Suivez-nous !

FACE AUX FAITS

Tunisie : La Révolution des Jasmins devra-t-elle tout refaire…deux fois ? Par Saïd CHEKRI

Publié il y a

le

En l’espace de huit jours, la capitale tunisienne a été, en cette première quinzaine de mai, le théâtre de deux manifestations populaires. Et tout porte à croire que la seconde, organisée pour le 15 mai pour dénoncer la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed et le presser de “dégager” du palais de Carthage, a été décidée en riposte à la première qui s’était déroulée une semaine auparavant pour apporter un soutien au chef de l’État et l’appeler à “purger l’administration tunisienne des malhonnêtes”. Jamais depuis la Révolution des Jasmins la Tunisie n’a semblé aussi tiraillée entre la voie de l’autoritarisme incarnée par le chef de l’État en place qui ne fait plus mystère de sa volonté de s’affranchir de tous les contre-pouvoirs au nom d’une remise sur rails du pays, et celle d’un retour au processus de démocratisation lancé après la chute de Ben Ali puis vite dévoyé sous l’effet d’une transition chahutée par la conjonction de deux populismes : celui d’une extrême-gauche figée dans un passéisme plus romantique que réaliste, et celui d’un islamisme porté par le mouvement Ennahdha de Ghanouchi qui, voulant y aller en douceur selon la méthode bien connue des Frères musulmans, n’a pas empêché l’aile salafiste d’émerger, de le doubler et de signer ses premiers attentats sanglants, menaçant de rééditer en Tunisie le scénario qui avait anéanti l’espoir de démocratie en Algérie deux décennies plus tôt. C’en était trop pour un pays qui sortait de près d’un quart de siècle de dictature et qui découvrait, en plus, l’étendue d’une crise économique et sociale jusque-là camouflée par l’absence de liberté d’information et de débat contradictoire.

Depuis, la crise économique s’est corsée continuellement à mesure que perdurait le désordre politique auquel les élections à tous les niveaux n’ont pas suffi à mettre un terme. 

Alors, retour sur la voie tracée par la révolution de 2011 ou poursuite d’une descente aux enfers bien lancée pour l’heure même si elle semble devoir faire face à des oppositions qui ne manquent pas de s’exprimer et qui promettent de durcir le ton ? Les jeux ne sont pas faits et les paris sont ouverts. 

C’est donc dans un contexte délétère que le président Kaïs Saïed essaie une formule qu’il croit salvatrice : le pouvoir personnel. Son argument ?  Les institutions sont pourries autant que le sont les responsables politiques, ceux d’Ennahdha notamment, puisque c’est au nom de sa guerre contre ce mouvement qu’il compte légitimer sa politique qui vise à enrayer tous les contre-pouvoirs, voire toutes les oppositions. La méthode peut séduire, tant elle exprime une belle promesse : débarrasser le pays d’un parti fondé sur une idéologie rétrograde, liberticide, anti-femmes, peu soucieuse des droits humains et, par-dessus tout, n’offrant aucune garantie quant à l’efficacité de sa gouvernance économique et l’équité de sa politique sociale. Il n’est pas difficile d’en convaincre l’opinion, sachant qu’Ennahdha s’est essayé à la conduite des affaires avec les résultats peu probants que l’on sait.

Mais l’islamisme a cet avantage de tirer moins son succès des performances de sa gouvernance que de son statut de porteur du message divin, de moralisateur de la société et de la vie publique, quelquefois d’ennemi de l’Occident impie, ancien colonisateur et actuel spoliateur des richesses du monde musulman, complice dans l’occupation et l’oppression de la Palestine, envahisseur de l’Afghanistan et de l’Irak… Souvent, ses succès électoraux ne tiennent qu’à cela, en Tunisie comme ailleurs. C’est ainsi qu’Ennahdha, qui a gouverné sans même réussir un début de règlement d’une des crises qui secouent la Tunisie, ne manque toujours pas de supporters parmi la population, notamment dans le monde rural. Pouvant compter sur un gisement électoral, il sait qu’il dispose là d’un atout qui peut faire naitre des désirs d’alliances insoupçonnés. Comme l’extrême-gauche de Marzouki hier, une partie de l’armée tunisienne, dont on ne connait pas encore la dimension, ne serait pas réticente à…tenter le diable. Preuve en est que “le Front du salut nationale”, une nouvelle alliance politique contre le pouvoir autocratique de Kaïs Saïed, a fait son baptême du feu à l’occasion de la manifestation du 15 mai. Dans la foule, des députés et des militaires ont scandé d’une même voix des slogans invitant le chef de l’État à “dégager”. Le fait est sans doute à prendre au sérieux car il n’est pas isolé.  En février déjà, le fondateur du parti Ettayar, Mohamed Abdou avait appelé ouvertement l’armée à s’impliquer pour mettre un terme à “l’État de la tyrannie” que veut instaurer en Tunisie Kaïs Saïed qui venait d’annoncer sa décision unilatérale de modifier la composante de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) qui compte parmi les acquis importants de la Révolution des Jasmins. S’il est aléatoire de parier sur une franche entrée de l’armée tunisienne dans l’arène politique, on ne peut pas l’exclure pour autant. Une trop grande aggravation de la situation politique qui impliquerait des incidences sécuritaires importantes pourrait provoquer un tel scénario qui a été observé dans d’autres pays. Kaïs Saïed lui-même ne semble pas totalement rassuré, lui qui vient de lancer un appel à un dialogue, initiative inouïe venant d’un chef d’État qui n’y allait pas avec le dos de la cuillère pour abattre contre-pouvoirs, organes de contrôle et structures de médiation. On ne sait pas si l’initiative est la sienne ou si elle lui a été suggérée de “quelque part” pour éviter le pourrissement et les conséquences qui en découleraient, dont l’entrainement de l’armée dans le tourbillon politique. Mais, d’ores et déjà, elle ne semble pas sérieuse et elle ressemble plus à une manœuvre visant à isoler les partis politiques, l’offre de dialogue n’étant adressée qu’à “la société civile”, sans doute dans une tentative de rallier à sa cause la puissante UGTT, traditionnellement opposée à Ennahdha. Ce qui aurait pour effet, escompte-t-il peut-être, de réduire voire d’annihiler la probabilité d’une entrée en scène de l’armée. Pari risqué sachant qu’en matière de préservation des acquis sociaux et des droits des travailleurs, le chef de l’État n’a rien à proposer et le syndicat tunisien n’a pas pour tradition d’accorder son soutien sans contrepartie. Sauf à agir strictement, non comme syndicat, mais comme force politique, ce que l’UGTT sait faire quand les circonstances le commandent. Comme ce fut le cas en 2011.

Douze ans après la Révolution des Jasmins, la Tunisie vit l’incroyable destin de devoir peut-être tout refaire. Et plutôt deux fois qu’une. D’abord, face au régime autoritaire de Kaïs Saïed, puis face à une alliance militaro-islamiste si d’aventure elle devait faire irruption, favorisée par la dérive en cours d’un chef d’État dont on aurait alors d’autres bonnes raisons de croire qu’il aura gouverné sans la plénitude de ses facultés mentales. 

Partager avec
Continuer la lecture
Cliquer pour commenter

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

FACE AUX FAITS

État laïc, nation islamique : la lubie kadhafienne de Saïed. Par Saïd CHEKRI 

Publié il y a

le

Par

La décision du président tunisien d’expurger la Constitution de son pays de toute référence à l’islam comme “religion de l’État” se confirme. Annoncée avant la publication du projet de loi fondamentale devant consacrer la naissance de la ” nouvelle République de Tunisie”, elle avait dérouté plus d’un et laissé pantois bien des observateurs, en Tunisie comme ailleurs. Et pour cause : jusque-là, l’élu surprise de 2019 n’avait jamais montré, ni durant sa campagne électorale ni, encore moins, durant son exercice du pouvoir, un profil politique ou idéologique foncièrement laïc ou républicain. Il n’avait séduit la majorité de l’électorat qui l’a porté au Palais de Carthage qu’en jouant sur les déboires et scories d’une transition laborieuse, quelquefois émaillée d’assassinats politiques et d’actes terroristes, rendue encore plus cahotante par un gouvernement et un Parlement dominés par les islamistes d’Ennahdha.

Mais il n’aura pas fallu attendre bien longtemps pour voir apparaitre un signe très probant que sous Kaïs Saïed, la Tunisie ne sera pas un État laïc, quel que soit le résultat du référendum de révision constitutionnelle prévu le 25 juillet prochain. Et c’est lui, Kaïs Saïed qui nous le dit. Certes avec ses mots, aussi déroutants que les discours qu’on lui connait jusqu’ici. Avec ses mots, mais aussi avec ses actes.

Qu’on en juge.

Par les actes d’abord. Plutôt par un acte, le plus récent et sans doute un des plus éloquents de tous ceux qu’il a commis tout au long de cette année : hier, il s’est rendu à l’aéroport de Tunis-Carthage pour saluer…les pèlerins en partance pour les Lieux saints de l’Islam. Et c’est en sa qualité de chef de l’État qu’il a accompli un tel protocole propre aux pays où l’islam est religion de l’État, comme l’aurait fait un Rached Ghanouchi.

Exploiter ainsi un fait qui relève de la pratique de la religion, ici le départ de citoyens tunisiens pour le pèlerinage à la Mecque, pour s’exprimer sur le contenu d’un projet politique est en soi édifiant.                    

Par les mots ensuite : “Dans la prochaine Constitution de la Tunisie, nous ne parlerons pas d’un État dont la religion est l’islam parce que l’islam est la religion de la nation à laquelle appartient la Tunisie“. On aurait cru entendre le colonel Kadhafi à ses heures de gloire. Seul l’ex-homme fort de Tripoli et néanmoins auteur du fameux Livre vert, aurait pu oser pareille lubie. À sa décharge, lui n’était pas professeur de droit et…avait même sa propre conception de la démocratie qui consiste, disait-il très sérieusement, à… “durer au pouvoir“.

Voilà donc un président portant l’ambition déclarée de bâtir une “nouvelle république” et un État non religieux dans un pays qu’il assimile à une portion de la “nation islamique”. Et cela, pendant que partout dans cette “nation”, l’islam est décrété “religion de l’État” en raison, précisément, de l’appartenance à cette même “nation”. Au-delà de cette pirouette qui semble tenir lieu d’échappatoire et d’esquive, le professeur de droit ne semble pas détenir plus d’arguments pour expliquer une démarche aussi ambivalente. Une ambivalence qu’il corse un peu plus, sans doute pour ne pas offusquer “le peuple musulman de Tunisie” et surtout pas l’électorat d’Ennahdha, en ajoutant que “l’État doit œuvrer pour l’accomplissement des objectifs de l’islam et de la chariâa”. Ghannouchi aurait-il dit plus que cela ? On se le demande. Voilà d’ailleurs qui est de nature à ajouter de l’eau au moulin des islamistes. Et pas seulement en Tunisie. Car, diront-ils, quoi de mieux que la chariâa pour réaliser les objectifs de l’islam ? De là à accuser Kaïs Saïed de se faire prophète, il n’y a qu’un pas et parions qu’ils le franchiront puisqu’il leur aura donné de quoi soutenir une telle plaidoirie.

Comprendre Kaïs Saïed, si l’on se refuse à croire à la thèse selon laquelle il serait mentalement instable, est assurément un exercice difficile. Mais il existe des pistes pour cerner quelque peu l’homme et ses objectifs. L’une de ces pistes suggère qu’il inscrirait sa démarche dans une tentative de rapprochement avec les États du Golfe dont l’aide serait précieuse sachant que la Tunisie connait une conjoncture économique difficile et traverse la plus grave crise financière de son histoire. 

Selon des observateurs tunisiens, l’homme fort de Carthage croit convaincre les souverains du Golfe de lui prêter main forte en affichant un profil pouvant faire obstacle autant à une transition démocratique réussie en Tunisie qu’à une prise du pouvoir par la mouvance islamiste incarnée par Ennahdha. L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres pays du Conseil de Coopération du Golfe avaient pleinement joué ce même jeu en Égypte, soutenant le coup d’État du maréchal Al-Sissi en lui apportant une aide financière conséquente, alors qu’il faisait face aux dénonciations des puissances occidentales comme Kaïs Saïed aujourd’hui. De fait, les rencontres bilatérales et autres échanges de visites entre des responsables tunisiens et leurs homologues qui avaient connu un ralentissement depuis 2011 puis un arrêt brusque depuis 2014, tout comme certains grands projets d’investissement annoncés auparavant, ont curieusement repris et même gagné en cadence depuis l’été dernier.

La question n’est pas de savoir si les États du Golfe seraient enclins à satisfaire les demandes d’un chef d’État tunisien qui affiche sa disponibilité à toute épreuve à annihiler les espoirs démocratiques nés de la révolution des Jasmins. Ils ne lésineraient sur aucun effort dès lors qu’il s’agirait de réaliser un tel dessein, sachant l’importance de l’effet de contagion que produirait, en Afrique du nord et au-delà, une transition démocratique réussie en Tunisie. Il y a lieu toutefois de douter de la capacité de Kaïs Saïed à répondre aux sollicitations des rois et émirs du Golfe car celles-ci iraient bien plus loin que ce qu’il est en mesure d’accomplir dans une Tunisie qui, historiquement, sociologiquement et politiquement, n’est pas, loin s’en faut, une copie de l’Égypte.                 

Partager avec
Continuer la lecture

FACE AUX FAITS

FACE AUX FAITS

Publié il y a

le

Par

L’Europe face au fouillis nord-africain. Par Saïd CHEKRI

Alors que se mettent en place, peu à peu, les ingrédients d’une transformation de la Tunisie en nouveau foyer de tensions dans la région, le conflit algéro-marocain s’installe durablement dans la rive sud de la méditerranée, tandis que la crise libyenne y perdure. S’ajoutant au bourbier malien géographiquement, trop proche pour ne pas en tenir compte, ce sont autant de facteurs, qui sous l’effet d’interférences extérieures multiples et en l’absence de toute médiation, risquent de produire en Afrique du nord une situation de perturbations inextricables. Considérés depuis longtemps comme “hautement importants pour la sécurité de l’Europe”, les Etats nord-africains ont désormais de quoi susciter des inquiétudes, voire des angoisses outre-mer, d’autant plus qu’au fil du temps et au gré des crises, de nouveaux acteurs ont investi ce terrain où, jusqu’à récemment, les pays d’Europe du sud jouaient quasiment seuls. Désormais, la Chine, la Turquie, les Emirats arabes unis, le Qatar et encore la Russie qui s’implique de manière plus ostentatoire depuis le début de son offensive militaire en Ukraine, sont de la partie, chacun y mettant tout son poids pour favoriser tel dénouement et, au besoin, pour bloquer tel autre car non favorable à ses intérêts stratégiques.

Face à ces nouveaux venus dans ce qu’il conviendrait d’appeler le fouillis nord-africain, l’Europe, plus que jamais, parait dépassée. A tout le moins, la rive sud de la méditerranée n’est plus pour elle une chasse gardée où, pour des raisons autant historiques que géographiques, nulle autre force ne venait lui disputer la place privilégiée qu’elle tenait. On en serait, à présent, à la phase finale d’un processus de déclassement de l’influence des pays européens dans cette région.

Des think tank ont tenté d’expliquer cette perte d’influence, celle de la France notamment, en l’imputant, du moins partiellement, à leur attitude inattentive durant la pandémie du coronavirus, ce dont auraient profité des pays à économies émergentes pour se placer en sérieux concurrents, d’abord sur  le terrain économique et commercial, ensuite dans le champ des ” batailles géostratégiques”, avant de se positionner durablement comme partenaires alternatifs vite adoptés.

Si on ne peut douter de ce que la conjonction de ces faits que sont la crise sanitaire et la montée des tensions dans certains pays nord-africains a pu jouer et accentuer le recul européen, il faut bien admettre que le rétrécissement de la sphère d’influence des pays du Vieux continent et l’élargissement et l’intensification de l’action d’autres intervenants dans cette région et dans d’autres zones africaines, sont bien antérieurs à la pandémie, aux crises malienne et libyenne, au pourrissement politique en Tunisie ou encore à la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat.

L’Algérie, le Maroc et la Tunisie constituant le coeur battant de cette région, celle-ci a de tout  temps été observée par les Européens par le biais de la loupe de l’ancien puissance coloniale de ces trois pays, la France. Or, “la politique maghrébine de la France” a consisté, depuis l’accès de ses trois ex-colonies  à leur indépendance, à “ménager la chèvre et le chou” dans le seul souci de maintenir sa relation avec chacun des trois voisins à un niveau de qualité minimal qui ne mette pas en péril ses intérêts immédiats.  Cela ne suffit pas pour constituer une approche stratégique de long terme. A la décharge de la France, sa qualité d’ancienne puissance coloniale ne la sert pas toujours dans la définition d’une telle approche : si l’Histoire crée des ponts, elle dresse aussi des obstacles. Et pas seulement symboliques. Tout comme la proximité géographique entre deux pays :  on peut y trouver autant de facteurs de rapprochement, d’entraide et de coopération que de raisons de s’escrimer plus ou moins férocement. On vient de voir que c’est en essayant d’aplanir un différend avec le Maroc que l’Espagne, sans le vouloir, en a provoqué un autre avec l’Algérie. Et, de brouille algéro-espagnole, l’affaire a vite pris les proportions de conflit algéro-européen. A l’origine, le dossier du Sahara occidental qui, vieux de près d’un demi-siècle, n’est toujours pas clos et continue de miner les relations entre Alger et Rabat mais aussi de peser sur celle entre une Europe fédérée et une Afrique du nord disparate jusqu’à devenir une région à potentiel crisogène élevé.

Mais on n’en est pas là par le seul fait des complexités internes et des brouilles intermaghrébines. Si celles-ci sont entretenues, voire suscitées et encouragées ces dernières années par les nouveaux acteurs extérieurs venus jouer leurs partitions géostratégiques quelquefois contradictoires, elles ont trop longtemps été ignorées par les partenaires historiques des pays de la région, les Etats européens, à leur tête la France. Pourquoi s’en préoccuper plus que de raison tant que les intérêts immédiats n’étaient pas menacés par l’entrée en lice  de nouveaux intervenants  en lesquels les pouvoirs locaux voient des partenaires plus commodes? Il suffisait d’être à l’écoute des dirigeants des Etats de cette région, de ne pas mettre en doute leur légitimité pourtant factice, quelquefois d’entretenir une relation personnelle avec tel chef d’Etat et le tour était joué. L’Europe aura péché ainsi en sous-estimant l’importance  des mutations profondes des sociétés nord-africaines. Comme les dirigeants locaux qui ne les avaient pas vues venir…et qui ne veulent toujours pas les voir alors qu’elles ont déjà donné lieu à la révolution des Jasmins en Tunisie, à la révolution de la Place Tahrir au Caire, à la chute de Kadhafi en Libye, au mouvement du 20 février au Maroc et au Hirak du 22 février 2019 en Algérie.  Ce sont les mutations sociologiques qui font l’Histoire, non les régimes et les pouvoirs. Si les dirigeants nord-africains, par réflexe de survie de leur pouvoir, semblent peu enclins à y souscrire, l’Europe se rend déjà compte qu’elle y est tenue. Sous peine de perdre pied et de devoir laisser place à ces nouveaux acteurs qui, déjà, essaient de “marquer leur territoire”.  

Partager avec
Continuer la lecture

FACE AUX FAITS

KAÏS SAÏED, UN LAÏC PAR CONVENANCE ?

Publié il y a

le

Par

Par Saïd CHEKRI

Coup de tonnerre à Tunis : un des membres de la commission chargée par le chef de l’État de rédiger le texte portant projet de révision constitutionnelle, le juriste Sadok Belaïd, vient de révéler que ledit texte qui sera bientôt présenté à Kaïs Saïed sera expurgé de l’article instituant l’islam religion de l’État. Si la Tunisie est sans doute le pays de la région MENA le mieux placé pour entreprendre avant tous les autres une telle “révolution” en raison de sa tradition séculière établie, le contexte politique dans lequel intervient ce “coup de pied dans la fourmilière” a de quoi laisser perplexe. Parce que, d’une part, nul ne s’attendait à voir le président tunisien engager pareille mutation au moment même où s’affirme plus que jamais son isolement aussi bien à l’intérieur du pays que sur les scènes régionale et internationale. À moins que le geste ne soit, en fait, qu’une tentative d’y remédier. 

Mais aussi parce que, d’autre part, cette démarche visant à soustraire la vie politique et institutionnelle tunisienne à l’influence de la religion est d’autant moins compréhensible qu’elle n’est pas le fait d’un acteur ayant fait les preuves d’un attachement minimal aux valeurs démocratiques et aux principes bien compris de la République. Or, Kaïs Saïed a fait tout le contraire depuis le 25 juillet quand il osa ce que tout le monde s’accorde à qualifier de coup d’État avéré. Tout comme l’était celui perpétré par Ben Ali en 1987, se plaisent même à ajouter certains. Ce qui, d’ailleurs, lui vaut un grossissement des rangs de ses opposants qui ne sont pas seulement les islamistes d’Ennahdha mais aussi leurs adversaires, soit les partis de la mouvance démocratique ainsi que la puissante centrale syndicale, l’UGTT qui a toujours pu peser sur les événements dans le pays, et pas seulement depuis 2011.

Qu’à cela ne tienne : Kaïs Saïed est très souvent décrit par ses anciens collègues et par ceux qui ont eu à le côtoyer de près comme un “homme déroutant”. Sans donner forcément crédit à cette ancienne collaboratrice qui a récemment fait état d’une instabilité mentale chez son ancien patron, on peut toutefois s’interroger sur l’origine profonde de cette “capacité” à surprendre, à “dérouter”. Ne viendrait-elle pas de quelque improvisation, lui-même n’agissant peut-être pas selon un plan préétabli, mais plutôt par à-coups et par réajustements successifs de son action en fonction des réactions qu’ils provoquent et qu’il n’avait pas anticipés ? Autrement dit, serait-il otage d’un processus dont il ne connaissait que le début et la finalité escomptée et dont il ignore les phases successives et les passages obligés ? Quand on sait qu’il avait été élu essentiellement par ce qu’il était “apolitique” et sur la base d’un discours axé sur la lutte contre “la corruption de la classe politique“, et non pas grâce à une quelconque appartenance idéologique déclarée ou projet de société assumé, on peut comprendre que son action ressemble à celle d’un velléitaire qui évolue d’impasse en impasse, cherchant perpétuellement à colmater les césures, réparer les hiatus et à gagner quelque estime d’un côté pour compenser quelque appui perdu d’un autre. La politique est aussi un métier qu’on acquiert par la pratique, par l’exercice et, surtout, par un militantisme commencé de préférence à un âge précoce. Si ce n’est point une condition suffisante, elle n’en est pas moins nécessaire pour quiconque veut convaincre par la cohérence, la constance et la lisibilité de son discours et de sa démarche. À défaut, c’est le tâtonnement qui prend le pas et cela finit vite par se voir. Il semble bien que Kaïs Saïed en est là.

Se refusant toujours à rendre public son projet de révision constitutionnelle alors que le rendez-vous du référendum approche à grands pas, l’on s’interroge forcément sur les raisons et objectifs de cette “fuite” quant à son intention de supprimer toute référence à l’islam dans le texte de la future loi fondamentale qu’il veut faire adopter sans débat ni concertation préalables. Ne chercherait-il pas ainsi des appuis et soutiens qui lui font cruellement défaut face à une classe politique et un monde associatif plus que jamais sceptiques voire opposés à sa méthode d’exercice du pouvoir quand ils ne sont pas outrés par le fond même de son action et des mesures qu’il a prises, quelquefois au mépris de la constitution en vigueur, pour s’affranchir de tout contre-pouvoir institutionnel ? On sait qu’une telle disposition constitutionnelle peut séduire et lui permettre d’inverser le rapport des forces qui, pour l’heure et à six semaines du scrutin populaire projeté, n’est pas en sa faveur. Mais il en faut sûrement plus pour donner du crédit à cette volonté affichée de constitutionnaliser la laïcité de l’État, alors que parmi les 57 juges révoqués il y a quelques jours, figurent deux femmes qui l’ont été pour des considérations privées, donc pour leur condition de femmes, dans un pays qui, en matière de droits et d’émancipation de la femme, est plutôt en avance, par comparaison aux autres contrées du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Selon Kaïs Saïed, il ne serait donc pas nécessaire que la laïcité soit “livrée” dans un “pack” complet contenant tous les autres composants politiques et juridiques constitutifs d’une démocratie. L’Irak de Saddam Hussein était laïc, cela ne l’avait empêché ni de régner en tant que dictateur accompli ni de constituer un danger permanent pour la sécurité des pays voisins. Et, surtout, cela n’avait pas aidé le pays des Deux Fleuves à se développer malgré ses hydrocarbures. Moralité : une Tunisie laïque ne serait pas forcément immunisée contre une mainmise militaire ou policière sur l’État et les institutions. D’autant que les décisions de Kaïs Saïed, les réactions et controverses qu’elles ont suscitées et les désordres qu’elles risquent d’induire dans un pays au bord de l’asphyxie financière sont déjà invoquées pour faire appel à une intervention de l’Armée.   

Partager avec
Continuer la lecture

FACE AUX FAITS

TUNISIE : FAUT-IL OUBLIER LA PETITE PHRASE DE TEBBOUNE ? par Saïd CHEKRI 

Publié il y a

le

Par

Vite dit, vite oublié : entre Alger et Tunis, la relation est toujours au beau fixe. Toujours, car la petite phrase de Tebboune n’y aura rien changé. Du moins en apparence. Mais le propos du chef de l’État algérien exprime un constat si largement partagé, à Tunis même et ailleurs, qu’il est illusoire de vouloir faire comme s’il n’avait pas été prononcé.     

De quoi serait donc synonyme cette sortie de Abdelmadjid Tebboune qui, en visite à Rome, s’est dit prêt à aider la Tunisie à “sortir de l’impasse dans laquelle elle s’est engouffrée” et à “revenir à la voie de la démocratie” ?  De prime abord, on peut estimer qu’il y a là comme une reconnaissance que sous Kaïs Saïed, le pays de la Révolution des Jasmins a dévié du chemin de la démocratie. Venant d’un chef d’État qui n’hésite pas à assumer et à tenter de justifier des atteintes flagrantes à la liberté d’expression dans son pays, quelquefois en s’exprimant à la manière d’un témoin à charge, voire d’un juge dans des affaires encore en instruction, cela peut faire sourire aussi bien en Algérie qu’en Tunisie, y compris…Kaïs Saïed lui-même. Cela explique peut-être l’absence de réaction officielle, côté tunisien, d’autant qu’à Tunis, on a déjà fort à faire face aux critiques et aux dénonciations, de plus en plus nombreuses et chaque jour plus franches, portées par des voix qui s’élèvent autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Signe sans doute que la déclaration de Tebboune n’a pas provoqué de grosse colère ou qu’on a vite agi des deux côtés pour y remédier, elle a été immédiatement suivie par une visite de la ministre tunisienne de l’Industrie qui a été reçue par le Premier ministre algérien dont les services ont fait état, dans un communiqué dont la teneur politique et diplomatique est évidente, d’une rencontre qui a permis de “confirmer la profondeur des relations de fraternité, de solidarité et de coopération entre les deux pays, tout en passant en revue la réalité et les perspectives de la coopération bilatérale (…)”, avant de souligner “l’importance d’aller de l’avant afin de concrétiser les directives des dirigeants des deux pays, le Président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune et son frère, le Président de la République tunisienne, M. Kaïs Saïed, visant à réaliser plus d’intégration stratégique(…)” On ne s’y prendrait sans doute pas autrement si le but était d’effacer d’un trait la petite phrase prononcée par Tebboune à Rome qu’il va falloir oublier. Et faire oublier, si possible.

Il est pourtant évident que la déclaration du chef de l’État algérien, au-delà de sa dimension paradoxale due à la politique autoritariste assumée par son auteur dans son propre pays, n’est que l’expression d’un constat largement partagé : depuis l’accession de Kaïs Saïed au pouvoir, le processus de transition démocratique en Tunisie qui, certes, était pris en otage par le mouvement Ennahdha et ne progressait donc pas au rythme souhaité, ne cesse de battre de l’aile et de corser la crise politique, menaçant même, désormais, de donner lieu à un chaos dont les effets n’épargneraient ni le voisinage nord-africain, ni le Sahel déjà en proie à de graves désordres politiques et sécuritaires, ni même l’Europe. Signe que le péril n’est pas négligé outre-méditerranée, un rapport de la Commission européenne pour la démocratie par le droit (CEDD), dite “commission de Venise” (*), vient d’être établi à la demande de la Délégation de l’Union européenne en Tunisie. Et il est sans équivoque quant à “l’illégalité” des mesures prises par le chef de l’État tunisien depuis le 25 juillet dernier, en particulier celle d’une révision constitutionnelle, prévue le mois prochain, que la majorité des acteurs politiques tunisiens qualifie de coup d’État contre la Constitution. “Il n’est pas réaliste de prévoir l’organisation d’un référendum constitutionnel crédible en l’absence de règles claires, établies au préalable, sur les modalités et incidences de la tenue d’un tel référendum, notamment en l’absence du texte de la nouvelle constitution destinée à être soumise au référendum”, ont écrit les rédacteurs du rapport. En évoquant les “incidences” possibles de la consultation référendaire projetée, ils ne font en réalité qu’user d’un vocabulaire diplomatique pour exprimer, en fait, des inquiétudes quant aux conséquences d’un éventuel passage en force que tenterait Kaïs Saïed le 25 juillet prochain. Car, au regard des oppositions auxquelles il fait face et de sa détermination à aller jusqu’au bout de sa feuille de route qui semble marquée par des improvisations évidentes et dont il est lui-même otage, il est sans doute allé trop loin, rendant tout retour en arrière improbable, si bien que le passage en force risque de s’avérer non plus un choix mais une obligation pour lui. Sa réaction au rapport de la CEDD en dit d’ailleurs long sur cette possibilité. Lundi, au lendemain de la publication des conclusions de ladite commission, Kaïs Saïed a tout bonnement appelé les auteurs du rapport présents en Tunisie à “quitter le pays”.

“L’ingérence dans les affaires intérieures de la Tunisie, comme l’a fait la Commission de Venise, est inadmissible”, a-t-il dénoncé, ajoutant que “toute personne appartenant à cette commission qui se trouve en Tunisie doit quitter le pays immédiatement”. 

Àl’évidence, le chef de l’État tunisien est happé lui-même, depuis le 25 juillet 2021, par la logique du fait accompli qui l’anime et le guide devant chaque obstacle qui se dresse devant sa quête d’un pouvoir total. Aventurier aux yeux de certains, dictateur pour d’autres, voire mentalement instable, à en croire le témoignage d’une ancienne collaboratrice qui l’avait côtoyé au palais de Carthage, Kaïs Saïed, décrit aussi comme un homme “gentil, poli et respectueux”, ne mérite pas forcément tous ces qualificatifs. Mais il est assurément un chef d’État populiste, et cela suffit à faire naître chez l’homme la tentation du pouvoir absolu doublée de la conviction qu’il peut être, seul et contre tous, le sauveur de son pays. Mais lui n’est pas seulement populiste. Il est aussi conservateur et, à ce titre, il peut sans encombre s’accommoder de l’islamisme politique. S’il a maille à partir avec le Mouvement Ennahdha et ses dirigeants dont il use des échecs pour justifier ses décisions antidémocratiques voire anticonstitutionnelles, cela ne l’empêche pas d’espérer pouvoir compter sur la base militante et l’électorat de ce Mouvement, surtout depuis que la puissante UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) a rejoint clairement le camp des opposants, mettant fin à son souhait d’en faire un allié dans sa guerre ouverte contre le mouvement de Ghannouchi vis-à-vis duquel l’organisation syndicale a toujours tenu à garder ses distances.  

Qu’Alger et Tunis ferment donc aussi vite la malencontreuse parenthèse et tentent de faire oublier la petite phrase de Tebboune pour pouvoir s’atteler plutôt à développer leurs relations dans la perspective d’une plus grande intégration stratégique, pourquoi pas ? Mais, pour Alger du moins, se pose la question : avec quelle Tunisie ? Car la Tunisie de demain inquiète plus qu’elle ne rassure.                         

(*) La Commission européenne pour la démocratie par le droit (CEDD), dite “commission de Venise”, a été créée en 1990. Elle est un organe consultatif du Conseil de l’Europe sur les questions constitutionnelles.                    

Partager avec
Continuer la lecture

FACE AUX FAITS

France-Maghreb : Paris face aux attentes contradictoires d’Alger et de Rabat. Par Saïd CHEKRI

Publié il y a

le

Par

Alors qu’Emmanuel Macron vient de former son nouveau gouvernement pour entamer son second quinquennat, le conflit entre l’Algérie et le Maroc, deux pays qui entretiennent des relations très spéciales avec la France, semble plus que jamais proche du point de non-retour. Si l’Élysée a toujours tenu à observer une position de neutralité vis-à-vis des dossiers divisant ses partenaires d’Afrique du Nord, il est des questions sur lesquelles il sera désormais de plus en plus urgent de prendre position, sous peine de voir la région s’enliser dans des crises et des désordres qui auront immanquablement des effets sur la rive nord de la Méditerranée. Et l’on sait que l’Europe en général et la France en particulier sont conscientes de ces risques depuis leur “envahissement” par des vagues migratoires sans précédent qu’avaient provoquées les crises libyenne et syrienne ou en encore la situation en Afghanistan. L’on sait aussi que de tous les pays d’Europe, c’est la France qui, de par sa qualité d’ancien colonisateur et en raison de la présence d’une importante diaspora nord-africaine sur son sol, est appelée à jouer au pompier de première ligne pour empêcher les ondes crisogènes du sud de déborder vers le nord. 

Cette spécificité des relations entre la France et les pays d’Afrique du Nord a fait que celles-ci ont toujours connu des hauts et des bas et, tour à tour, des périodes de raidissement et de détente, au gré des événements, des déclarations et des initiatives. Si bien que rien de révolutionnaire, dans ce domaine, n’est à mettre au bilan du premier mandat d’Emmanuel Macron qui, comme ses prédécesseurs, n’avait que peu de marge pour agir sur certains dossiers sans provoquer l’ire de l’un ou l’autre des partenaires du sud. Ou encore une levée de boucliers franco-française, comme ce fut le cas lorsque, pour satisfaire quelque peu les exigences du pouvoir en place à Alger, il qualifia le colonialisme de crime contre l’humanité. C’est d’ailleurs sur ce thème toujours polémique de la mémoire qu’il compte sans doute avancer encore un peu plus pour passer enfin à ce fameux “partenariat d’exception” qui tarde à se construire. Encore faut-il que, du côté algérien, on fasse montre d’une vraie volonté d’en finir avec cette question…quitte à se dessaisir d’un dossier qui lui a servi tantôt d’alibi pour ne pas s’engager franchement dans une relation délestée du poids de l’Histoire, tantôt de faire-valoir nationalo-populiste destiné à la consommation interne. C’est dire qu’il y a des chances pour que le statuquo perdure, d’autant que le contenu du rapport de Benjamin Stora sur “la réconciliation des mémoires”, sitôt révélé, avait été qualifié de “non objectif” et jugé “en deçà des attentes” par Ammar Belhimer, alors porte-parole du gouvernement algérien.

Durant le second mandat de Macron, Paris sera sans doute plus à l’aise pour avancer avec le Maroc qu’avec l’Algérie. Avec Rabat, il est désormais possible d’oser un pas de plus dans la direction des attentes du royaume en reconnaissant “la marocanité du Sahara occidental”. La nouvelle donne que constitue la position des Etats-Unis, de l’Allemagne et de l’Espagne, tous trois favorables à la solution d’autonomie préconisée par le Maroc, est de nature à encourager la diplomatie française à s’aligner sur cette formule de règlement de la question…sans trop se soucier de la colère d’Alger puisque ladite solution prend à présent les allures d’un consensus européen auquel la France ne pourrait que souscrire.

Mais on n’en est pas encore là et il va falloir attendre l’issue des législatives françaises pour savoir si le patron de l’Élysée devra concevoir une nouvelle politique nord-africaine de la France en toute autonomie ou, le cas échéant, en tenant compte d’une cohabitation forcée qui reste possible au vu des résultats de l’élection présidentielle. En attendant, le climat de tension entre l’Algérie et le Maroc persiste et s’aggrave de jour en jour. Le rejet catégorique de toute possibilité de médiation entre les deux parties, exprimé cette semaine encore dans un style pamphlétaire qui n’est généralement pas d’usage en matière de relations internationales par “une source diplomatique” algérienne et largement repris par les médias, indique bien, en effet, que l’apaisement n’est pas à l’ordre du jour. À défaut de constituer dès à présent un motif d’abandon temporaire du ton belliqueux par les deux protagonistes, le prochain sommet arabe, prévu à Alger en novembre, s’annonce donc, au contraire, comme un moment d’exacerbation des tensions entre les deux voisins. Car, d’évidence, une participation marocaine à un tel événement dans la capitale algérienne semble tout à fait improbable si, dans les prochains mois, rien ne vient éteindre le feu de la discorde entre les deux pays. Un tel scénario ne serait peut-être pas pour déplaire à Alger. Mais il comporte un risque certain : celui de voir le royaume voisin bénéficier de la solidarité d’autres États de la Ligue arabe. Beaucoup parmi ces derniers, et pas seulement ceux du Golfe, ne seraient pas prêts à troquer l’amitié réelle, ancienne et profonde qu’ils vouent à Rabat, contre celle, plus sujette à caution, qu’ils entretiennent avec Alger. C’est bien cette amitié qui a empêché jusqu’ici la question du Sahara occidental de figurer à l’ordre du jour des réunions et consultations de la Ligue arabe. C’est dire que, dans leur majorité, les pays de l’organisation panarabe pourraient, tout comme la France, adopter la position des Etats-Unis, de l’Espagne et de l’Allemagne. 

Les lignes de la géostratégie mondiale ont substantiellement bougé, encore plus depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Et cela ne va pas sans créer de nouvelles donnes partout, surtout en Afrique du Nord où, pour autant, l’on tarde à s’adapter aux changements en cours ou à venir.      

Partager avec
Continuer la lecture

FACE AUX FAITS

Tunisie : La Révolution des Jasmins devra-t-elle tout refaire…deux fois ? Par Saïd CHEKRI

Publié il y a

le

Par

En l’espace de huit jours, la capitale tunisienne a été, en cette première quinzaine de mai, le théâtre de deux manifestations populaires. Et tout porte à croire que la seconde, organisée pour le 15 mai pour dénoncer la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed et le presser de “dégager” du palais de Carthage, a été décidée en riposte à la première qui s’était déroulée une semaine auparavant pour apporter un soutien au chef de l’État et l’appeler à “purger l’administration tunisienne des malhonnêtes”. Jamais depuis la Révolution des Jasmins la Tunisie n’a semblé aussi tiraillée entre la voie de l’autoritarisme incarnée par le chef de l’État en place qui ne fait plus mystère de sa volonté de s’affranchir de tous les contre-pouvoirs au nom d’une remise sur rails du pays, et celle d’un retour au processus de démocratisation lancé après la chute de Ben Ali puis vite dévoyé sous l’effet d’une transition chahutée par la conjonction de deux populismes : celui d’une extrême-gauche figée dans un passéisme plus romantique que réaliste, et celui d’un islamisme porté par le mouvement Ennahdha de Ghanouchi qui, voulant y aller en douceur selon la méthode bien connue des Frères musulmans, n’a pas empêché l’aile salafiste d’émerger, de le doubler et de signer ses premiers attentats sanglants, menaçant de rééditer en Tunisie le scénario qui avait anéanti l’espoir de démocratie en Algérie deux décennies plus tôt. C’en était trop pour un pays qui sortait de près d’un quart de siècle de dictature et qui découvrait, en plus, l’étendue d’une crise économique et sociale jusque-là camouflée par l’absence de liberté d’information et de débat contradictoire.

Depuis, la crise économique s’est corsée continuellement à mesure que perdurait le désordre politique auquel les élections à tous les niveaux n’ont pas suffi à mettre un terme. 

Alors, retour sur la voie tracée par la révolution de 2011 ou poursuite d’une descente aux enfers bien lancée pour l’heure même si elle semble devoir faire face à des oppositions qui ne manquent pas de s’exprimer et qui promettent de durcir le ton ? Les jeux ne sont pas faits et les paris sont ouverts. 

C’est donc dans un contexte délétère que le président Kaïs Saïed essaie une formule qu’il croit salvatrice : le pouvoir personnel. Son argument ?  Les institutions sont pourries autant que le sont les responsables politiques, ceux d’Ennahdha notamment, puisque c’est au nom de sa guerre contre ce mouvement qu’il compte légitimer sa politique qui vise à enrayer tous les contre-pouvoirs, voire toutes les oppositions. La méthode peut séduire, tant elle exprime une belle promesse : débarrasser le pays d’un parti fondé sur une idéologie rétrograde, liberticide, anti-femmes, peu soucieuse des droits humains et, par-dessus tout, n’offrant aucune garantie quant à l’efficacité de sa gouvernance économique et l’équité de sa politique sociale. Il n’est pas difficile d’en convaincre l’opinion, sachant qu’Ennahdha s’est essayé à la conduite des affaires avec les résultats peu probants que l’on sait.

Mais l’islamisme a cet avantage de tirer moins son succès des performances de sa gouvernance que de son statut de porteur du message divin, de moralisateur de la société et de la vie publique, quelquefois d’ennemi de l’Occident impie, ancien colonisateur et actuel spoliateur des richesses du monde musulman, complice dans l’occupation et l’oppression de la Palestine, envahisseur de l’Afghanistan et de l’Irak… Souvent, ses succès électoraux ne tiennent qu’à cela, en Tunisie comme ailleurs. C’est ainsi qu’Ennahdha, qui a gouverné sans même réussir un début de règlement d’une des crises qui secouent la Tunisie, ne manque toujours pas de supporters parmi la population, notamment dans le monde rural. Pouvant compter sur un gisement électoral, il sait qu’il dispose là d’un atout qui peut faire naitre des désirs d’alliances insoupçonnés. Comme l’extrême-gauche de Marzouki hier, une partie de l’armée tunisienne, dont on ne connait pas encore la dimension, ne serait pas réticente à…tenter le diable. Preuve en est que “le Front du salut nationale”, une nouvelle alliance politique contre le pouvoir autocratique de Kaïs Saïed, a fait son baptême du feu à l’occasion de la manifestation du 15 mai. Dans la foule, des députés et des militaires ont scandé d’une même voix des slogans invitant le chef de l’État à “dégager”. Le fait est sans doute à prendre au sérieux car il n’est pas isolé.  En février déjà, le fondateur du parti Ettayar, Mohamed Abdou avait appelé ouvertement l’armée à s’impliquer pour mettre un terme à “l’État de la tyrannie” que veut instaurer en Tunisie Kaïs Saïed qui venait d’annoncer sa décision unilatérale de modifier la composante de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) qui compte parmi les acquis importants de la Révolution des Jasmins. S’il est aléatoire de parier sur une franche entrée de l’armée tunisienne dans l’arène politique, on ne peut pas l’exclure pour autant. Une trop grande aggravation de la situation politique qui impliquerait des incidences sécuritaires importantes pourrait provoquer un tel scénario qui a été observé dans d’autres pays. Kaïs Saïed lui-même ne semble pas totalement rassuré, lui qui vient de lancer un appel à un dialogue, initiative inouïe venant d’un chef d’État qui n’y allait pas avec le dos de la cuillère pour abattre contre-pouvoirs, organes de contrôle et structures de médiation. On ne sait pas si l’initiative est la sienne ou si elle lui a été suggérée de “quelque part” pour éviter le pourrissement et les conséquences qui en découleraient, dont l’entrainement de l’armée dans le tourbillon politique. Mais, d’ores et déjà, elle ne semble pas sérieuse et elle ressemble plus à une manœuvre visant à isoler les partis politiques, l’offre de dialogue n’étant adressée qu’à “la société civile”, sans doute dans une tentative de rallier à sa cause la puissante UGTT, traditionnellement opposée à Ennahdha. Ce qui aurait pour effet, escompte-t-il peut-être, de réduire voire d’annihiler la probabilité d’une entrée en scène de l’armée. Pari risqué sachant qu’en matière de préservation des acquis sociaux et des droits des travailleurs, le chef de l’État n’a rien à proposer et le syndicat tunisien n’a pas pour tradition d’accorder son soutien sans contrepartie. Sauf à agir strictement, non comme syndicat, mais comme force politique, ce que l’UGTT sait faire quand les circonstances le commandent. Comme ce fut le cas en 2011.

Douze ans après la Révolution des Jasmins, la Tunisie vit l’incroyable destin de devoir peut-être tout refaire. Et plutôt deux fois qu’une. D’abord, face au régime autoritaire de Kaïs Saïed, puis face à une alliance militaro-islamiste si d’aventure elle devait faire irruption, favorisée par la dérive en cours d’un chef d’État dont on aurait alors d’autres bonnes raisons de croire qu’il aura gouverné sans la plénitude de ses facultés mentales. 

Partager avec
Continuer la lecture

Les plus vus de la semaine

WP2Social Auto Publish Powered By : XYZScripts.com