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Tunisie : La Révolution des Jasmins devra-t-elle tout refaire…deux fois ? Par Saïd CHEKRI

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En l’espace de huit jours, la capitale tunisienne a été, en cette première quinzaine de mai, le théâtre de deux manifestations populaires. Et tout porte à croire que la seconde, organisée pour le 15 mai pour dénoncer la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed et le presser de “dégager” du palais de Carthage, a été décidée en riposte à la première qui s’était déroulée une semaine auparavant pour apporter un soutien au chef de l’État et l’appeler à “purger l’administration tunisienne des malhonnêtes”. Jamais depuis la Révolution des Jasmins la Tunisie n’a semblé aussi tiraillée entre la voie de l’autoritarisme incarnée par le chef de l’État en place qui ne fait plus mystère de sa volonté de s’affranchir de tous les contre-pouvoirs au nom d’une remise sur rails du pays, et celle d’un retour au processus de démocratisation lancé après la chute de Ben Ali puis vite dévoyé sous l’effet d’une transition chahutée par la conjonction de deux populismes : celui d’une extrême-gauche figée dans un passéisme plus romantique que réaliste, et celui d’un islamisme porté par le mouvement Ennahdha de Ghanouchi qui, voulant y aller en douceur selon la méthode bien connue des Frères musulmans, n’a pas empêché l’aile salafiste d’émerger, de le doubler et de signer ses premiers attentats sanglants, menaçant de rééditer en Tunisie le scénario qui avait anéanti l’espoir de démocratie en Algérie deux décennies plus tôt. C’en était trop pour un pays qui sortait de près d’un quart de siècle de dictature et qui découvrait, en plus, l’étendue d’une crise économique et sociale jusque-là camouflée par l’absence de liberté d’information et de débat contradictoire.

Depuis, la crise économique s’est corsée continuellement à mesure que perdurait le désordre politique auquel les élections à tous les niveaux n’ont pas suffi à mettre un terme. 

Alors, retour sur la voie tracée par la révolution de 2011 ou poursuite d’une descente aux enfers bien lancée pour l’heure même si elle semble devoir faire face à des oppositions qui ne manquent pas de s’exprimer et qui promettent de durcir le ton ? Les jeux ne sont pas faits et les paris sont ouverts. 

C’est donc dans un contexte délétère que le président Kaïs Saïed essaie une formule qu’il croit salvatrice : le pouvoir personnel. Son argument ?  Les institutions sont pourries autant que le sont les responsables politiques, ceux d’Ennahdha notamment, puisque c’est au nom de sa guerre contre ce mouvement qu’il compte légitimer sa politique qui vise à enrayer tous les contre-pouvoirs, voire toutes les oppositions. La méthode peut séduire, tant elle exprime une belle promesse : débarrasser le pays d’un parti fondé sur une idéologie rétrograde, liberticide, anti-femmes, peu soucieuse des droits humains et, par-dessus tout, n’offrant aucune garantie quant à l’efficacité de sa gouvernance économique et l’équité de sa politique sociale. Il n’est pas difficile d’en convaincre l’opinion, sachant qu’Ennahdha s’est essayé à la conduite des affaires avec les résultats peu probants que l’on sait.

Mais l’islamisme a cet avantage de tirer moins son succès des performances de sa gouvernance que de son statut de porteur du message divin, de moralisateur de la société et de la vie publique, quelquefois d’ennemi de l’Occident impie, ancien colonisateur et actuel spoliateur des richesses du monde musulman, complice dans l’occupation et l’oppression de la Palestine, envahisseur de l’Afghanistan et de l’Irak… Souvent, ses succès électoraux ne tiennent qu’à cela, en Tunisie comme ailleurs. C’est ainsi qu’Ennahdha, qui a gouverné sans même réussir un début de règlement d’une des crises qui secouent la Tunisie, ne manque toujours pas de supporters parmi la population, notamment dans le monde rural. Pouvant compter sur un gisement électoral, il sait qu’il dispose là d’un atout qui peut faire naitre des désirs d’alliances insoupçonnés. Comme l’extrême-gauche de Marzouki hier, une partie de l’armée tunisienne, dont on ne connait pas encore la dimension, ne serait pas réticente à…tenter le diable. Preuve en est que “le Front du salut nationale”, une nouvelle alliance politique contre le pouvoir autocratique de Kaïs Saïed, a fait son baptême du feu à l’occasion de la manifestation du 15 mai. Dans la foule, des députés et des militaires ont scandé d’une même voix des slogans invitant le chef de l’État à “dégager”. Le fait est sans doute à prendre au sérieux car il n’est pas isolé.  En février déjà, le fondateur du parti Ettayar, Mohamed Abdou avait appelé ouvertement l’armée à s’impliquer pour mettre un terme à “l’État de la tyrannie” que veut instaurer en Tunisie Kaïs Saïed qui venait d’annoncer sa décision unilatérale de modifier la composante de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) qui compte parmi les acquis importants de la Révolution des Jasmins. S’il est aléatoire de parier sur une franche entrée de l’armée tunisienne dans l’arène politique, on ne peut pas l’exclure pour autant. Une trop grande aggravation de la situation politique qui impliquerait des incidences sécuritaires importantes pourrait provoquer un tel scénario qui a été observé dans d’autres pays. Kaïs Saïed lui-même ne semble pas totalement rassuré, lui qui vient de lancer un appel à un dialogue, initiative inouïe venant d’un chef d’État qui n’y allait pas avec le dos de la cuillère pour abattre contre-pouvoirs, organes de contrôle et structures de médiation. On ne sait pas si l’initiative est la sienne ou si elle lui a été suggérée de “quelque part” pour éviter le pourrissement et les conséquences qui en découleraient, dont l’entrainement de l’armée dans le tourbillon politique. Mais, d’ores et déjà, elle ne semble pas sérieuse et elle ressemble plus à une manœuvre visant à isoler les partis politiques, l’offre de dialogue n’étant adressée qu’à “la société civile”, sans doute dans une tentative de rallier à sa cause la puissante UGTT, traditionnellement opposée à Ennahdha. Ce qui aurait pour effet, escompte-t-il peut-être, de réduire voire d’annihiler la probabilité d’une entrée en scène de l’armée. Pari risqué sachant qu’en matière de préservation des acquis sociaux et des droits des travailleurs, le chef de l’État n’a rien à proposer et le syndicat tunisien n’a pas pour tradition d’accorder son soutien sans contrepartie. Sauf à agir strictement, non comme syndicat, mais comme force politique, ce que l’UGTT sait faire quand les circonstances le commandent. Comme ce fut le cas en 2011.

Douze ans après la Révolution des Jasmins, la Tunisie vit l’incroyable destin de devoir peut-être tout refaire. Et plutôt deux fois qu’une. D’abord, face au régime autoritaire de Kaïs Saïed, puis face à une alliance militaro-islamiste si d’aventure elle devait faire irruption, favorisée par la dérive en cours d’un chef d’État dont on aurait alors d’autres bonnes raisons de croire qu’il aura gouverné sans la plénitude de ses facultés mentales. 

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QUAND L’AFRIQUE CORRIGE CARTHAGE…Par Saïd CHEKRI

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Qui l’eût cru ? Théâtre de la Révolution des Jasmins qui avait inauguré les “Printemps arabes”, la Tunisie, perçue alors comme le berceau d’un renouveau politique longtemps attendu, vient de se faire “taper sur les doigts”, douze ans après, par une juridiction…africaine. L’Afrique n’étant pas réputée, jusqu’ici, comme un paradis des droits humains, ni du droit tout court, la gifle est d’autant plus cinglante et peut même faire plus mal que les observations et autres rappels à l’ordre venus d’Europe qui, eux, ont fini par se banaliser au fil du temps. Ce 22 septembre, lors de sa 66ème session ordinaire tenue à Arusha, en Tanzanie, où elle est basée, la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples (CADHP), organe judiciaire de l’Union africaine, a pointé de graves atteintes du chef de l’État tunisien aux droits de l’Homme dans son pays, dans une ordonnance rendue suite à une plainte de l’avocat tunisien Brahim Belghith qui accuse le locataire du Palais de Carthage de non-respect de principes essentiels énoncés dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, adoptée en 1981 et ratifiée, à ce jour, par 33 États du continent, dont la Tunisie. Il s’agit notamment d’articles portant sur les droits des peuples à “l’autodétermination” et à leur “participation à la gestion des affaires de leurs pays”. La Cour a ainsi retenu, essentiellement, une violation des articles 1 et 13 de ladite Charte qui consacrent le droit des citoyens des pays membres de l’Union africaine qui l’auront ratifiée de participer, via des mécanismes et organes appropriés, à la gouvernance dans leurs pays respectifs.    

Ces griefs retenus ainsi énoncés contre l’Exécutif tunisien sous la houlette de Kaïs Saïed sont déjà assez graves. Le “réquisitoire” ne s’arrête pas là, pour autant. Il est également reproché à Kaïs Saïed d’avoir délibérément créé un “vide juridique important” en ne mettant pas en place une Cour constitutionnelle. La Cour africaine juge impératif d’y remédier et exige que soit mis en place cet organe juridique institué par la Constitution de 2014. L’ordonnance de la CADHP n’omet pas de dénoncer plusieurs décrets présidentiels pris par le chef de l’État tunisien, dont ceux de juillet et août 2021 qui mettaient fin aux activités parlementaires et levaient l’immunité des députés, celui du 22 septembre 2021 par lequel Kaïs Saïed s’arrogeait des pouvoirs élargis et renforcés, s’autorisant notamment à légiférer par décret, sans aucun contre-pouvoir, mais également celui du 11 octobre par lequel il nommait Najla Bouden comme chef du gouvernement.

Sachant qu’elle n’est ni exécutoire ni contraignante, cette ordonnance de la Cour africaine des droits de l’homme peut néanmoins s’avérer coûteuse pour Kaïs Saïed. Pour la Tunisie aussi. 

D’abord parce qu’elle est précisément rendue par une juridiction africaine, ce qui n’est pas monnaie courante. Elle signe donc, à coup sûr, le début d’une dépréciation inexorable de l’image de la Tunisie dans le continent et un recul de son poids au sein de l’Union africaine. Les contre-coups d’un tel revers peuvent aussi être d’ordre économique. À l’heure où Carthage peine à négocier et obtenir un prêt du Fonds monétaire internationale (FMI) et attend désespérément d’improbables investissements étrangers, et alors que se poursuit la guerre russo-ukrainienne dont le monde subit déjà les conséquences économiques, la facture n’en peut être que plus corsée pour la Tunisie. L’amitié et la sollicitude d’Alger peuvent, pour le moment, aider à alléger quelque peu le fardeau des pénuries de produits alimentaires, mais elles ne peuvent pas protéger des désastres d’une politique de liquidation des acquis démocratiques de la Tunisie.  Il semble qu’au Palais de Carthage, on n’ignore pas totalement les retombées d’un tel verdict de la CADHP. Preuve en est que Tunis a essayé, autant que faire se peut, donc sans se déjuger, de disqualifier la requête de l’avocat Brahim Belghith en lui opposant “l’absence de preuves de violations des droits de l’Homme” et, bien sûr, non sans crier à “une atteinte au principe souveraineté nationale”. Un plaidoyer que la Cour a rejeté dans la forme et dans le fond, rappelant qu’elle a compétence à traiter des “allégations de violation d’un ou plusieurs des droits protégés par la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, que les violations alléguées concernent ou non la sécurité et la paix internationales”.

Ensuite, l’ordonnance ainsi rendue peut en coûter à la Tunisie parce qu’elle est appelée à servir de référence et à faire tache d’huile, les organisations et instances internationales de défense des droits de l’Homme, qu’elles soient gouvernementales ou indépendantes, ne pouvant faire moins que la CADHP qui leur aura montré la voie.

S’il y a, à l’évidence, matière à se lamenter de voir le pays de Mohamed Bouazizi en arriver là, car c’est dans ce pays que naquit, il y a douze ans, l’espoir d’une mutation démocratique qui toucherait l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, on peut aussi expliquer cette régression spectaculaire : une décennie de gouvernance islamiste ne pouvait qu’ouvrir la voie à retour de l’autoritarisme, dans une version ou une autre.

Il reste la satisfaction de voir qu’en Afrique, commence à voir le jour une société civile de moins en moins encline à composer avec des pouvoirs sans légitimité ou à fermer les yeux sur des gouvernances hors droit. Voilà une mutation que Kaïs Saïed, comme d’autres, n’avaient peut-être pas vu venir.    

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AG DE l’ONU : LES INCANTATIONS ET LES QUERELLES DU VIEUX MONDE ONT LA PEAU DURE

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Par Saïd CHEKRI

On savait que la guerre en Ukraine allait planer sur l’Assemblée générale des Nations unies de cette année 2022, qui s’est ouverte mardi à New-York. On savait aussi que les intervenants appelés à s’exprimer à l’occasion de cette grande messe diplomatique internationale n’allaient pas occulter la pandémie de Covid-19 qui, d’ailleurs, avait empêché ce grand rendez-vous de se tenir en présentiel deux fois de suite. Les drames humains que la propagation du virus a provoqués partout dans le monde et son impact sur la vie des populations et les milieux des affaires sont encore trop proches. Qui pour se plaindre des conséquences économiques et sociales de cette crise sanitaire qui avait surpris le monde, qui pour avertir que d’autres cataclysmes du genre sont encore à craindre et appeler à s’en prémunir et à s’y préparer tous ensemble, chacun allait en dire un mot. Certains aussi pour justifier l’état peu enviable de leurs économies et de leurs gouvernances qui, pourtant, n’étaient pas bien meilleures avant la pandémie, ni même longtemps avant. C’est bien connu, les tribunes internationales sont aussi des opportunités que savent saisir les potentats avertis pour adresser des messages à consommation interne, avec, en sus, l’avantage qu’elles donnent ainsi de “prendre le monde à témoin”. 

Ce qu’on savait moins, en revanche, c’est que ni l’invasion de l’Ukraine par les forces armées russes et ses conséquences géostratégiques, ni la pandémie de Covid-19 et l’alarme qu’elle sonne quant à une possible survenue d’une autre catastrophe sanitaire de dimension planétaire, ni encore les périls déjà connus que sont les perturbations climatiques, la désertification, la rareté de l’eau ou la pauvreté galopante n’allaient “distraire” certains participants à l’AG au point de les détourner de leur art : celui d’accorder la primauté à de vieilles questions, plus que jamais accessoires aux yeux du monde, reléguant au second plan des faits qui, déjà, ont des conséquences y compris sur la situation interne de leurs pays. Des conséquences parfois lourdes qu’ils ne pourront pas supporter dans la durée si, par exemple, la guerre russo-ukrainienne devait s’éterniser. 

Ainsi, quand le président français, comme le feront sans doute d’autres  qui vont lui succéder à la tribune de l’Assemblée, plaide pour l’urgence de mettre fin à l’invasion du territoire ukrainien et de faire cesser le conflit dans sa forme armée et laisser place à la négociation, le sénégalais Macky Sall croit bon de redire une incantation que bien des dirigeants africains avaient déjà dite sur le refus de l’Afrique d’être un éternel foyer de tensions et qu’il est temps de croire en les “capacités” des dirigeants et organes de médiation africains à produire des “solutions”, eux qui n’ont jamais pu, à ce jour, trouver d’issue aux nombreux conflits inter-africains, aux guerres civiles et aux coups d’Etat qui, souvent, mettent fin à des présidences à vie…pour en inaugurer d’autres. Ainsi aussi du représentant du royaume marocain qui a quasiment limité son intervention à la question du Sahara occidental, histoire d’interpeller directement l’Algérie afin qu’elle fasse preuve de “bonne foi” sur cette question mais aussi l’épingler sur le dossier des réfugiés sahraouis. On n’a pas encore entendu la réplique de la partie algérienne, représentée à cette Assemblée par son ministre des Affaires étrangères, mais elle viendra à coup sûr. Voilà en effet une polémique qui tombe à pic pour Alger qui trouvera là une bonne raison d’assumer sa part dans cette vieille querelle entre les deux voisins mais surtout un excellent alibi pour s’attarder sur ce même dossier du Sahara occidental plutôt que sur ce “sujet qui fâche” qu’est la guerre en Ukraine. Un sujet sur lequel elle est plus que jamais mal à l’aise, notamment depuis que la Maison blanche a commencé à montrer un agacement évident vis-à-vis de la position algérienne sur cette guerre. Une position jugée, au mieux, ambigüe et, au pire, trop favorable à Moscou. Il y a en effet de quoi susciter quelques inquiétudes pour Alger, Washington ayant également sorti l’arme des droits de l’Homme au Conseil de l’ONU où sa représentante a nommé l’Algérie aux côtés de pays accusés de graves atteintes aux droits humains, comme l’Azerbaïdjan ou le Vietnam. Histoire de montrer que tout cela ne le désarçonne pas, Ramtane Lamamra s’emploie pour l’heure à faire, dans les travées du siège onusien, la promotion de la candidature algérienne au Conseil de sécurité de l’ONU en qualité de membre non permanent. Très sérieusement, semble-t-il. Aussi sérieusement que Macron a plaidé pour le rejet de la logique “Ouest contre Est” ou “Nord contre Sud” et pour le triomphe de “l’unité du monde”…au nom même du “non-alignement”. A chacun son incantation.                                     

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LIGUE ARABE : NUAGES SUR LE SOMMET. Par Saïd CHEKRI

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Il en était temps : les États membres de la Ligue arabe sont enfin parvenus à un accord sur la date et le lieu de la tenue du prochain sommet de leurs chefs d’État, le 31ème du genre. Ce sera les 1er et 2 novembre prochain à Alger, comme l’avait indiqué le président algérien, Abdelmadjid Tebboune au printemps dernier, suite au report de cette rencontre qui était initialement prévue en mars dernier. À moins d’un rebondissement spectaculaire, toujours possible en raison des relations exécrables entre certains régimes de la région, cette conférence au sommet coïncidera, comme l’a souhaité Alger, avec la célébration du 68ème anniversaire du déclenchement de la révolution algérienne dont on connait l’aura dans le monde, en général, et dans la sphère géographique arabe, en particulier. 

Pour Alger, l’on peut même dire que c’est déjà un pari gagné car le doute avait longtemps plané sur le maintien du lieu de ce rendez-vous qui ne faisait pas consensus au sein de la Ligue. Le souhait de l’Algérie de voir la Syrie retrouver son siège dans l’Organisation panarabe, d’une part, et la rupture de ses relations diplomatiques avec le Maroc depuis l’été 2021, d’autre part, ont pesé lourd, en effet : de nombreuses capitales arabes, en rupture définitive avec Damas en raison de son amitié trop poussée avec Téhéran et le Hezbollah libanais, mais aussi d’autres entretenant d’excellentes relations avec Rabat, ne pouvaient accepter de confier le rôle de “locomotive” à Alger, d’autant que celle-ci était soupçonnée de chercher à exploiter l’organisation du Sommet pour promouvoir son propre agenda et, par là même, redorer le blason de sa diplomatie tombée en panne et en disgrâce depuis quelques années, puis lourdement impactée par la situation interne du pays des suites du mouvement populaire du 22 février 2019 et de ses répliques qui n’en finissent pas de secouer le sérail.

Depuis l’arrivée de Tebboune au Palais d’El-Mouradia, en effet, l’Algérie s’essaie à un retour sur la scène internationale et la “porte arabe” était perçue comme la plus commode, le chemin le plus court. Mais l’ambition d’Alger qui souhaite même “une réforme de la Ligue arabe” n’est pas sans contrarier certains États au sein de la Ligue qui tiennent à préserver leur leadership et ne consentent pas à céder un pouce de leur influence. Il s’agit, en particulier, des États du Golfe. C’est donc peine perdue pour Alger qui doit se rendre à l’évidence : elle ne peut réussir aujourd’hui ce qu’elle n’avait pu réaliser quand sa situation politique interne, l’état de ses finances et la conjoncture mondiale pouvaient lui permettre de nourrir les plus grandes ambitions. Elle était alors trop occupée à prolonger indéfiniment le règne de Bouteflika à la faveur d’un prix du baril jamais égalé jusque-là…Et du satisfecit de partenaires étrangers qui en profitaient aussi.          

Le chef de l’État algérien a donc entamé l’envoi d’invitations officielles à ses homologues de la Ligue dont certains ont déjà confirmé leur présence. Des médias connus pour leur constante allégeance au régime d’Alger y ont vu un “succès” de la diplomatie algérienne.  Mais, dans la liste des invités, point de Bachar El Assad. De guerre lasse et sans doute pour “sauver son Sommet”, Alger a dû “laisser tomber l’affaire”, mais c’est Damas qui a finalement annoncé son “souhait” de ne pas être au rendez-vous. Ce qui, du même coup, épargne un désaveu pour Alger. Contrairement au président syrien, le roi du Maroc, Mohamed VI, est bel et bien sur la liste des chefs d’États conviés par Abdelmadjid Tebboune à la conférence d’Alger. Là encore, ce n’est une voix officielle algérienne mais plutôt le ministère marocain des Affaires étrangères qui l’a fait savoir, il y a une semaine, via un communiqué annonçant la venue prochaine du ministre algérien de la Justice à Rabat pour remettre une invitation officielle du chef de l’État algérien au souverain marocain.

Mohamed VI à Alger le 1er novembre prochain ? Voilà certainement qui fera de l’ombre à tous les autres chefs d’État qui feront le déplacement et qui, peut-être, éclipsera totalement les actes de la Conférence, voire ses enjeux et ses résolutions. D’autant que celles-ci ne seront pas révolutionnaires, tant elles devront ressembler, y compris par le style de rédaction et le vocabulaire, à celles inscrites dans les déclarations finales des dix ou vingt derniers Sommets.

En sa qualité de pays organisateur de la réunion dont le “maitre d’œuvre” est la Ligue arabe, l’Algérie a donc dû se plier aux exigences protocolaires que commande un tel événement. Le fait-t-elle avec quelque secret espoir que le souverain marocain décline l’invitation au sommet ou qu’il y délègue un représentant de rang inférieur ? Beaucoup d’observateurs n’excluent pas qu’Alger ait compté avec cette habitude de Mohamed VI de bouder les sommets arabes. Mais des indiscrétions relayées par des médias font état d’une décision déjà prise : le roi sera bel et bien présent à Alger. A condition que, dans les 45 jours qui nous séparent du 1er novembre prochain, rien ne vienne chambouler le cours normal des événements. Rien n’est moins sûr, cependant. Entre Alger et Rabat, les tensions sont telles qu’elles risquent, à tout moment, d’accoucher d’un incident qui ne serait pas sans effet sur le Sommet. À Alger, on semble vouloir s’en prémunir. C’est du moins ce que suggère la nomination d’un certain Amar Belani, qui était jusque-là aux avant-postes dans les polémiques récurrentes avec le Makhzen et ses médias, aux fonctions de secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Comme pour l’éloigner des projecteurs et surtout… des micros. Pour autant, les risques de dérapages restent réels et les nuages continueront à planer sur le Sommet d’Alger.           

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AUTOMNE CHAUD ET HIVER GLACIAL POUR KAÏS SAÏED. Par Saïd CHEKRI

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Une rentrée sociale chaude en Tunisie, voilà un scénario que de nombreux observateurs n’avaient de cesse d’annoncer, justifiant leurs prévisions par le blocage politique et la crise économique qui, depuis des mois, mettent le pays dans une situation d’incertitude et lui interdisent de se donner une vision claire quant à son avenir immédiat. Et alors que l’été tire à sa fin et que les plages et les hôtels se vident peu à peu des touristes locaux et étrangers dont la présence pouvait, comme jadis, donner l’illusion d’une Tunisie gaie, tranquille et prospère, les ingrédients d’un automne agité viennent sonner la fin d’une récréation qui aura été éphémère.

Ce  mercredi 7 septembre, la Banque mondiale a publié sa note de conjoncture sur la Tunisie pour la période du premier semestre de l’année en cours. L’intitulé du bulletin est, à lui-seul, significatif: “Gérer la crise en période d’incertitude“. Mais ce sont plutôt les chiffres qui ont de quoi inquiéter et qui invitent au pessimisme: révision à la baisse du taux de croissance pour 2022,  un déficit commercial qui s’est creusé de 56% en six mois, un taux d’inflation passé de 6,7% à 8,1% entre janvier et juin, un déficit budgétaire qui devrait atteindre 9,1% en 2022, contre 7,4% en 2021. Certes, la guerre en Ukraine et le renchérissement des prix et des coûts de production qu’elle a induit y sont pour beaucoup. D’autant plus que leurs effets économiques et sociaux sont venus s’ajouter à ceux de la pandémie du Covid-19 qui avaient déjà impacté la fragile économie tunisienne. Mais ces chiffres sont aussi à inscrire au bilan de la gouvernance de Kaïs Saïed qui, depuis son arrivée au Palais de Carthage, s’est moins occupé à traiter les épineux dossiers économiques qu’à étendre et fortifier ses pouvoirs sans trop savoir quoi en faire…dans un pays dont plus d’un tiers de la population est classée pauvre. 

Et comme pour lui rappeler que, sur le front politique également, il n’est pas au bout de ses peines et qu’il aura encore fort à faire pour rendre irréversible son coup d’Etat du 25 juillet 2021 qu’il a cru conforter par le référendum de révision constitutionnelle du 25 juillet dernier, l’opposition annonce sa “décision définitive” de boycotter les législatives qu’il a programmées pour le 17 décembre prochain parce que cette échéance s’inscrit “dans le cadre du coup d’Etat contre la légitimité constitutionnelle“, estime le Front de salut national, une coalition de partis politiques d’opposition fondée  en mai dernier, dont fait partie la formation islamiste Ennahdha de Rached Ghanouchi, aux côtés d’une dizaine d’autres partis ou organisations dont “Citoyens contre le coup d’Etat”, “Tunisiens pour la démocratie”, “Initiative démocratique” et une “Coordination des députés” ayant siégé dans l’ancienne Assemblée que Saïed a dissoute d’autorité.

Le boycott des prochaines législatives par l’opposition est évidemment un coup dur contre l’agenda de Kaïs Saïed qui escomptait un début de “normalisation” de la vie politique tunisienne par la mise en place d’un parlement élu mais sans réels pouvoirs. Il n’en sera donc rien et tout indique que Kaïes Saïed, au sortir d’un automne chaud, sera confronté à un hiver glacial. Il lui reste certes à espérer qu’à défaut de lui apporter son soutien, la puissante Centrale UGTT continue à se complaire dans une position mitigée et qu’elle s’interdise d’entrer de plain pied sur la scène politique. C’est pourtant sur un autre terrain qu’il faut attendre ce syndicat: le front social qui est naturellement le sien et qu’il n’a pas pour tradition de déserter, encore moins lorsque l’appel du monde du travail se fera pressant. Et  l’on peut parier qu’il le sera, le gouvernement tunisien ayant, en guise de réponse à la crise, inscrit dans son programme un plan de réformes structurelles qui touchera  visiblement au système de subventions des prix en vigueur jusqu’ici. Ce qui, immanquablement, aura pour effet de grossir les rangs des Tunisiens classés dans la catégorie des “pauvres” dont le nombre dépasse déjà l’inquiétant seuil des 4 millions.

Kaïes Saïed a peut-être lui-même réuni les conditions de sa chute, car les effets d’une crise économique qu’il aura reléguée au second plan malgré son caractère d’urgence se conjugueront fatalement à une situation politique intenable qu’il aura créée par un exercice du pouvoir incompatible avec l’Histoire récente de la Tunisie. L’opposition qui ne cesse de l’appeler à démissionner a peut-être la conviction qu’il devra le faire un jour. Parce qu’il aura de plus en plus de raisons de s’y résoudre.    

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CRISE EN LIBYE : IMPUISSANCE ONUSIENNE, ÉCHEC NORD-AFRICAIN. Par Saïd CHEKRI

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La recherche d’une issue consensuelle à la crise libyenne patine de nouveau. Alors que l’ONU exprimait ce mardi des inquiétudes, disant suivre “avec une profonde préoccupation les mobilisations militaires et la menace de recourir à la force” dans le but de résoudre le conflit qui oppose le Gouvernement de Tripoli au Parlement siégeant dans l’est du pays, la désignation du futur émissaire onusien en Libye, problématique à plus d’un titre, vient compliquer la donne.

L’escalade militaire est en effet à craindre quand on sait que les combats entre les groupes fidèles aux deux Premiers ministres sont récurrents. Le 22 juillet dernier à Tripoli, des affrontements ont fait 16 morts et une cinquantaine de blessés et Fathi Bachagha ne cesse, depuis sa désignation par le Parlement au poste de chef de gouvernement, d’annoncer sa détermination à entrer dans Tripoli quitte à recourir, si nécessaire, à l’usage de la force. Menace à laquelle refuse de céder le gouvernement en place dans la capitale, arguant qu’il est né d’un processus politique légitime car parrainé par les Nations-unies. Un argument que l’autre bord bat en brèche, pour sa part, en rappelant que la mission convenue du gouvernement de Dbeibah devait consister en l’organisation d’élections législatives et présidentielle initialement programmées pour décembre dernier et dont le report pour cause de “divergences profondes sur leur base juridique” est en lui-même un échec qui devait impliquer la démission du gouvernement de Tripoli.

C’est dire que l’impasse est totale et qu’elle implique de graves périls sécuritaires pour la Libye qui pourrait replonger, du jour au lendemain, dans le chaos qui avait suivi la chute du régime de Kadhafi en 2011, mais aussi pour l’ensemble des pays d’Afrique du nord. C’est sans doute l’imminence de ces périls qui a convaincu l’ONU de se départir de l’attitude attentiste qui était la sienne depuis la fin de l’année dernière face au blocage de sa feuille de route. Elle entreprend donc une reprise en main du dossier libyen et tente d’amorcer un processus de dénouement de la crise. Mais ça grince dès le premier pas : la désignation d’un nouveau représentant onusien qui fasse consensus en Libye s’avère aussi problématique que la crise elle-même. Toute candidature acceptée par un bord est, de facto, rejetée par l’autre. Ainsi, au moment où l’on pensait que le Conseil de sécurité de l’ONU allait parvenir enfin à un premier consensus attendu depuis huit mois, le gouvernement d’Union nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah oppose son refus à la désignation du Sénégalais Abdoulaye Bitali au poste d’émissaire onusien pour la Libye parce qu’il estime que Dakar apporte son appui au camp d’en face. Tout comme ce camp s’était lui aussi opposé, auparavant, à la désignation de l’Algérien Sabri Boukadoum à ce poste, considérant que l’Algérie est “partie prenante” dans le conflit en raison de son soutien au gouvernement de Tripoli. La désignation d’un émissaire onusien n’étant pas une affaire strictement interne de la Libye, l’ONU n’est pas tenue de se soumettre au diktat de l’une ou l’autre des parties en conflit dès lors que sa proposition est soutenue par la majorité des Etats membres. Mais le pragmatisme et le simple bon sens commandent que toute candidature proposée par l’ONU obtienne le quitus et jouisse de la confiance de chacun des deux protagonistes, sans quoi les chances de réussite du futur émissaire sont compromises d’emblée puisque, sans l’accord des deux parties en conflit, l’émissaire constituerait un facteur d’aggravation de la crise plutôt qu’un acteur pouvant contribuer à son dénouement. C’est dire que la candidature de Bitali pourrait connaitre le même sort que celle de Boukadoum.  

Cet épisode du conflit libyen, déjà vieux de onze ans, vient nous rappeler que la crise est incontestablement entretenue et amplifiée par les interférences étrangères et que, plus qu’un pays dans une impasse politique, la Libye est désormais un territoire ouvert à toutes les influences. Et que celles-ci y ont toutes pignon sur rue. À l’impossible nul n’étant tenu, l’impuissance onusienne à régler la crise à ce stade, en raison de ces interférences, est compréhensible. Car l’impuissance est d’abord celle de l’Union africaine (UA) qui fut proclamée, ironie du sort, à Tripoli en 1999, pour succéder à l’ex-OUA (organisation de l’Unité africaine). Mais elle est surtout celle du voisinage immédiat de la Libye : les Etats d’Afrique du nord, à commencer par ceux dirigés par des régimes amis ou alliés de Kadhafi qui, onze ans après, refusent de faire leur mue et prétendent pouvoir jouer un rôle prépondérant dans le dénouement de la crise libyenne.   

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RELANCE DU SOMMET USA-AFRIQUE : QUOI DE MIEUX QUE LE SOMMET FRANCE-AFRIQUE ? Par Saïd CHEKRI.

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Le président américain Joe Biden a annoncé en juillet dernier la tenue, du 13 au 15 décembre prochain, à Washington, d’un sommet USA-Afrique auquel seront invités des dizaines de chefs d’État africains. Pour le chef de la Maison Blanche, il s’agit, à l’évidence, de renouer avec une politique initiée par le dernier président démocrate des Etats-Unis, Barack Obama, puis mise entre parenthèses par son successeur, le républicain Donald Trump, comme tant d’autres dossiers. Mais pas seulement. La montée des tensions induite par la guerre en Ukraine, mais aussi la grandissante implication de la Russie en Afrique et l’importante percée diplomatique réalisée par la Chine dans ses relations avec de nombreux pays de ce continent, soutenue qui plus est par des investissements économiques colossaux, confèrent un caractère d’urgence stratégique à la relance de l’agenda africain des Etats-Unis.

Dans le communiqué daté du 20 juillet dernier et annonçant la date dudit sommet, Joe Biden n’a pas tari de promesses. C’est dire qu’à la Maison Blanche, l’on a conscience du retard pris et du temps perdu dans une guerre d’influence sur ce vaste continent qui connait la plus forte croissance économique. Une croissance qui en fait à la fois un énorme marché de consommation et un vaste terrain d’accueil pour les investissements. Mais l’Afrique est aussi susceptible de constituer à l’avenir le foyer des plus grandes tensions qui pourraient secouer, voire menacer le monde occidental : la forte croissance démographique que connaissent beaucoup de pays du continent est de nature à enrayer les fragiles progrès sociaux réalisés ici et là grâce à ladite croissance économique qui n’est pas forcément durable. Un talon d’Achille qui, associé au déficit démocratique et aux changements climatiques dont les effets pourraient peser plus lourdement sur le continent noir que sur d’autres régions du monde, fait craindre à l’Occident et, notamment à l’Europe, le scénario du pire : celui qui verrait des millions de jeunes Africains, hommes et femmes, émigrer vers le nord jusqu’à submerger les pays les plus au sud du Vieux contient.

De fait, toute offensive diplomatique en direction de l’Afrique serait vaine si elle n’est pas accompagnée de programmes ambitieux destinés à faire face aux défis du futur que sont la sécurité alimentaire, l’emploi, l’éducation, la question environnementale et la promotion de la démocratie et des droits humains. Des dossiers sur lesquels Biden s’engage avec, à la clé, la promesse de mobiliser des “milliards de dollars“, à en croire Alice Albright, P.D.G de l’Agence de développement américaine Millenium Challenge Corporation (MCC).

Voilà donc une kermesse qui promet de prendre un caractère annuel comme celles auxquelles elle vient s’ajouter et qui ont pour noms “sommet France-Afrique”, “sommet Chine-Afrique” et “sommet Russie-Afrique”. C’est ainsi que Biden, conscient de la “concurrence”, affirme que son administration ne demande pas à ses “partenaires africains” de “choisir“. Il ajoute toutefois qu’il est certain que “les Etats-Unis offrent un meilleur modèle“, reconnaissant de fait que les Africains auront bel et bien à choisir. Et que leurs choix seront peut-être aussi variés que disparates. Car la démocratie, la bonne gouvernance, l’implication des diasporas et le respect des libertés et des droits humains qui, à ses yeux, sont autant d’avantages comparatifs à l’actif de son pays, sont perçus comme des inconvénients majeurs par certains dirigeants africains, ceux-là mêmes que Moscou et Pékin soutiennent sans rien leur demander quant à leur façon d’exercer le pouvoir, au nom du principe dit de “non-ingérence”. Comme si soutenir un régime sans légitimité n’était pas de l’ingérence. 

Or, c’est bien sur ce seul terrain que les Etats-Unis peuvent faire la différence en Afrique. Et c’est bien parce que la France n’a jamais su jouer sur ce registre qu’elle a fini par se laisser distancer par la Chine et qu’elle est sur le point d’être “larguée” par la Russie. Toute dictature serait plus à l’aise à coopérer avec Pékin ou Moscou plutôt qu’avec Paris ou Washington. Car Paris et Washington seront toujours dans l’obligation de composer avec leurs opinions publiques respectives, ne serait-ce que pour des considérations électorales. Une contrainte qui ne pèse pas sur les régimes russe et chinois qui, de fait, ont toute latitude d’apporter un soutien franc, inconditionnel, permanent et sans nuance à leurs amis d’Afrique ou d’ailleurs.  L’ambition africaine des Etats-Unis pourrait donc rencontrer les mêmes écueils et subir le même sort que la vacillante “France-Afrique” dont le récent revers subi au Mali est peut-être le signe le plus évident de l’échec définitif de “la politique africaine de la France”. Certes, le statut d’ex-puissance coloniale de la France lui rendait la tâche plus complexe qu’elle pourrait l’être pour les Etats-Unis. Mais ce statut aurait pu tout aussi bien peser plutôt en sa faveur si elle avait d’emblée placé le critère de la démocratie comme un repère majeur dans la définition de sa politique étrangère en général et de sa politique africaine en particulier. La recherche de ses intérêts immédiats, élevée au rang de dogme, l’en avait empêchée. Elle en paie le prix aujourd’hui. 

La future relation Etats-Unis-Afrique saura-t-elle éviter les chemins sinueux de la politique africaine de la France qui n’aura servi ni l’Afrique et les Africains ni, désormais, la France elle-même qui voit son influence et son rôle rétrécir d’année en année sur un terrain où elle était pourtant mieux placée ?    

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L’Algérie veut rejoindre les BRICS : stratégie de fond ou rebuffade de circonstance ? Par Saïd CHEKRI.

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L’Algérie semble tentée d’adhérer au groupe des cinq pays émergents appelé communément BRICS et constitué du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du sud. C’est le chef de l’Etat en personne, Abdelmadjid Tebboune, qui a fait état de la volonté d’Alger de s’ajouter à cette alliance économique transcontinentale. Estimant cette  adhésion « envisageable » dès lors que son pays « remplit globalement »  les conditions nécessaires pour intégrer cette « force économique et politique », il explique l’intérêt d’une telle option par  la possibilité qu’elle donnerait à l’Algérie de » se préserver des tiraillements entre les deux blocs » que les Etats-unis et l’Occident, d’une part, et la Russie et ses alliés, d’autre part.

L’incongruité était si remarquable qu’elle enflamma les réseaux sociaux sitôt terminée l’intervention télévisée de Tebboune : comment un pays pourrait-il rester à équidistance des « deux blocs » et s’affranchir de leur influence s’il est membre d’une alliance dont le chef de file incontesté est… la Russie elle-même ? Et la question est d’autant plus pertinente que le chef de l’Etat algérien admet volontiers la dimension éminemment politique de cette alliance. Vladimir Poutine, en tout cas, n’a jamais fait mystère de la philosophie qui doit guider l’action des BRICS sur la scène mondiale. En juin dernier, lors du sommet virtuel des pays membres de cette alliance auquel a pris part Abdelmadjid Tebboune en tant qu’invité, le président russe n’a pas manqué d’éloquence quant au rôle qui incombe au groupe des cinq dans la situation de crise que connait le monde aujourd’hui. «Ce n’est qu’en se basant sur une coopération honnête et mutuellement avantageuse que l’on peut chercher des issues à la situation de crise frappant l’économie mondiale à cause des actions égoïstes et irréfléchies de certains pays », a-t-il dit , comme dans un discours d’orientation à l’adresse des chefs d’Etat des Brics…Et de leurs invités du jour, de toute évidence. Il est vrai que, placée dans son contexte,  l’allocution du chef du Kremlin avait pour but essentiel d’endosser les dégâts collatéraux de la crise actuelle aux sanctions économiques et financières prises par les Occidentaux à l’encontre de Moscou et surtout pas à l’offensive russe contre l’Ukraine. Sauf que, ce faisant, il ne fait pas moins qu’impliquer directement les Brics dans le conflit qui oppose son pays et ses alliés, anciens, nouveaux ou futurs,  au bloc de l’Ouest depuis l’époque de l’URSS et de la guerre froide à ce jour. Pour Poutine, les Brics sont une opportunité à saisir pour réoccuper l’espace laissé vacant par le défunt bloc de l’Est mais aussi pour faire revivre ses paradigmes politiques et géostratégiques.  Et ce n’est sûrement pas la Chine, autre ténor du groupe qui a aussi maille à partir avec les Etats-unis, qui irait à l’encontre de ce postulat de base. 

L’explication du souhait de Tebboune d’atteler l’Algérie à la locomotive Brics est donc à chercher ailleurs que dans la quête d’un positionnement neutre et  équidistant des deux blocs. Car, on le voit, une adhésion d’Alger à ce groupe est politiquement et stratégiquement engageante et appellera forcément de profonds bouleversements de ses relations avec les Etats tiers, à commencer par ceux de l’Union européenne –UE-. Or, Alger et l’UE sont liés par un accord d’association depuis 20 ans. Si rien n’interdit d’entretenir des relations privilégiées avec des partenaires aussi nombreux que divers comme tente de le faire l’Algérie pour s’affranchir de toute tutelle, frapper ainsi à la porte des Brics équivaudrait en réalité à franchir le premier pas dans une démarche visant à se libérer, prochainement, de ses engagements vis-à-vis de l’UE. Cette lecture est d’autant plus probable que l’accord d’association signé en 2002 avec Bruxelles est de plus en plus décrié par Alger qui, ces dernières années, multiplie les appels à sa renégociation , afin d’y mettre plus d’équilibre dans les échanges commerciaux entre les deux parties. Mais, là aussi, l’argument du manque d’équité commerciale cache mal les considérations politiques et stratégiques  qui divisent profondément l’Algérie et l’Union européenne. L’incompatibilité à ce niveau s’est d’ailleurs aggravée ces deux dernières années, soit depuis le « remodelage interne » du pouvoir à Alger. La récente passe d’armes entre Alger et Madrid, qui avait poussé l’UE à intervenir immédiatement pour apporter son soutien à l’Espagne, a sans doute marqué une nouvelle étape dans la dégradation de la relation algéro-européenne et mis l’Algérie en situation de devoir rechercher d’autres partenaires économiques qui peuvent aussi se transformer en alliés politiques dans sa sphère régionale.

Reste une question : L’Algérie peut-elle bouder son voisinage immédiat, voire tenir une position de défiance envers la rive nord de la méditerranée en comptant sur le soutien des lointains Brics ou d’une Russie empêtrée dans une guerre qui lui sera plus coûteuse que prévu ? Au delà des retombée économiques positives d’une adhésion à l’alliance des cinq dont il convient de douter en raison de la structure actuelle et des failles de l’économie algérienne, mais aussi du fossé qui sépare son  niveau d’expertise de celui des Brics, aussi large que leur éloignement géographique, le gain politique n’est pas plus garanti.    

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Tunisie : sous pression, Kaïs Saïed déjà dos au mur. Par Saïd CHEKRI

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Kaïs Saïed commencerait-il enfin à douter de la pertinence et de la faisabilité de son projet d’accaparement total du pouvoir sans se soucier des oppositions, des inquiétudes et de ce qui pourrait en découler ?  Se serait-il rendu compte qu’en l’affranchissant de tout contre-pouvoir, le référendum du 25 juillet l’a aussi mis dos au mur ? 

Dix jours à peine après cette consultation très largement boycottée par les Tunisiens et dénoncée plus ou moins sévèrement par l’Union européenne et le département d’État américain, Kaïs Saïed tente de “solder” un premier dossier politique lourd parmi ceux, nombreux, induits par la politique de mainmise sur tous les leviers de commande engagée le 25 juillet 2021 par la dissolution du Parlement et le renvoi du gouvernement. Il vient en effet de donner son feu vert à une indemnisation financière des 57 magistrats qu’il avait révoqués d’autorité en accusant certains d’entre eux de “malversations et d’enrichissement illicite” et d’autres d’avoir “intentionnellement mal géré l’affaire des assassinats politiques” commis durant la transition pour “couvrir des responsables du Mouvement Ennahdha”. Des accusations si graves qu’elles auraient dû conduire les mis en cause tout droit vers une cour d’assises mais qui, en fin de compte, ne leur auront pas coûté plus qu’une sanction administrative, le licenciement ! Et, cerise sur le gâteau, ledit licenciement est de fait reconnu abusif puisqu’ils bénéficieront d’indemnités, selon un communiqué du ministère de la Justice rendu public ce mercredi 3 août. Cette dérobade maladroite, qui est aussi une fuite en avant, est pour le moins spectaculaire ! Et surtout, elle met à nu les vraies intentions du patron du Palais de Carthage et sa volonté encore intacte de parvenir à ses fins : soumettre l’appareil judiciaire pour en faire un instrument au service de ses pleins pouvoirs. De son pouvoir total et personnel. Ce qui, in fine, porte un coup à la crédibilité de sa démarche tout entière et des principaux actes politiques qui ont été siens depuis celui du 25 juillet 2021 jusqu’au référendum qui lui aura donné la Constitution sur mesure qu’il voulait.

On savait que le procédé dont il avait usé pour faire main basse sur l’ensemble de la vie institutionnelle du pays pouvait lui donner l’illusion de “marquer des points” et de faire avancer son “chantier politique”. Mais l’on n’ignorait pas que, ce faisant, il allait inévitablement transformer celui-ci en un “bourbier politique” dans lequel il allait s’enfoncer et enfoncer sa Tunisie. Et dont il lui sera difficile de s’extirper. 

De fait, cette tentative de clore l’affaire dite des magistrats révoqués se solde plutôt par un échec. Du moins pour l’heure. En témoigne la réaction immédiate de l’Association des magistrats tunisiens (AMT) qui, à juste titre, interprète la décision d’indemniser financièrement les 57 magistrats limogés comme une reconnaissance de fait du caractère arbitraire de la sanction prise contre eux. L’AMT ne manque pas de noter que Kaïs Saïed “refuse de reconnaitre publiquement” son abus qu’il croit pouvoir réparer en sollicitant…le trésor qui, pourtant, peine à assurer le versement des salaires des fonctionnaires de l’État sans aide extérieure. Il faut rappeler que la préservation des deniers publics est l’un des objectifs phares déclarés de M. Saïed ! Mais…le voilà déjà pris en flagrant délit de tentative de monnayer une opération politicienne, voire un règlement de compte politique, en puisant dans les ressources du pays alors même que celui-ci fait face à la plus grave crise financière de son histoire. Si cela n’est pas un acte de corruption, cela y ressemble. On ne connait pas le montant global des indemnités que l’État tunisien va devoir verser aux juges révoqués par Kaïs Saïed, pourtant supposées relever du tribunal criminel, et ledit montant ne suffirait sans doute pas à financer quelque grand projet ou investissement d’envergure, mais symboliquement, et donc politiquement, cela est de nature à disqualifier autant la démarche du Raïs et sa gouvernance que le discours qui les porte.

Mais comment en est-il arrivé là si vite ? Sans doute sous l’effet de la pression des oppositions et contestations intérieures qui n’en sont pourtant qu’à leurs premiers balbutiements et des messages en provenance de l’étranger dont le ton, pour l’heure assez doux, va durcir de jour en jour. Si bien que le soutien d’Alger, du Caire et d’Abu Dhabi se révéleront insignifiants ou, tout au moins, insuffisants pour alléger les effets d’un isolement de la Tunisie sur la scène internationale.

Signe que Kaïs Saïed en est à improviser et déjà à naviguer à vue dans le tumulte politique qui est de son fait pour une bonne part, l’issue qu’il préconise pour régler le lourd litige qui l’oppose au pouvoir judiciaire fait suite à l’intervention-surprise de l’AMT, restée silencieuse jusque-là, qui a dénoncé “une atmosphère dangereuse où planent menaces et harcèlements” et qui salué “l’engagement des juges injustement révoqués sous couvert de réformes et de lutte contre la corruption”, non sans rappeler que ces derniers ont mené une grève de la faim pour alerter sur le “massacre judiciaire” en cours en Tunisie. 

C’est dire que le président tunisien semble avoir soudainement mesuré l’ampleur des crises dont il est l’artisan. Lui qui avait refusé qu’une délégation de l’Union internationale des magistrats en visite en Tunisie soit reçue par une quelconque autorité officielle se rend compte que la réalité le somme de tenter une sortie de l’impasse dans laquelle il s’est engouffré. Sachant qu’il a rendez-vous avec d’autres protagonistes, il s’essaie à gérer les conflits au jour le jour, comme pour segmenter le grand litige qui l’oppose, en fait, à la Tunisie, son histoire et son devenir. Et, au-delà, à l’avenir de toute l’Afrique du nord qu’il croit pouvoir noyer dans une entente de conjoncture avec l’Égypte d’Al-Sissi et les Émirats arabes unis, avec la bénédiction d’une Algérie qui, elle-même, est loin d’avoir renoué avec ses propres repères pour tracer son chemin.               

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Kaïs Saïed : coudées franches…mais courte période de grâce. Par Saïd CHEKRI

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Le président tunisien Kaïs Saïed vient de franchir, ce 25 juillet, une nouvelle étape de son entreprise de démantèlement des institutions mises en place au prix d’une transition politique laborieuse et difficile. Mieux, c’est l’ordre constitutionnel en vigueur jusqu’ici qu’il met ainsi à terre pour lui en substituer un autre en totale contradiction avec les objectifs de la révolution de 2011, comme pour réhabiliter le mode de gouvernance qui avait provoqué celle-ci. 

Évidemment, comme tous les autocrates, Saïed a lui aussi un discours pour justifier cette table-rase menée au pas de charge depuis un an : le pays devenait, selon lui, “ingouvernable” en raison des blocages et de l’inertie auxquels le condamnaient l’attelage institutionnel issu de la transition et les différents processus électoraux tenus depuis 2014. Hormis celui qui l’a porté au pouvoir, cela s’entend. Pour lui, la crise économique elle-même et les difficultés sociales des Tunisiens n’ont d’autre raison que ces blocages. Or, si la crise économique s’est exacerbée ces dernières années, notamment depuis l’apparition de la pandémie du Covid-19 et, plus récemment encore, la guerre en Ukraine, ses causes sont structurelles et bien antérieures à la Révolution des Jasmins.  Preuve en est que l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi fut l’étincelle à l’origine de l’incendie qui a brûlé le système Ben Ali. Et le drame du jeune Bouazizi ne fut pas seulement causé par le dépassement d’une policière assurée de l’impunité à l’ombre d’un potentat qui se souciait moins du respect des droits de l’Homme que de la satisfaction du clan des Trabelsi. Ce drame qui avait ému le monde était aussi l’expression d’une récession économique et d’une pauvreté qui sévissaient depuis bien longtemps en Tunisie…même si on ne les voyait pas aux abords des palaces de la côte tunisoise ou encore sur l’avenue Bourguiba.

Les difficultés financières de la Tunisie sont inhérentes, d’abord, à la structure de son économie telle qu’héritée de la gouvernance de Ben Ali et ce n’est évidemment pas en cours de transition politique qu’on peut y remédier, d’autant que ladite transition fut chahutée, de bout en bout, par le mouvement Ennahdha de Ghannouchi, lui-même ne sachant pas sur quel pied danser car empêtré dans ses calculs tactiques et ses ambitions de pouvoir dont il n’a jamais pu se départir, ne serait-ce que pour un temps.    

Il reste que, par son plaidoyer, Kaïs Saïed ne fait en réalité que se mettre lui-même en difficulté : ayant désormais liquidé tous les contre-pouvoirs, il a les coudées franches pour mener toutes les réformes à même de sortir son pays de l’impasse politique et de la crise économique, sans pouvoir invoquer quelque obstacle légal ou institutionnel. Il lui reste certes à résoudre l’équation de la Centrale syndicale UGTT qui, restée jusqu’ici à l’écart de la joute entre Saïed et la classe politique, et donc peu regardante sur les dérives autoritaires du Raïs, ne se résoudra sans doute pas au silence lorsqu’il s’agira de mettre en œuvre ces réformes qui seront forcément dures, voire même insupportables pour le monde du travail. Mais il sera peut-être trop tard pour une réaction forte de ce syndicat. L’on sait en effet que le gouvernement de Saïed s’attèle présentement à concevoir une nouvelle loi sur les associations et les partis politiques sur laquelle il ne faut pas se faire d’illusions : il s’agit de toute évidence de la mise en place de limites juridiques destinées à étouffer l’opposition, notamment le financement et les conditions d’exercice de l’activité partisane, et à limiter l’action et l’influence de la société civile. Et il n’est pas dit que l’UGTT ne sera pas concernée par cette future loi liberticide.

Les 2,6 millions de Tunisiens (sur près de 9 millions d’inscrits) qui ont voté en faveur de la Constitution de Saïed ce 25 juillet l’ont donc fait, pour l’essentiel, sur la base de la promesse d’un règlement de la crise économique et sociale. Certains d’entre eux ont dit, à la sortie des bureaux de vote ou sur les réseaux sociaux, qu’ils n’ignoraient pas la dimension autocratique de la démarche du chef de l’État mais qu’ils fondaient en lui l’espoir de le voir engager le pays sur une voie de sortie du tunnel. C’est dire qu’en accordant leurs suffrages au projet de Constitution voulu par Kaïs Saïed, ils ne lui accordent, en fait, qu’une période de grâce. Pour un président élu par 2,7 millions d’électeurs en 2019, qui aura donc perdu quelques centaines de milliers de vois en trois ans, qui accentue l’inquiétude des plus importants partenaires de son pays, alors même que les négociations d’un prêt auprès du FMI piétinent, c’est plutôt mal parti. 

En Tunisie, “l’automne sera chaud“, promet déjà un opposant qui fut candidat aux présidentielles de 2019. Il faut en effet attendre la fin des vacances et la rentrée sociale pour mesurer l’impact de ce référendum du 25 juillet sur la vie politique tunisienne. Mais on peut d’ores et déjà s’attendre à un surplus d’instabilité politique. Ce qui aura pour effet de complexifier la crise. L’émiettement de l’opposition ne permettra peut-être pas une riposte concertée de sitôt mais n’empêchera pas un emballement de la scène. Les législatives annoncées pour décembre ne suffiront pas à distraire la classe politique, comme escompté sans doute par Kaïs Saïed. Car chacun sait que le Parlement qui en sera issu est d’ores et déjà dépouillé des prérogatives d’un vrai pouvoir législatif par cette nouvelle Constitution qui entrera en vigueur dès la fin du mois prochain.

La période de grâce risque, en définitive, d’être plus courte que l’espère Kaïs Saïed. Il découvrira vite que le plus dur n’est pas de se défaire de tous les contre-pouvoirs, mais plutôt de montrer l’utilité, pour la Tunisie et pour les Tunisiens, des pleins pouvoirs qu’il s’est arrogé, en fait, depuis un an déjà.                   

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BRAS DE FER SAÏED-GHANNOUCHI : PIÈGE MORTEL POUR LA TUNISIE. Par Saïd CHEKRI

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Plus que cinq jours pour le rendez-vous arrêté par le président Kaïs Saïed qui entend faire voter par référendum, ce 25 juillet, une constitution qui va lui donner tous les pouvoirs sur une Tunisie où la crise politique se corse de jour en jour tandis que son économie est plus que jamais en berne. Et alors que le pays retient son souffle et s’interroge, l’intensité du bras de fer entre le locataire du Palais de Carthage et Rached Ghannouchi, le chef du mouvement islamiste Ennahdha, monte d’un cran. Ce mardi 19 juillet, ce dernier a été entendu pendant près de dix heures par un juge d’instruction du pôle judiciaire antiterroriste à Tunis. Il en est sorti libre mais, comme pour entretenir la tension jusqu’au 25 juillet au moins, le ministère public a immédiatement fait appel de cette décision du juge, tandis que Ghannouchi, lui, a salué “la justice tunisienne indépendante“. 

Au-delà de la véracité ou de la fausseté des faits reprochés au chef d’Ennahdha et des éléments, probants ou pas, que sa défense a opposés aux accusations, c’est plutôt le timing de cet épisode judiciaire du bras de fer qui interpelle. D’autant que cette audition de Ghannouchi devait être suivie, dès ce mercredi, par celle de Hamadi Jebali, un autre haut cadre d’Ennahdha et néanmoins ancien chef de gouvernement, cité dans la même affaire. Ses avocats ont dû produire un certificat médical attestant que leur mandant a été opéré il y a moins d’une semaine pour obtenir que son rendez-vous avec le juge d’instruction soit reporté à une date ultérieure, non encore fixée.

Ces faits sont incontestablement à considérer en rapport avec la proximité de la date du référendum. Comme des faits de campagne électorale, donc. Kaïs Saïed a en effet tout à gagner à se placer et s’afficher comme seul rempart face à la mouvance islamiste en Tunisie. Il s’y est mis, du reste, depuis plus de deux ans. Cela peut en effet lui valoir des sympathies autant dans le pays qu’à l’étranger. Du moins, espère-t-il que cette “guerre totale” qu’il livre contre cette mouvance et ses ténors se traduise par quelques basculements en sa faveur ce 25 juillet. Un scénario qu’il ne convient pas d’exclure, sachant que l’absence d’une troisième voie unitaire, crédible et consensuelle autorise Kaïs Saïed à tenter d’y puiser quelque renfort qui ne lui serait pas de trop. Et Ghannouchi qui n’en pense pas moins s’essaie également à la même tactique en se présentant, lui, comme celui qui peut faire barrage à la tentation du pouvoir absolu de Saïed. Les démocrates et modernistes pris en étau entre un pouvoir autoritaire et les tenants de l’État islamique, voilà d’ailleurs une équation que les Algériens connaissent bien…sans encore pouvoir la résoudre à ce jour.

Que faut-il donc en retenir ? 

D’abord que l’homme fort de Carthage n’a peut-être pas réussi à soumettre totalement la justice tunisienne. En laissant Ghannouchi en liberté et en acceptant le report de l’audition de Jebali, celle-ci montre que le coup de force de Saïed contre le Conseil supérieur de la magistrature et la révocation de dizaines de juges n’ont pas suffi à mettre l’appareil judiciaire au garde-à-vous. Un ratage qui, peut-être, est un signe qu’au pays de la Révolution des Jasmins, des ressorts de la résistance sont toujours à l’œuvre. 

Ensuite que Kaïs Saïed, d’un côté, et le mouvement Ennahdha, de l’autre, travaillent à faire perdurer le bras de fer qui les oppose, chacun trouvant en l’autre l’adversaire idéal. Ainsi se nourrissent et se fortifient mutuellement les autoritarismes.

Dans ce face-à-face que l’un et l’autre entretiennent savamment se cache un piège mortel pour la Tunisie. Car, quelle que soit la partie qui réussirait à vaincre l’autre, on connait suffisamment le projet de Kaïs Saïed (lire ” Pourquoi il faut voter non au référendum du 25 juillet”, contribution de Aziz Krichen, adn-med) et celui d’Ennahdha pour savoir dès à présent que c’est l’espérance démocratique qui en pâtira. Et si ni l’une ni l’autre n’en sort victorieuse, l’une et l’autre pourraient, de guerre lasse, se résoudre à…partager le pouvoir. Au grand dam de cette même espérance démocratique. Il est d’ailleurs significatif, à ce titre, que Ghannouchi ne rate aucune occasion de dire la disponibilité de son mouvement à “faire des concessions” prétendument “pour sauver la démocratie” mais cela indique surtout qu’il ne ferme pas la porte à un éventuel compagnonnage avec Kaïs Saïed.

Le piège ne se refermera sans doute pas ce 25 juillet. Mais il restera tendu et toujours aussi mortel tant que les forces démocratiques et modernistes tunisiennes n’auront pas construit cette troisième voie qui, en Tunisie peut-être plus qu’ailleurs en Afrique du nord, a largement sa place.      

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