais, qu’à cela ne tienne, au Canada, la presse “meanstream” présente déjà le président ukrainien comme le grand héros hollywoodien autour duquel s’est cristallisée l’adhésion massive de la population contre l’invasion russe. Dans ce pays où j’ai le privilège de vivre depuis longtemps, ces médias présentent systématiquement les méchants Russes face aux vaillants Ukrainiens, donnant souvent l’impression de vouloir davantage mobiliser l’opinion publique, plutôt que de présenter la juste information. Je suis évidemment en inadéquation avec ce matraquage médiatique, digne de la propagande soviétique d’une époque révolue que j’ai connue de l’intérieur. C’est désolant de ne pas voir surgir chez Radio-Canada une “Marina Ovsyannikova” pour nous relater l’autre partie de la vérité que ce média lourd ne montre jamais.

Opinion assumée : Bien avant l’invasion russe, j’ai dit sur ma page FB que les responsabilités dans le conflit sont partagées, mais que celle de l’actuel président ukrainien est particulière. Aussitôt élu, il lui revenait de panser les blessures, en mettant un terme à la guerre au Donbass, véritable baromètre pour ceux qui connaissent la région. Au lieu de cela, il a exacerbé les tensions entre l’Ouest ukrainien qui constitue sa base, avec l’Est, davantage russophone et russophile. Mais, gonflé à bloc par des promesses de soutien et aveuglé par son désir obsessionnel de faire adhérer son pays à l’UE et à l’OTAN vaille que vaille, il intensifia la guerre au Donbass, tout en ne faisant pas sa part du chemin pour implémenter les accords de Minsk, signés par son prédécesseur pro-occidental mais sensés l’engager. Avec le déclenchement de la guerre, les accords de Minsk sont devenus caducs et le président ukrainien vient d’admettre que son pays n’intégrera probablement jamais l’OTAN, preuve que la guerre impitoyable qui sévit en ce moment est, pour une bonne partie, la conséquence de son égarement. Même sans boule de cristal, je suis confortable de me commettre en affirmant que l’Ukraine d’après-guerre sera probablement** dans l’UE, mais il est extrêmement probable** que ce soit hors OTAN et/ou démilitarisée. Et nul besoin d’un doctorat de Polytechnique de Kiev pour anticiper cela, même si cela semble hors de portée de nombreux analystes qui écument les plateaux TV ou d’un ex. acteur devenu président.

*Avant d’utiliser le mot bilingue dans le cas de Kiev, j’ai pris soin de vérifier que tel est le cas actuellement.

** Un expert membre du GIEC m’a expliqué un jour que dans les négociations internationales, le mot probablement vaut +63 % de chance et qu’extrêmement probable vaut +90 %.

*Mohamed Benhaddadi est chercheur de renommée internationale et professeur associé à l’école polytechnique de Montréal. Administrateur de plusieurs institutions, il est auteur de plus de 100 publications. Voix reconnues sur les questions énergétiques, il est Lauréat de l’ordre national du Québec depuis 2016 est également récipiendaire de l’ordre d’excellence en éducation depuis 2018. 

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Ukraine-Russie : Appel d’intellectuels du « Sud » à soutenir les Ukrainiens

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90 intellectuels et activistes, issus majoritairement de pays du « sud » -notamment d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient- où une partie importante des opinions publiques se range du côté de Vladimir Poutine, ont publié le 19 avril un appel à « se tenir aux côtés des Ukrainiens ». Parmi les signataires de l’appel, on retrouve des noms célèbres comme le nigérian Wole Soyinka, les Marocains Abdellatif Laabi et Tahar Benjelloun, le sénégalais Mohammed Mbougar-Sarr, l’indienne Arundhati Roy, la palestinienne Leila Shahid, l’afghan Atiq Rahimi, et l’américain Noam Chomsky. 

Malgré les fautes de l’Occident, il faut soutenir sans réserve les Ukrainiens

Depuis le 24 février, Vladimir Poutine mène une guerre de conquête contre l’Ukraine. Son armée bombarde et détruit les villes, tue des civils par milliers, comme elle l’a fait en Tchétchénie et en Syrie. Les Ukrainiens résistent. Il faut les soutenir sans calculs ni réserves.

Dans la plupart de nos pays pourtant, une trop grande partie de l’opinion s’est rangée du côté du dictateur russe. Au nom d’un anti-impérialisme qui s’est mué au fil des ans en haine passionnelle, elle applaudit quiconque s’oppose à l’Occident.

Nous mesurons l’écrasante responsabilité des puissances occidentales, petites et grandes, dans la dévastation de notre monde. Nous avons dénoncé les guerres qu’elles ont menées pour assurer la pérennité de leur domination sur de vastes régions, dont les nôtres, et condamné leur défense de dictatures indéfendables pour protéger leurs intérêts. Nous savons leur usage sélectif des valeurs dont elles se réclament, laissant mourir à leurs portes les réfugiés venant des Suds et accueillant les « leurs » à bras ouverts. Mais ne nous trompons pas de combat. Tous ceux et celles qui réclament pour eux la liberté, qui croient dans le droit des citoyens à choisir leurs dirigeants et à refuser la tyrannie doivent se tenir aujourd’hui aux côtés des Ukrainiens. La liberté doit être défendue partout.

Pour notre part, nous refusons de soutenir quelque dictature que ce soit au prétexte que ses adversaires seraient nos ennemis. A défendre la guerre de Poutine, nous nous privons de notre propre droit à être libres.

1.     Dima Abdallah, écrivaine, Liban-France

2.     Gilbert Achcar, politiste, Liban-Royaune-Uni

3.     Mario I. Aguilar, islamologue, Royaume-Uni

4.     Nadia Aïssaoui, sociologue, Algérie-France

5.     Younès Ajarraï, conseiller culturel, Maroc

6.     Sanhadja Akhrouf, militante féministe, Algérie-France

7.     Cengiz Aktar, politiste, Turquie

8.     Hala Alabdala, cinéaste, Syrie

9.     Tewfik Allal, militant associatif, Algérie-France

10.  Chawki Azouri, psychiatre, Liban

11.  Malika Bakhti, ingénieure d’études, Algérie-France

12.  Brigitte Bardet-Allal, professeure de lettres, France

13.  Ali Bayramoglu, journaliste, Turquie

14.  Yagoutha Belgacem, directrice artistique, Tunisie-France

15.  Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH, Tunisie

16.  Akram Belkaïd, journaliste, écrivain, Algérie-France

17.  Rabaa Ben Achour, universitaire, Tunisie

18.  Sana Ben Achour, professeure de droit, Tunisie

19.  Raymond Benhaïm, économiste, Maroc-France

20.  Tahar Ben Jelloun, écrivain, Maroc-France

21.  Ali Bensaad, géographe, Algérie-France

22.  Raja Benslama, directrice de la Bibliothèque nationale, Tunisie

23.  Karima Berger, écrivaine, Algérie-France

24.  Mohamed Berrada, écrivain, Maroc

25.  Sophie Bessis, historienne, Tunisie-France

26.  Karim Emile Bitar, professeur de relations internationales, Liban

27.  Antoine Boulad, écrivain, Liban

28.  Rafic Boustani, démographe, Liban

29.  Nora Boustany, journaliste, Liban-Etats-unis

30.  Soha Bsat-Boustani, consultante, Liban

31.  Elham Bussière, psychologue, Tunisie-France

32.  Abdallah Cheikh-Moussa, universitaire, Tunisie-France

33.  Khadija Chérif, sociologue, Tunisie

34.  Alice Cherki, psychanalyste, Algérie-France

35.  Noam Chomsky, linguiste, Etats-Unis

36.  Ahmed Dahmani, universitaire, Algérie-France

37.  Kamel Daoud, écrivain, Algérie

38.  Godofredo De Oliveira-Neto, écrivain, Brésil

39.  Alber Dichy, directeur littéraire, Liban-France

40.  Karima Dirèche, anthropologue, Algérie-France

41.  Nacer Djabi, sociologue, Algérie

42.  Alicia Dujovne-Ortiz, écrivaine, Argentine

43.  Anne-Marie Eddé, universitaire, Liban-France

44.  Dominique Eddé, écrivaine, Liban

45.  Hanane El Chikh, écrivaine, Liban

46.  Abbas Fahdel, cinéaste, Irak

47.  El Hadj Souleymane Gassama (Elgas), écrivain, Sénégal

48.  Amira Hass, journaliste, Israël-Palestine

49.  Milton Hatoum, écrivain, Brésil

50.  Ahmet Insel, politiste, Turquie

51.  Hana Jaber, Lokman Slim Foundation (Beyrouth), Liban-France

52.  Ramin Jahanbegloo, philosophe, Iran

53.  Kamel Jendoubi, militant des droits humains, Tunisie-France

54.  Salam Kawakibi, politologue, Syrie-France

55.  Tahar Khalfoune, universitaire, Algérie-France

56.  Elias Khoury, écrivain, Liban

57.  Driss Ksikes, écrivain, Maroc

58.  Abdellatif Laabi, poète, Maroc

59.  Smaïn Laacher, sociologue, France

60.  Kamal Lahbib, militant des droits humains, Maroc

61.  Jaffar Lakhdari, entrepreneur, Algérie

62.  Lotfi Madani, consultant, Algérie-France

63.  Ahmed Mahiou, juriste, Algérie

64.  Charif Majdalani, écrivain, Liban

65.  Ziad Majed, politiste, Liban-France

66.  Georgia Makhlouf, écrivaine, Liban

67.  Farouk Mardam-Bey, éditeur, Syrie-France

68.  Mohammed Mbougar-Sarr, écrivain, Sénégal

69.  Fatéma Meziane, professeure agrégée d’arabe, Maroc

70.  Khadija Mohsen-Finan, universitaire, Tunisie-France

71.  Célestin Monga, économiste, Cameroun

72.  Boniface Mongo-Mboussa, écrivain, Congo Brazza-France

73.  Wajdi Mouawwad, metteur en scène, Liban-France

74.  Nabil Mouline, historien, Maroc

75.  Madeleine Mukamabano, journaliste, Rwanda-France

76.  Lamia Oualalou, journaliste, Maroc-France

77.  Salah Oudahar, poète, directeur de festival, Algérie-France

78.  Cécile Oumhani, écrivaine, France

79.  Atiq Rahimi, écrivain, Afghanistan

80.  Michèle Rakotoson, écrivaine, Madagascar

81.  Arundhati Roy, écrivaine, Inde

82.  Lamine Sagna, universitaire, Sénégal-Etats-Unis

83.  Antonio Carlos Secchine, écrivain, Brésil

84.  Nada Sehnaoui, artiste plasticienne, Liban

85.  Leïla Shahid, ancienne ambassadrice, Palestine

86.  Muzna Shihabi-Barthe, militante des droits humains, Palestine

87.  Wole Soyinka, écrivain, Nigeria

88.  Wassyla Tamzali, essayiste, Algérie-France

89.  Nadia Tazi, écrivaine, Maroc-France

90.  Hyam Yared, écrivaine, Liban

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LA RÉVOLUTION TUNISIENNE EN PANNE. ENTRETIEN AVEC L’ÉMINENT JURISTE YADH BEN ACHOUR*.

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* Le Pr Yadh BEN ACHOUR est né en 1945 dans une famille de lettrés issus de l’université historique de la Zaytouna de Tunis. Docteur d’Etat en Droit Public, il a poursuivi depuis le début des années 70 une longue carrière universitaire et a occupé, entre 1993 et 1999, le poste de doyen de la faculté des sciences juridiques à l’université de Carthage. Désigné membre du Conseil constitutionnel tunisien en 1988, il en démissionne en 1992 pour protester contre la tentative des autorités de liquider la Ligue tunisienne des droits de l’homme, par l’intermédiaire d’une réforme de la loi sur les associations. Après la Révolution de janvier 2011, il est désigné président de la Haute Instance de réalisation des objectifs de la révolution, dont la mission essentielle consistait à mettre en place l’arsenal juridique et institutionnel nécessaire à la tenue d’élections véritablement démocratique de l’Assemblée nationale constituante. Yadh Ben Achour est également membre du Comité des droits de l’Homme des Nations unies. Il a été titulaire de la chaire annuelle Mondes Francophones au Collège de France de 2019 à 2021.

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GUERRE DES RÉGIMES EN UKRAINE. QUID DE L’ALGÉRIE ? par Kamel AMARI*

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La guerre déclenchée en Ukraine avec l’invasion russe est une opération qui offre une cartographie politique précise de la nature des régimes qui siègent à l’ONU. 

Si on essaye d’étudier de près le vote effectué le 2 mars dans l’enceinte onusienne, on note que chaque positionnement révèle les types de systèmes de gouvernance qui déterminent les relations que plusieurs pouvoirs nouent avec la Russie. 

En dehors de l’Afrique du Sud et de la Namibie qui sont considérées comme des démocraties imparfaites, les autres pays qui se sont abstenus sont répertoriés comme des régimes hybrides ou autoritaires.  La fidélité témoignée aujourd’hui par l’Afrique du Sud aux Russes remonte au soutien apporté par l’URSS à l’ANC en lutte contre l’Apartheid. 

Les quatre pays (Corée du Nord, Syrie, Érythrée, Biélorussie) qui ont soutenu directement le maître du Kremlin sont sous l’emprise de régimes autoritaires. Par ailleurs, parmi les 35 pays qui se sont abstenus, 16 se trouvent en Afrique, ce qui donne une idée de la force de pénétration de Moscou ces dernières années sur le continent noir. Beaucoup de ces régimes ont d’ailleurs apporté par le passé un soutien indirect mais constant sur d’autres dossiers à l’autocrate russe. C’est le cas de l’Algérie. 

Parmi les pays du BRICS, seul le Brésil, ‘’ démocratie imparfaite ‘’ a condamné l’invasion russe en exigeant que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine. Pour le continent latino-américain, la plupart des pays ont voté la résolution de l’ONU à l’exception de la Bolivie, du Nicaragua et de Cuba qui se sont abstenus. Par contre, le Venezuela a pris la même position que le Maroc en quittant l’hémicycle des Nations Unies. 

Nombreux sont les analystes qui considèrent déjà que la guerre en Ukraine offre une grille de classification des systèmes de gouvernance qui se répartissent en deux grands groupes : les régimes démocratiques et les pouvoirs autocratiques voire dictatoriaux. Les militants de l’orthodoxie tiers-mondiste le contestent, mais nous sommes bien dans une conjoncture historique qui dévoile un monde oscillant entre aspiration à la liberté et soumission à l’oppression. 

 Si l’on fait l’effort de s’extraire des caricatures avancées par les uns et les autres – l’OTAN expansionniste d’un côté et la guerre contre la démocratie de l’autre -, une réalité prosaïque expose une situation implacable : un État asservi par une autocratie fait toujours subir les affres de l’autoritarisme à son peuple. On peut d’ailleurs supposer que l’invasion de l’Ukraine sera mise à profit par les despotes pour exercer leur diktat dans le silence et l’indifférence. L’Algérie compte des centaines de détenus d’opinion qui croupissent dans les geôles du régime sans pour autant susciter de condamnations à la mesure des abus commis par une justice instrumentalisée comme jamais. 

L’institut V-Dem, un observatoire lié à l’université de Göteborg en Suède évoque la notion de ‘’viralité autocratique’’. La répression, devenue transnationale, lèse dans l’impunité de plus en plus de citoyens du monde dans leurs droits fondamentaux. 

Une autre source, le rapport de l’Economist Intelligence Unit (EIU) de 2021 traitant de l’indice de démocratie, rapporte que près de 40 % de la population mondiale subit les outrages des régimes autoritaires. 

Essayons de voir ce qu’il en est des trois régimes nord-africains, en l’occurrence l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. L’Algérie qui est classée à la 113 éme position est identifiée comme un régime autoritaire avec une note de 3,77/10. Les arrestations arbitraires, la criminalisation de l’acte politique inscrit dans l’article 87 bis et la liberté de conscience abolie par la constitution algérienne de 2020 ont été sans aucun doute déterminants dans la qualification de la nature du régime du FLN. En revanche, les deux autres pays de la région sont répertoriés comme régimes hybrides.  

Ce classement est déterminé selon 60 critères regroupés dans cinq grandes catégories :’’ le processus électoral et le pluralisme, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique et la culture politique’’. Cette catégorisation distingue quatre types de régimes : la démocratie pleine, la démocratie imparfaite, le régime hybride et le régime autoritaire. On notera que l’Algérie appartient au dernier groupe.

Cette méthode qui évalue l’indice de démocratie à travers le monde est utilisée depuis 2006. 

Observons maintenant ce qu’il en est des nations qui se sont émancipées de l’ex-union soviétiques ? Les trois pays baltes, anciennes républiques de l’URSS, qui ont obtenu leur indépendance en 1991, notamment la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie et qui ont fait le choix de l’Occident, sont comptabilisées comme des démocraties imparfaites. En se libérant de la domination communiste, ces nations, à l’inverse de la Biélorussie, ont investi dans la consolidation du processus démocratique en travaillant à la construction d’institutions légitimes qui s’accompagnent d’une qualité de vie vers laquelle regardent aussi les citoyens russes. C’est moins le danger militaire que le risque de la contagion démocratique qui a fait intervenir Poutine en Ukraine.

Il y a donc lieu de toujours inscrire l’analyse de l’invasion ukrainienne par rapport à la nature du régime qui cherche à imposer son mode de gouvernance à Kiev. C’est, pour une bonne partie, la peur de retomber dans les griffes du grand frère qui motive la résistance ukrainienne. Et cet aspect est souvent occulté dans nombre d’analyses, y compris dans la contribution de Mohamed Benhaddadi, publiée par adn-med le 18 mars; intervention dont l’approche humanitaire est, par ailleurs, remarquable.  

Pour autant, l’argument qui consiste à dire que l’autocrate russe s’est attaqué à une démocratie accomplie en envahissant l’Ukraine est -il justifié ? Pas tout à fait si on se fie au classement de cet observatoire britannique qui considère que l’Ukraine est un régime hybride. 

De façon générale, on remarque que l’essentiel des positionnements dans ce conflit est d’abord dicté par les intérêts des régimes et donc leur degré d’inféodation (dépendance militaire et sécuritaire, de formation, proximité historique ou géographique…) à Moscou. De cet état de fait découle une donnée : la quasi-totalité des soutiens directs ou indirects à l’invasion russe sont des autocraties voire des dictatures. Alger n’échappe pas à la règle. Se pose alors une autre question ; décisive pour l’avenir de l’Algérie. Les dirigeants de ce pays, militaires et civils, ont-ils apprécié à sa juste mesure le coût d’une trop grande proximité avec Moscou ? Le pays peut-il perpétuer l’alignement qu’il a choisi en 1962 dans un environnement mondial qui n’a plus rien à voir avec celui d’aujourd’hui ? Il suffit de regarder le statut de Damas, Bangui, Benghazi et Bamako pour voir que Moscou n’est plus dans une géostratégie d’influence mais de conquête.   

En guise de conclusion, on peut estimer que la guerre en Ukraine dessinera rapidement de nouvelles règles dans la scène internationale. Se dirige-t-on vers un monde multipolaire où va-t-on revenir au bipolarisme né de la seconde guerre mondiale avec la guerre froide qui a opposé les États-Unis et l’URSS ? Peut-on négliger la montée en puissance de la Chine dans ce nouvel ordre mondial ? Le niveau de la connexion que Pékin accepte ou refuse à Moscou pèsera lourd dans l’équilibre des forces. 

Quel avenir pour les régimes autoritaires ou hybrides de l’Afrique du Nord dans ce rééquilibrage ? 

Un rappel. Seule 6.4% de la population mondiale profite de ‘’ la démocratie complète ‘’.  La crise ukrainienne souligne une donnée géopolitique plusieurs fois constatée dans l’Histoire. C’est moins la taille d’un pays que le niveau de son développement démocratique qui détermine l’autonomie de décision des nations.

L’heure est à l’audace. Pour les petites et moyennes puissances, une pédagogie s’inspirant de la gouvernance des sociétés scandinaves n’est-elle pas un exemple à méditer par les peuples d’Afrique du Nord ? 

* Kamel AMARI, journaliste.

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UKRAINE : ENTRE HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN  Par Mohamed Benhaddadi*

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Ukraine soviétique : Dans une vie imaginaire, un ami depuis +40 ans que j’ai fréquenté dans trois continents m’a suggéré d’avoir 9 fois plus de sympathie pour les Ukrainiens que pour les Russes. Cette suggestion découle de notre séjour partiellement commun au pays des soviets, avec dans mon cas, moins d’un an en Russie soviétique et + 9 ans en Ukraine soviétique. De ce fait, du côté de l’Ukraine russophone, je suis familier avec la région du Donbass (Lougansk, Donetsk), tout comme j’ai fait plusieurs visites à Odessa et séjours en Crimée. À l’Ouest ukrainophone, je me suis arrêté plusieurs fois dans la ville de Lviv, essentiellement lors des voyages par train Moscou-Paris. D’ailleurs, j’ai récemment relaté sur ma page FB que lors de mon dernier voyage (avril 1986), on a refusé de me servir dans un restaurant de la gare de Lviv parce que je ne m’exprimai pas en ukrainien. C’est dire que le sentiment nationaliste dans cette région d’Ukraine ne date pas d’aujourd’hui et que cette partie du pays a de tout temps davantage regardé vers l’Ouest. Aujourd’hui bien plus qu’en 1986, je suis en adéquation avec le sentiment exprimé, tant le russe était alors hégémonique à travers la majeure partie du pays. Le Russe était hégémonique à Kiev la capitale, tout comme il dominait outrageusement l’ensemble de l’Est, le centre et le Sud du pays, ces régions ayant fait partie de l’empire russe depuis plus de trois siècles. 

Ukraine post-soviétique : Depuis l’avènement de l’Ukraine post-soviétique en décembre 1991, on a assisté à l’ukrainisation du pays, d’abord progressive puis, à pas forcés. Cette politique a pour corollaire la promotion de la culture et la langue ukrainienne dans toutes les sphères de la vie publique, dont l’éducation, la fonction publique, le commerce, etc. C’est ainsi que la langue ukrainienne a retrouvé ses lettres de noblesse et en trois décennies, la production culturelle, intellectuelle et artistique est devenue majoritairement ukrainophone. Même si toute comparaison est toujours boiteuse, on peut établir, à titre d’illustration, un parallèle entre Kiev et Montréal, deux villes où il fait bon de vivre. On peut dire qu’en termes de pouvoir & langue, Kiev post-soviétique peut se comparer à Montréal post-révolution tranquille. Dit autrement, Kiev de l’époque soviétique était dominée par les russophones, tout comme l’était Montréal par les anglophones jusqu’aux années 60. Il convient de spécifier que dans les deux cas, les populations majoritairement bilingues* et qui “switches” instantanément d’une langue à une autre, russe-ukrainien pour les uns et anglais-français pour les autres, ont vécu et vivent ensemble en intelligence, même si entretemps les pouvoirs de gestion des cités ont changé de mains.

Kiev assiégée : Aujourd’hui, Kiev est désormais une ville en état de siège”.  L’étau russe se resserre de plus en plus autour de la ville dont seules les routes vers le sud (Lviv) restent encore dégagées. Ces routes ont déjà été empruntées par plus de 3 millions de réfugiés, accueillis à bras ouverts par tous les pays d’Europe. Parmi ces réfugiés, des enfants, beaucoup d’enfants puisque selon le Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, ils représentent la moitié. Dire qu’il y a moins d’un mois, ces enfants étaient encore sur les bancs d’écoles est juste un euphémisme, c’est dire à quel point ils sont ébranlés par ce qui leur arrive. 

Pour les férus d’histoire, le siège actuel de Kiev n’est pas sans rappeler celui imposé par la Wehrmacht au cours de la 2e guerre mondiale à la ville de Léningrad (ville de Lénine, actuelle St-Pétersbourg). St-Pétersbourg ne s’est libérée qu’en payant le prix fort, après près de 900 jours de siège et pas loin de 2 millions de victimes, dont une majorité de civils. On s’entend que l’armée russe n’est aucunement la Wehrmacht et que Poutine ne peut être traité de criminel de guerre”, même si j’assume avoir écrit il y a près d’une décennie que ce dernier n’est aucunement ma tasse de thé. Connaissant les Ukrainiens et les Russes, je sais que ce qui les unit ne se résume pas aux seuls caractères cyrilliques de leurs langues. Il est même difficile de trouver une famille russe sans aucune attache ukrainienne et vice-versa. De ce fait, il est plus que permis d’espérer que les Russes ne rentreront jamais dans la ville de Kiev encerclée, car des dérapages et carnages seront alors inévitables, ce qui confortera surtout les va-t’en guerre et les marchands d’armes pour qui la guerre froide n’est pas encore finie et l’Ukraine juste un alibi. 

Guerre au Donbass : Il est pertinent de souligner que Kiev et Marioupol ne sont pas les seules villes assiégées et/ou qui souffrent le martyre car, contrairement à ce qu’on croit, la guerre en Ukraine n’a pas commencé le 24 février 2022. La guerre en Ukraine a commencé en février 2014 dans la région du Donbass, où deux républiques sécessionnistes ont vu le jour et que Moscou vient de reconnaître. Entre 2014 et 2020, cette guerre fratricide a causé plus de 13 000 morts, dont une bonne partie de civils. Cette guerre au Donbass a induit le déplacement de bien plus d’un million de personnes dont “personne” n’a parlé en temps en lieu. La guerre actuelle en Ukraine a exacerbé la guerre au Donbass ou les populations locales sont actuellement soumises aux bombardements des forces gouvernementales de leur propre pays. C’est révoltant de voire à quel point la pensée binaire chez les médias dominants arrive à taire cette information, alors que le régiment néo-nazi Azov exécute ses basses besognes depuis 2014, avec la bénédiction de l’actuel gouvernement ukrainien qui le finance.

Information versus propagande : Dans la vraie vie, cette suggestion de 9 pour 1 est juste le produit de mon imagination, même si cet ami existe réellement. Le connaissant, je doute même qu’il puisse me faire cette suggestion. Le fait est que, lui comme moi, savons que la sympathie et la loyauté que l’on éprouve pour une cause, un pays et/ou sa population n’a pas forcément de lien de proportionnalité avec le temps… 

On ne fait pas encore de bilan en temps de guerre, mais celle-ci entre cousins orthodoxes est particulière et je ne vois pas comment une quelconque partie pourrait claironner demain une quelconque victoire militaire ou/et morale. Mais, qu’à cela ne tienne, au Canada, la presse “meanstream” présente déjà le président ukrainien comme le grand héros hollywoodien autour duquel s’est cristallisée l’adhésion massive de la population contre l’invasion russe. Dans ce pays où j’ai le privilège de vivre depuis longtemps, ces médias présentent systématiquement les méchants Russes face aux vaillants Ukrainiens, donnant souvent l’impression de vouloir davantage mobiliser l’opinion publique, plutôt que de présenter la juste information. Je suis évidemment en inadéquation avec ce matraquage médiatique, digne de la propagande soviétique d’une époque révolue que j’ai connue de l’intérieur. C’est désolant de ne pas voir surgir chez Radio-Canada une “Marina Ovsyannikova” pour nous relater l’autre partie de la vérité que ce média lourd ne montre jamais.

Opinion assumée : Bien avant l’invasion russe, j’ai dit sur ma page FB que les responsabilités dans le conflit sont partagées, mais que celle de l’actuel président ukrainien est particulière. Aussitôt élu, il lui revenait de panser les blessures, en mettant un terme à la guerre au Donbass, véritable baromètre pour ceux qui connaissent la région. Au lieu de cela, il a exacerbé les tensions entre l’Ouest ukrainien qui constitue sa base, avec l’Est, davantage russophone et russophile. Mais, gonflé à bloc par des promesses de soutien et aveuglé par son désir obsessionnel de faire adhérer son pays à l’UE et à l’OTAN vaille que vaille, il intensifia la guerre au Donbass, tout en ne faisant pas sa part du chemin pour implémenter les accords de Minsk, signés par son prédécesseur pro-occidental mais sensés l’engager. Avec le déclenchement de la guerre, les accords de Minsk sont devenus caducs et le président ukrainien vient d’admettre que son pays n’intégrera probablement jamais l’OTAN, preuve que la guerre impitoyable qui sévit en ce moment est, pour une bonne partie, la conséquence de son égarement. Même sans boule de cristal, je suis confortable de me commettre en affirmant que l’Ukraine d’après-guerre sera probablement** dans l’UE, mais il est extrêmement probable** que ce soit hors OTAN et/ou démilitarisée. Et nul besoin d’un doctorat de Polytechnique de Kiev pour anticiper cela, même si cela semble hors de portée de nombreux analystes qui écument les plateaux TV ou d’un ex. acteur devenu président.

*Avant d’utiliser le mot bilingue dans le cas de Kiev, j’ai pris soin de vérifier que tel est le cas actuellement.

** Un expert membre du GIEC m’a expliqué un jour que dans les négociations internationales, le mot probablement vaut +63 % de chance et qu’extrêmement probable vaut +90 %.

*Mohamed Benhaddadi est chercheur de renommée internationale et professeur associé à l’école polytechnique de Montréal. Administrateur de plusieurs institutions, il est auteur de plus de 100 publications. Voix reconnues sur les questions énergétiques, il est Lauréat de l’ordre national du Québec depuis 2016 est également récipiendaire de l’ordre d’excellence en éducation depuis 2018. 

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Débats

PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE ET IMMIGRATION : L’IMPOSSIBLE DÉBAT par Saïd SADI

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Politiques français, binationaux, dirigeants des pays d’origine, les trois protagonistes de la question migratoire s’épient, s’égarent et se déchirent à l’approche de la présidentielle française d’avril prochain…pour le plus grand bien du fondamentalisme islamiste que tous prétendent combattre. Pourtant, à terme, personne ne gagnera à traiter ce sujet par la manipulation. 

Depuis dimanche dernier, et à l’exception du chef de l’État dont l’entrée en lice n’est un secret pour personne, tous les grands candidats – Marine Le Pen, Éric Zemmour, Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon – ont fait leur tour de chauffe et dessiné les chemins qu’ils souhaitent proposer à leur pays.

Dans les sondages, l’immigration arrive en quatrième position des préoccupations des Français après le pouvoir d’achat, la santé et l’environnement. Néanmoins, le thème du devenir identitaire français s’est politiquement imposé à tous les postulants à la magistrature suprême. « De ce point de vue, Zemmour a gagné son pari », constate un chroniqueur de la chaine française d’info en continu BFMTV.

Piège islamiste

La candidate de la droite de gouvernement Valérie Pécresse qui avait quitté son parti les Républicains (et qui y est revenue depuis) parce qu’en 2017 il avait refusé de choisir entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron est désormais obligée de s’aligner sur les thèses du très sourcilleux Éric Ciotti qui, à la surprise générale, est arrivé en deuxième place lors de la primaire de la droite après avoir focalisé sur les questions sécuritaires et sociétales intimement corrélées à l’immigration. 

À ce propos, Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la gauche extrême, pourtant peu suspect de xénophobie, peine à définir une ligne claire. 

La gauche sociale-démocrate doit, pour une bonne partie, son déclassement politique au déni qu’elle a opposé à une thématique qui est au cœur du débat public.

De son côté, le président sortant sait qu’il sera attaqué sur sa politique migratoire : échec à convaincre les pays du Sud d’accueillir leurs ressortissants condamnés par la justice française et, même si le chiffre de 2 millions de nouveaux entrants par an avancé par Éric Zemmour prête encore, mollement, à discussion, les arrivées sur le sol français sont globalement considérées comme trop nombreuses sous l’actuel quinquennat. Du reste, Macron qui ne s’y est pas trompé prend à revers ses concurrents. Sitôt sa prise de fonction de la présidence tournante de l’Union européenne devenue effective, il en appelle à la mutualisation des moyens du Vieux continent pour contenir les flux migratoires. 

En France, les enjeux sont faussés. Entre la captation du vote communautaire dont sont otages certains candidats et l’exploitation de l’exaspération d’une partie importante de la population française que n’hésitent pas à chevaucher d’autres, il y a peu de place pour la raison ou la nuance.

La question est délicate car l’immigration est désormais assimilée à l’islamisme dont les contagions touchent autant les espaces publics que les organes institutionnels. Deux phénomènes se conjuguent pour souligner cette confusion : la négation du fait islamiste – longtemps professée par une certaine gauche-, et l’abdication politique des citoyens démocrates français de mémoire musulmane, largement majoritaires, dont le désintérêt, le calcul ou la peur ont conféré encore plus d’écho aux slogans et revendications fondamentalistes. Les explications, quand elles sont données, pour justifier ce mutisme sont boiteuses. « Citoyen français, je n’ai pas à être interpellé en tant que musulman à chaque fois qu’il y a polémique ou attentat », entend-on fréquemment. Pourtant, bien souvent, la personne qui revendique l’anonymat et l’égalitarisme citoyens est la première à crier à « l’islamophobie » dès qu’est dénoncée une attitude ou un propos équivoque émanant de l’un de ses coreligionnaires.

Concrètement, cette esquive transplante en Europe une équation mortifère éprouvée depuis des décennies dans le sang et les larmes au Sud. C’est l’islamisme qu’invoque le despotisme militaire en Égypte et en Algérie, ou policier en Tunisie, pour justifier la récupération puis l’enterrement des révolutions citoyennes. Aujourd’hui, c’est le même péril que convoquent les populismes européens en général et les extrémismes français en particulier à l’occasion de cette présidentielle. Ce faisant, ces derniers relaient objectivement les intégristes dont l’objectif avoué est de rendre impossible l’intégration de l’apport humain venant du Sud. 

Incapable de gérer la cité démocratique quand il est aux affaires – on l’a vu en Égypte, en Tunisie et au Maroc-, l’islamiste parasite, quand il ne l’empêche pas ouvertement, l’acclimatation démocratique du migrant de culture musulmane dans les pays européens. En ce sens, ce dogme devient, de fait, l’assurance-vie de l’autoritarisme en Afrique du nord et des pulsions populistes sur la rive nord de la Méditerranée. 

Face à cette emprise qui les condamne à la marginalité tout en menaçant, en leur nom, leurs nations d’adoption, les immigrés démocrates ne peuvent plus se réfugier dans le silence ou les postures victimaires.     

Stratégie des pays d’origine  

Comment les trois pays nord-africains, auxquels s’adresse prioritairement adn-med, appréhendent-ils cette problématique ?

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, les manipulations dominent, même si dans la forme, les positions varient d’un régime à l’autre.

 
En Tunisie, pays de transit et d’émigration, le pouvoir préfère jouer du phénomène. Tout occupé à protéger sa citadelle assiégée des ennemis de l’étranger et de leurs complices de l’intérieur, l’autocrate Kaïs Saïed ne boude pas son plaisir de voir les désagréments qu’occasionnent les migrants à l‘ancienne puissance coloniale. Y compris quand il s’agit de manifestations salafistes. Pendant ce temps, les médecins tunisiens, toutes spécialités confondues, comme d’ailleurs leurs confrères algériens, postulent par centaines aux concours français, paupérisant un peu plus une santé publique déjà bien mise à mal par la pandémie.

L’Algérie, fidèle à sa rhétorique vitupérante, déclare par la voie de son ambassadeur à Paris, que les Français d’origine algérienne doivent s’organiser pour peser sur les politiques françaises. Émis par le représentant d’un pouvoir qui fait de la non-ingérence une religion, le propos était, pour le moins, malvenu. C’est du reste cette partition qu’a jouée le Quai d’Orsay pour ramener à la raison l’impétueux diplomate. 

Comme Tunis, Alger passe par perte et profit les dommages humains (drame de la harga), culturels et économiques (fuite de l’encadrement) causés au pays par ces départs pour ne retenir que le bénéfice supposé que le système FLN retirerait des tensions et désordres que générerait sur le territoire français la présence massive d’étrangers. C’est donc sans vergogne que le chef de l’État algérien informe ses concitoyens qu’ils ont « l’un des meilleurs sinon le meilleur système de santé du continent africain » quelques semaines avant que l’opinion nationale ne découvre que des centaines de praticiens s’apprêtaient à quitter définitivement leur pays. 

Paradoxalement, le Maroc qui, lui, développe une vraie politique de lobbying en France soulève moins de polémiques et de suspicion que ses deux voisins de l’est dans l’hexagone. Par ailleurs, les relations avec sa diaspora qui furent tumultueuses sous Hassan II se sont considérablement apaisées ces vingt dernières années. Si l’émigration marocaine sédentarisée reste importante en Europe et en Amérique du nord, des retours temporaires, ou même, en certains cas, définitifs sont enregistrés ; la qualité de vie et l’écosystème économique apparaissant à des catégories d’expatriés suffisamment attractifs pour renouer provisoirement avec le pays et, pourquoi pas, y concevoir ultérieurement un projet de vie. On aura d’ailleurs relevé que statistiquement, les candidatures marocaines aux concours médicaux qui ont récemment défrayé la chronique sont les moins nombreuses des trois pays. Pour autant, Rabat ne se prive pas d’instrumentaliser la pression migratoire. On l’a notamment vu quand près de 10.000 personnes furent « lâchées » en mai 2021 sur l’enclave espagnole de Ceuta pour tenter d’infléchir la politique de Madrid sur la question du Sahara occidental jugée trop complaisante envers le Polisario. 

Globalement, on observe donc que pour les trois pays, la volonté de nuire à l’adversaire européen l’emporte sur la lucidité qu’appelle un mouvement de populations massif et durable qui, évidemment, perturbe le Nord mais, parce qu’il le dévitalise, sanctionne d’abord le Sud.

Double méprise

Ce n’est pas à l’occasion de l’élection présidentielle française de 2022 que l’immigration connaîtra un débat de fond. 

Au nord, le migrant est le dérivatif urticant d’une société judéo-chrétienne effrayée par un déclin dont elle ne perçoit toujours pas les causes profondes. L’équilibre entre le souci de protéger une histoire, une culture et une civilisation et la nécessité de définir la place de collectivités allogènes qui doivent, à terme, renforcer la nation qui les a accueillies n’est pas simple à trouver dans une séquence historique marquée par les pandémies islamiste et sanitaire et la précarité sociale ; triptyque qui suscite et entretient des réflexes de replis sur soi lesquels, en restreignant ou en empêchant l’échange, nourrissent mécaniquement les méfiances et élargissent les fossés où prospèrent les radicalités.    

Pour les pays du sud, l’émigration est la double peine. Elle vide les pays de leur jeunesse et de leurs cadres et provoque de sévères retours de flamme politiques et diplomatiques contre des gouvernements courant derrière des objectifs relevant plus du fantasme vindicatif que d’une compréhension saine et rationnelle du problème posé. Hors islamisme, les diasporas nord-africaines ne parviennent pas à ouvrir des débats qui peuvent aider à cultiver la mémoire des origines sans pour autant faire de celle-ci une source d’allergies entrant en concurrence ou contestant frontalement la citoyenneté du pays d’accueil.  

Pour ce qui les concerne plus spécialement, les dirigeants des pays d’Afrique du nord, attisent les animosités et partent, une fois de plus, sur de fausses bases et en rangs dispersés sur un phénomène social et politique qui les concerne autant sinon plus que leurs homologues du Nord. 

L’immigration malheureuse a trois causes essentielles : frilosité d’un occident décadent, despotisme de pouvoirs du tiers-monde pourvoyeur d’exode, silence des élites démocrates originaires du Sud. Ce ne sont pas ces données qui sont mises en discussion dans cette campagne. La vacuité intellectuelle et morale qui entoure ce sujet est une aubaine pour les adeptes des raccourcis politiques.

En se nourrissant l’un et l’autre dans un univers déserté par le courage et l’éthique, le populisme européen et l’intégrisme musulman ont de beaux jours devant eux. 

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DOUTES ET HÉSITATIONS D’UN ORIENT EN DÉSARROI ! Par Hakim BEN HAMMOUDA*

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La Proche-Orient connaît un bouleversement sociétal historique. La Tunisie qui vit une dangereuse instabilité mobilise sa société civile pour contenir la boulimie politique d’un chef d’État que rien ne semble arrêter. Hakim Ben Hammouda, ancien ministre de l’Économie et des Finances, revisite l’apport singulier des hommes de culture dans la formation de la résilience citoyenne. Éclairant. 
 

Lorsque j’ai voulu écrire cette contribution sur l’hésitation et l’ambiguïté qui caractérisent le monde arabe dans ce moment historique entre les deux options de la sortie de l’autoritarisme et l’économie rentière d’un côté et le monde de la démocratie et de la diversification m’est revenue à l’esprit la pièce de théâtre « Goha et l’orient en désarroi » écrite et mise en scène par l’homme de théâtre Rajaa Farhat qui a exprimé ces incertitudes il y a plus de quatre décennies.

Avant d’évoquer notre sujet, nous nous arrêterons sur le parcours exceptionnel d’une génération qui a largement contribué à l’édification du projet artistique et culturel tunisien. C’est au milieu des années soixante que cette aventure va commencer lorsque l’État a accordé des bourses d’étude à l’étranger pour un grand nombre de jeunes dans les différents domaines dont le théâtre, le cinéma, les arts plastiques et bien d’autres domaines. Cette décision exprime la conviction profonde de l’État national que la construction de notre expérience politique et du lien commun ne se limite pas à la modernisation politique et économique mais exige la construction d’un projet culturel et artistique qui fonde la spécificité tunisienne et la citoyenneté et la rupture avec la société traditionnelle et patriarcale. L’État a alors choisi des jeunes qui ont montré de l’intérêt aux questions culturelles dans le cadre des activités et des animations dans les lycées secondaires et leur a octroyé des bourses d’études dans les grands centres artistiques dans les capitales européennes. 

Dans le domaine du théâtre le choix s’est porté sur un groupe de jeunes acteurs qui vont porter quelques années plus tard la modernité des expressions théâtrales et seront à l’origine d’une grande révolution dans ce domaine : Rajaa Farhat, Fadhel Jaibi, Fadhel Jaziri, Raouf Ben Amor et bien d’autres. 

Raja Farhat a choisi de passer quatre ans, entre 1968 et 1972, en stages et en formations dans les grands théâtres en pleine effervescence à l’époque entre Rome, Milan et Grenoble où il s’est familiarisé avec les nouvelles expressions et écritures théâtrales. A son retour en 1972 il a intégré les théâtres régionaux que l’État venait de créer et réalisera sa première pièce avec la troupe du Kef sur le fameux texte « la révolution des Zenj » de Ezzeddine Madami avec Moncef Souissi. 

Mais, rapidement Rajaa Farhat sera nommé à la tête du théâtre régional de Gafsa qu’il baptisera « théâtre du Sud » et sera rejoint par ses amis Fadhel Jaibi, Fadhel Jaziri et Raouf Ben Amor pur monter la pièce « Goha et l’Orien en désarroi » dont la musique sera composée par Ahmed Achour. Ainsi l’orchestre symphonique de Tunis les accompagnera pour la première représentation. 

La première représentation de cette pièce se fera au théâtre municipal de la ville de Tunis et elle sera enregistrée par la télévision nationale. Mais, la censure naissante en décidera autrement et mettra fin aux rêves de nos jeunes créateurs en décidant d’interdire la pièce car trop critique à son goût par rapport aux régimes arabes. Mais, c’était méconnaître la détermination de ces artistes en herbe. Rajaa Farhat a décidé de se plaindre à feu Chedly Klibi qui a demandé à la voir et a décidé de la projeter le soir même sur la télé nationale. Cette pièce a connu un grand succès en Tunisie comme à l’étranger où elle a été représentée au Liban, au Canada et au Maroc. 

L’intérêt de la pièce « Goha et l’Orient en désarroi » est lié au regard critique qu’elle a jeté sur le contexte politique arabe et cette hésitation entre l’entrée dans un ordre politique moderne en ouvrant la participation aux citoyens représentés par Goha dans cette œuvre ou la poursuite de l’autoritarisme et le despotisme oriental représenté par Osman Pacha. 

Ce désarroi sur les trajectoires historiques du monde arabe a atteint aujourd’hui son paroxysme. La crise de l’État national au début du siècle et sa dérive autoritaire et le développement de la corruption et népotisme ont ouvert la voie du changement social dans un grand nombre de pays. Les révolutions des printemps arabes ont représenté la plus grande expression de cette volonté de changement. Les réformes politiques et économiques ont commencé dans un grand nombre de pays laissant l’espoir de l’émergence d’un nouveau projet politique basé sur les principes de la liberté, de la démocratie, du développement durable et de l’inclusion sociale. 

Mais, ces espoirs et ces attentes ont commencé à s’essouffler au cours des dernières années pour ouvrir la voie aux démons du passé et aux drames et l’espace public arabe de retrouver la violence et la marginalisation qui ont constitué des constantes de l’histoire arabe. 

Nous pouvons examiner ce désarroi et cette peur de l’avenir dans le monde arabe dans cinq domaines essentiels. 

Les difficultés des transitions démocratiques et les résistances de l’autoritarisme. 

Ces hésitations et ce désarroi apparaissent dans le domaine politique. Les révolutions des printemps arabes ont ouvert au cours de la décennie passée une occasion historique afin de changer le régime politique hérité de la modernisation autoritaire post-coloniale. Si les expériences nationales ont réussi à moderniser les systèmes politiques arabes et la sortie des régimes patriarcaux et la construction d’institutions modernes basées sur la loi et la séparation des pouvoirs et la mise en place de contrats sociaux, elles ont rapidement reculé sur ces principes pour retomber dans l’autoritarisme et renouer avec le despotisme oriental.  

La plupart des pays arabes ont vécu à partir des années 1970 sous des régimes politiques marqués par l’État fort et centralisateur avec une dérive autoritaire. Ainsi, on a connu un recul du pluralisme et des rêves de la modernité politique. Nos pays vont devenir le théâtre des procès politiques pour les opposants et un espace de domination des partis uniques et des leaders incontestés. 

L’autoritarisme et le recul sur les libertés fondamentales vont s’accompagner d’une montée de la corruption et du népotisme liés aux grands lobbys financiers. 

Cette trajectoire politique des pays arabes et cette forte connexion entre le despotisme et la corruption dans la fin de la légitimité de l’État national vont conduire à la montée des luttes de la société civile et les mouvements de l’opposition en faveur de la démocratisation des systèmes politiques. Ces oppositions vont regrouper des forces politiques de divers horizons idéologiques et politiques des forces centristes, aux partis de gauches et les mouvements de l’Islam politique. Parallèlement à ces oppositions, les pays arabes vont également connaitre des révoltes contre les programmes d’austérité mis en place par les différents gouvernements sous la houlette du FIM et des organisations financières internationales. 

Ces oppositions et ces révoltes vont participer à l’essoufflement et à la crise des contrats sociaux autoritaires mis en place par les régimes politiques qui ont obligé les citoyens à céder leurs droits politiques et sociaux en contrepartie des bénéfices de l’État-providence.

Les révolutions des printemps arabes vont ouvrir à partir de 2011 une nouvelle page dans le système politique arabe qui rompt avec le despotisme et l’autoritarisme et entamer de grandes réformes politiques qui ont mis la région sur la voie des transitions démocratiques. Mais, moins d’une décennie plus tard, le projet de révolution politique sur l’ordre ancien a perdu de son attirance et de la confiance quant à sa capacité à ouvrir de nouvelles perspectives dans l’ordre politique arabe. Les guerres destructrices en Syrie, au Yémen et en Lybie ont contribué à l’extinction de ce rêve et son recul. 

La plupart des pays arabes connaissent le retour de l’autoritarisme et des régimes forts sous différentes formes. L’échec des expériences de transition démocratique et les tentatives de construction de régimes politiques ouverts ont contribué aux restaurations autoritaires en cours et à cette nostalgie des populations aux États forts. Ces développements sont au cœur du désarroi au niveau politique et de cette forte hésitation entre le rêve démocratique d’un côté et la recherche de l’ordre et de la stabilité.    

L’économie rentière, la corruption et la crise du développement. 

Parallèlement au niveau politique, le monde arabe vit également sur le rythme de ces hésitations dans le domaine économique. Ainsi, on a assisté au recul des projets de diversification économique et l’échec des tentatives de sortie du régime rentier à travers la construction de nouveaux modèles de développement portés par les industries et la modernisation du secteur agricole et les nouveaux services. Cet échec a contribué au recul de la compétitivité des économies arabes et à leur marginalisation dans l’économie et leur incapacité à devenir de nouvelles puissances économiques émergentes. 

Le monde arabe connaît depuis quelques années une importante crise économique en dépit du maintien de certains pays d’un niveau de croissance élevé, particulièrement pour les pays exportateurs de pétrole. 

Mais, cette croissance ne saurait cacher l’essoufflement et l’échec du projet de modernité économique arabe à travers la diversification des structures économiques héritées de la colonisation. 

Les pays arabes indépendants ont hérité des régimes économiques fortement dépendants des métropoles coloniales et qui jouaient un double rôle : l’exportation des matières premières vers les entreprises du centre colonial et ouvrir leurs marchés pour les exportations des pays coloniaux. Au moment des indépendances, ces pays ont cherché à rompre avec ces régimes économiques hérités de la période coloniale à travers une large modernisation de leurs structures économiques et leur diversification en accélérant l’industrialisation, la modernisation de l’agriculture et le développement des autres secteurs. Cette dynamique a permis à la plupart des pays arabes de connaître une grande dynamique de développement économique qui a contribué à la structuration du contrat social et au développement de l’État-providence. 

Mais, ce projet va connaître d’importantes crises depuis le début des années 1980 avec la crise de la dette et va perdre au fil des années sa dynamique. Ces échecs seront à l’origine du retour des régimes rentiers et de leur renforcement dans la plupart des pays arabes particulièrement l’extraction des matières premières et leur transfert ou le faible coût de la main d’œuvre locale. Avec l’accroissement des difficultés économiques et l’essoufflement du projet de modernisation économique, on va assister au développement de la corruption et du népotisme qui vont remettre en cause la légitimité des régimes arabes. 

La pandémie du Covid-19 va renforcer les difficultés des économies qui vont connaître les plus grandes récessions de leurs histoires économiques modernes en 2020. Mais, les pays arabes ne vont pas connaître le rebond de croissance que la plupart des pays ont connu au cours des deux dernières années. Si la moyenne de la croissance des pays de la région ne dépassera pas 3,7% plusieurs pays seront nettement en dessous. 

En dépit de ces défis et de ces crises, les pays arabes n’ont pas été en mesure de définir de nouvelles visions et de nouveaux projets économiques capables de mettre la région sur la voie des réformes et de la sortie de l’économie de rente et de la construction d’une dynamique de développement durable et inclusif. 

Inégalités, pauvreté, marginalisation et crise du contrat social arabe. 

Parallèlement à la crise économique, la région arabe traverse également une importante crise sociale. La crise de l’État-providence dès le début des années 1980 était à l’origine de l’effondrement du contrat social post-colonial et la montée du chômage, de la pauvreté et des inégalités sociales dans la plupart des pays arabes. Le chômage sera renforcé par l’apparition de celui des jeunes diplômés qui seront une importante source d’instabilité politique et sociale dans tous les pays de la région. 

En dépit des politiques actives mises en place par la plupart des pays pour faire face à la montée du chômage, son niveau est resté élevé et l’emploi deviendra l’une des principales revendications des révolutions arabes. 

Ces révolutions et les projets de changement politique ont ouvert l’espoir dans l’ensemble de la région de construire de nouveaux modèles de développement capables de relancer l’emploi et la confiance dans l’avenir des jeunes. Mais, ces espoirs seront déçus après cette décennie des révolutions arabes et la marginalisation, les inégalités et le désespoir vont marquer les dynamiques politiques et sociales dans toute la région. 

Les données récentes montrent la poursuite de la crise sociale et la détérioration des résultats de l’emploi et de la pauvreté dans la plupart des pays arabes. Pour ce qui est de l’emploi, la moyenne du chômage dans la région était de 11,8% en 2021. Or, cette moyenne cache des niveaux de chômage très élevés dans un grand nombre de pays dont l’Algérie avec un taux de 17,4%, la Tunisie avec 18,2%, la Jordanie avec 21,1%, l’Irak avec 19,4% et le Liban avec 43,5%. 

Parallèlement à l’accroissement du niveau du chômage, la crise sociale s’est manifestée avec la montée du niveau de la pauvreté avec une moyenne régionale de 26,9% en 2021. Mais, cette moyenne cache des niveaux plus élevés dans d’autres pays dont l’Égypte avec un taux de 28,62%, le Liban avec 73,4%, le Soudan avec 38,52% et la Syrie avec 63,24%. 

Ces indicateurs sont significatifs de l’ampleur de la crise sociale que le monde arabe est en train de traverser. Cette crise sociale contribue aux hésitations et au désarroi que connaît le monde arabe suite à l’essoufflement du contrat social de l’État national et notre incapacité à en construire un nouveau plus démocratique et inclusif. 

La religion, la politique et la survivance du rêve du Califat. 

Le désarroi et les incertitudes du monde arabe ne se limitent pas aux aspects économiques et sociaux mais touchent également le rôle central qu’occupe désormais la religion dans l’espace public notamment à travers les mouvements de l’islam politique. 

Si l’apparition de ces mouvements remonte aux années 1920 avec la naissance des Frères musulmans en Égypte, le développement et la généralisation de l’islam politique dans l’espace public arabe se situent à la fin des années 1970 dans le sillage du succès de la révolution islamique en Iran en 1979 et avec la renaissance islamiste qui l’a accompagnée. 

Les mouvements de l’Islam politique ont constitué une importante opposition face à l’État national et à son projet moderniste après le recul des mouvements de gauche et démocratique. Ces mouvements ont mis l’accent dans leurs nouveaux projets politiques que la seule alternative à la crise de l’État moderne dans le monde rabe est le retour à l’âge d’or du Califat. Les mouvements islamistes ne se sont pas limités à des appels pacifiques à ce projet mais rapidement vont faire de la lutte armée et du Jihad le moyen et une voie rapide pour atteindre cet objectif. La crise de l’État et la perte du monopole de la violence légitime particulièrement après les révolutions arabes vont ouvrir un espace important pour le développement de ces mouvements. Ce nouveau contexte politique a été à l’origine du développement de la violence et de la brutalité dans l’espace public arabe. 

Mais, ces rêves des mouvements islamistes et djihadistes vont tourner au cauchemar et l’espoir d’un retour au Califat sera remis en cause par le retour des institutions de l’État qui ont retrouvé leur souffle qui ont réussi défendre l’État moderne et les principes de la civilité de l’État face aux projets islamistes. 

En dépit de la défaite des mouvements djihadistes, les rapports entre la religion et le politique dans la région sont restés troublées et hésitants entre l’inscription définitive dans les choix démocratiques d’un côté ou la poursuite du retour à l’âge d’or et des chimères du Califat. 

Effondrement de l’ordre arabe, les interventions étrangères et la crise des institutions régionales. 

Les crises du monde arabe ne se réduisent pas à l’essoufflement du projet de l’État national mais intègrent également l’effondrement de l’ordre arabe mis en place pour les leaders du mouvement national depuis la fin des années 1950 et suite à l’arrivée des premiers arabes aux indépendances. Cet ordre arabe a réussi à construire des relations d’échange et de coopération entre les différents pays. Cette coopération et la solidarité arabe avaient le vent en poupe dans cette période nationaliste amenant certains pays à annoncer leur intégration et unification. Et, même si ces expériences n’ont pas duré longtemps mais elles étaient significatives de cette volonté de coopération et de solidarité. 

Le système arabe a réussi au cours de ces premières années à mettre en place des mécanismes de coopération à travers les accords de libre-échange de marchandises et de l’appui financier des pays riches aux pays pauvres et la facilitation de la circulation de la main d’œuvre entre pays arabes et un accroissement rapide des investissements directs dans l’espace régional. 

Les institutions arabes et particulièrement la Ligue arabe ainsi que les institutions financières et techniques ont joué un rôle important dans la construction de l’ordre arabe et dans son renforcement ce qui a donné au rêve de l’unité arabe une réalité concrète. 

Mais, ce rêve ne résistera pas longtemps à la montée des intérêts nationaux qui seront à l’origine de conflits et parfois même de guerres ouvertes entre pays. La montée des tensions et des conflits entre les différents pays a ouvert la porte aux interventions étrangères qui vont remettre en cause cet ordre et l’affaiblir. 

L’ordre arabe traverse aujourd’hui une importante crise dont la principale manifestation est le report du prochain sommet arabe qui devait se dérouler au cours du mois de mars 2022 en Algérie. La région arabe sera la seule région au monde dont les dirigeants ne se sont pas réunis dans un sommet depuis le dernier tenu en Tunisie le 31 mars 2019. 

Comme l’avait dit l’homme de théâtre Raja Farhat il y a plus de quatre décennies, l’orient est dans un grand désarroi. Ces doutes et ces hésitations concernent les options d’avenir entre la rupture avec l’ancien et la construction d’une nouvelle expérience politique à travers des réformes politiques et économiques avec les risques que cela comporte ou la restauration d’un passé qui nous a garanti la stabilité et l’ordre sous des régimes despotiques et autoritaires.

La sortie de ce désarroi et de ces hésitations exige la définition d’un nouveau projet civilisationnel et politique capable de nous ouvrir de nouveaux horizons pour le vivre ensemble dans notre région. Ce projet nécessite la construction d’un front large des forces politiques et sociales capables de porter ce projet et de convaincre les populations que seules l’audace et le courage nous permettront de sortir de la peur et du désarroi et envisager une nouvelle expérience politique avec confiance. 

* Hakim Ben Hammouda. Universitaire, ancien ministre de l’Économie et des Finances de la Tunisie. 

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Débats

CHANTIER DE L’ÉDUCATION AU MAROC : LE ROCHER DE SISYPHE. Par Hassan AOURID*

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Longtemps remis sur l’ouvrage, le dossier de la réforme de l’éducation au Maroc ne cesse de dégringoler après chaque réforme. Comme avec Sisyphe et son rocher, l’élan n’a jusque-là jamais permis d’atteindre la crête. Force est donc de constater que l’on n’a pas encore vu le bout du tunnel. 

Erreur originelle

Ce chantier qui devait être un vecteur de développement et de cohésion sociale, est devenu un passif. Selon moult indices, l’éducation au Maroc se porte mal : non maîtrise des langues, des sciences, incapacité du système à former ses propres élites et j’en passe. 

Le département de l’éducation demeure pourtant budgétivore souffrant d’une mauvaise gestion et mauvaise gouvernance. L’immobilité sociale, ou plutôt la reproduction sociale, est l’un de ses traits ou de ses vices rédhibitoires. 

Les nantis préfèrent s’en remettre, jusqu’au baccalauréat aux missions étrangères pour le secondaire et à des universités, tout aussi étrangères, quand il faut s’engager dans l’enseignement supérieur. Le secteur public ne forme dans aucune langue, ni en français, promis à un délitement lent ni à l’arabe, langue norme plus que langue de savoir et du savoir. Le Marocain n’est ni bilingue comme le furent ses ainés, ni même monolingue, comme cela fut le cas, dans une phase où arabophones et francophones coexistaient, mais zéro langue selon un néologisme forgé pour la circonstance. Il ne maîtrise ni l’arabe, dont il a reçu la formation, ni le français qu’il ignore et ne veut plus apprendre. 

Les Amazighophones souffrent d’une double frustration, celle de devoir apprendre une langue qui n’est pas la leur et qui, de surcroît, est un vecteur de pérennisation d’un statut de dépendance qui n’a pas lieu d’être. En outre, ils vivent mal la dichotomie des tenants du discours nationaliste sur la prééminence de la langue arabe, mais qui n’hésitent pas à mettre leurs rejetons, qui sont désormais aux commandes, dans l’enseignement français, sans maîtriser pour autant la « langue sacrée ». A cela s’ajoute, le phénomène des diplômés chômeurs.  

Seule, la catégorie d’enfants bien nés, ayant accès à la mission française ou à l’enseignement privé peuvent prétendre aux emplois valorisés et valorisant et grassement rétribués. Ces privilégiés souffrent néanmoins d’un sentiment d’extranéité et vivent en insulaires, réagissant par le mépris, dans une première phase, puis par l’enfermement et la peur dans un deuxième temps, alimentant, pour les plus influents, les guéguerres linguistiques. Autant le dire, il y a un cloisonnement, linguistique et culturel au Maroc, auquel peut s’appliquer la célèbre formule de l’essayiste et dramaturge irlandais George Bernard Shaw qui avait relevé que « deux anglais ne peuvent se parler sans de détester ».

Tentative de redressement

Il y a une génération, le Roi Hassan II, dans un discours prononcé en juillet 1995 qui coïncidait avec son anniversaire – baptisé la fête de la jeunesse – avait fait un constat négatif sur le secteur de l’enseignement. Il mit son autorité en jeu pour le réformer. Sous des mots feutrés, il annonça l’échec de l’arabisation et promit le retour au bilinguisme, longtemps critiqué par les partis nationalistes, dont l’Istiqlal, qui avait eu la charge de ce département et qui était parvenu à arabiser ce qui restait à l’être comme les sciences ; quand bien même lesdites sciences n’étaient pas dispensées en langue arabe. L’enseignement supérieur demeurait en français et, quand il devait entamer son cursus professionnel, un bachelier marocain, choisissant de faire médecine, agronomie, gestion ou ingénierie avait l’air d’un martien, perdu entre le signifiant et le signifié. L’échec était patent mais on persista mordicus dans cette voie sans issue. 

Pour Hassan II, seul comptait le déterminant politique. Il était enclin, à un moment, à l’arabisation car cela préparait des esprits dociles. Il en devint hostile, quand il apprit que, selon des experts français, l’arabisation était en fait l’antichambre de l’intégrisme.

L’échec de la réforme était manifeste, malgré la mise en place d’une Charte sur l’éducation, son actualisation par un programme d’urgence, la mise en place de ce qui fut appelé la vision stratégique pour 2030… Il y eut alors une série de décisions qui confine à ce que Bourdieu appelle le cérémonial de la réforme qui tue la réforme.

Spasmes réformateurs

Depuis, il y a eu quelques interventions partielles positives parmi lesquelles on peut citer la réintroduction de la langue française dans l’enseignement des disciplines scientifiques, l’inclusion du préscolaire dans le cursus scolaire et, il faut l’avouer, l’amélioration du cadre matériel. On ne souffre plus, comme ce fut longtemps le cas, des coupures d’électricité, de tables cassées, de tableaux éventrés ou de toilettes qui n’avaient de sanitaires que le nom. Le cadre matériel n’est pas tout mais n’est pas rien.

Le nouveau ministre de l’éducation, Chakib Benmoussa, bardé de diplômes techniques a défrayé la chronique par des mesures qui ont suscité des critiques du fait des conditions d’accès au métier de l’enseignement, notamment la limite d’âge.

La fonction d’enseignant est tellement dévalorisée, qu’elle est devenue une espèce de pis-aller. Il y a un spectre de métiers dédiés aux enfants du peuple dont les horizons sont fermés, comme celui de gendarme, policier, infirmier, adjoint technique (quand on a un baccalauréat scientifique) et enfin enseignant. On passe tous les concours dans les conditions opaques et peu rigoureuses propres aux concours aléatoires et on attend le résultat ou la chance.

Puis commence une carrière faite d’un amoncellement de frustrations. Le candidat qui n’a pas choisi sa vocation, évolue au gré des circonstances.

Serpent des mers, la réforme du statut de l’enseignant, comme angle d’attaque peut être une bonne approche, mais elle risque d’être une réformette si elle ne s’insère pas dans un cadre plus global qui intègre celui de l’apprenant et du contenu avec une nouvelle ingénierie de l’éducation et d’autres outils, dont la sociologie de la formation.

Mal nord-africain

Inutile de dire que les problèmes de l’éducation au Maroc sont ceux de l’Algérie, à moindre mesure ceux de la Tunisie, et qu’on gagnerait, à défaut d’agir de concert, de savoir ce qui se fait ici et là pour, pour au moins éviter les expériences redondantes et, plus grave, la reproduction voire la multiplication des erreurs et fautes de parcours déjà commises par les uns ou les autres.

* Politologue, enseignant chercheur, Hassan Aourid qui fut haut fonctionnaire marocain pendant vingt ans est également écrivain. Il a notamment écrit plusieurs essais comme Les origines sociales et culturelles du système politique marocainPouvoir et religion au MarocL’impasse de I ’islamisme au Maroc, Aux origines du marasme arabe, Occident : est-ce le crépuscule ? et des romans dont le Morisque, Le printemps de Cordoue, Sirat himar, inspiré du livre d’Apulée de Madaure « l’Âne d’Or » écrit en arabe et traduit en français et d’autres langues…

** Les intertitres sont de la rédaction.

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