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ISLAMISME EN TUNISIE : LES INTELLECTUELS ALERTENT

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Le jeu du chef de l’Etat tunisien alarme les intellectuels. En laissant courir l’idée que la référence à l’slam sera supprimée dans le prochain projet de constitution, Kaïs Saïed dévoie un combat fondamental pour les pays où l’islam est confisqué pour asseoir une légitimité religieuse qui défie la citoyenneté. Le président tunisien imprègne ses discours, ses comportements et, plus grave, ses décisions par un islamisme grégaire qui menace une vision de la nation et de l’homme tunisien tels que les a conçus et portés Bourguiba. Face à cette dérive, la militante Sana BEN ACHOUR, Professeur de droit public et membre d’une famille de juristes tunisiens émérites, vient de publier une contribution* que tout démocrate nord-africain gagnerait à méditer.
*  publiée sur le site de l’association Nachaz (Dissonnance).


L’ ARBRE QUI CACHE LA FORET
DE L’ISLAM RELIGION D’ETAT A L’ISLAM COMMUNAUTAIRE

Le projet de supprimer la référence à « l’Islam religion d’Etat » de la « Constitution de la Nouvelle République » est, dans les conditions actuelles d’extravagance institutionnelle et de dérive autoritaire, un leurre, un rempart factice contre l’islam politico-juridique, un simple appât pour rallier une opinion publique sécularisée, lassée des promesses manquées. Les critiques laïques comme les surenchères identitaires n’ont pas manqué de fuser depuis l’annonce du doyen Sadok BELAID, maître d’œuvre de la nouvelle constitution et président coordinateur de « l’Instance nationale consultative pour une nouvelle République » [Décret Présidentiel n° 2022-499 du 20 mai 2022, JORT, n° 56]. Mais ce n’est pas tout. Le plus inquiétant est ce tour de passe-passe qui prétend expurger l’Islam de l’Etat et aboutir par là à la séparation du politique et du religieux mais qui entend en contrepartie le loger ou le domicilier dans la Nation-Umma, collectivité définie par son identité arabo-musulmane. Loin d’émanciper le champ juridique de l’impératif religieux, ce projet vise en vérité à réinstaurer le religieux comme le laisse entendre déjà le maintien de la condition d’islamité du candidat à la Présidence de la République, l’intention de passer outre la liberté de conscience de l’article 6 de la constitution du 27 janvier 2014, la vision familialiste du président sur la citoyenneté des femmes qui s’arrête selon lui au seuil des foyers, le primat de l’interdit coranique à l’égalité des femmes devant l’héritage, la survalorisation de l’équité (al âdl ) au détriment de l’égalité en droits, le dessein général du«tandhimalqaîdy»,l’organisation de base communautaire du Chaâb Yourid (le peuple veut). 

Quelles sont donc, au vu des annonces dont nous disposons pour l’instant, les implications de la conversion de l’Islam religion d’Etat (I) vers l’islam religion de la nation (II). Vaut-elle donc rupture comme l’on peut s’y attendre? À quoi réfère exactement le concept ? Est-t-il porteur d’une nouvelle raison civique et du respect de l’espace commun de la Polis où la citoyenneté peut s’exercer sans discrimination aucune dans le respect de tous les droits et libertés qui lui sont afférents ? Ou n’est-il, que simple renversement vers l’apparence du moins d’État, le tout majoritaire et le retour à « l’orthodoxie de masse » ? 

I) L’islam Religion d’Etat 

Le rapport conflictuel « Islam et Etat », que l’on a tenté de contenir dans la constitution de 2014 par le jeu combiné du caractère civil de l’Etat (article 2), les droits et libertés du chapitre II y compris la liberté de conscience (article.6) et surtout par celui de la clause générale de limitation des libertés et des droits fondamentaux de l’article 49, a été abondamment discuté par les différents protagonistes du débat avant qu’ils s’y résolvent. La formule remonte à la Constitution du 1er juin 1959 selon laquelle « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la république son régime ». L’énoncé ne manquait pas d’ambivalence ni non plus, paradoxalement, d’ingéniosité, laissant libre cours aux interprétations doctrinales et jurisprudentielles les plus radicalement opposées comme à l’arbitrage du temps et de l’histoire. Les uns y ont vu une prescription, un impératif constitutionnel de conformisme législatif à l’Islam tandis que les autres ne lui ont prêté aucune impérativité, aucune normativité, aucun devoir-être. Ni chariâ, ni fiqh, ni madhhab (Ecole juridique), ni opinion dominante de l’islam n’y ont été proclamés source de législation, qu’elle soit à titre exclusif, principal, subsidiaire ou complémentaire. Rien de similaire à la majorité des pays arabes ou musulmans, qui, selon les cas se sont proclamés « Républiques ou Monarchies islamiques », ont inscrit « l’Islam religion de l’Etat et du peuple », ont intégré à diverses strates de leur ordre juridique la chariâ, ses principes, sa doctrine dominante ou son fiqh (droit musulman). 

En fait, la formule n’est pas univoque. Elle a agi à double tranchant, déjà dans la Tunisie laïque du Président Bourguiba comme elle a continué de planer au présent sur les droits, les comportements et les représentations. 

On l’aura compris, « Islam religion d’Etat » telle qu’énoncé sans autres références constitutionnelles pour en préciser la teneur ou les implications pratiques, n’a pas de sens fixe, prédéterminé, comme c’est souvent le cas avec les énoncés abstraits d’un droit au repos. N’y font résonance dans le texte constitutionnel que trois seules occurrences – si l’on exclut la référence du préambule exprimant « l’attachement du peuple aux enseignements de l’islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la tolérance » sur laquelle nous reviendrons par la suite en ce qu’il est question du peuple et non de l’Etat. Il s’agit, dans l’ordre de leur exposé, de la condition d’islamité du chef de l’Etat (article 74) né Tunisien dont on n’exige plus, du reste comme avant, qu’il soit né de père, de mère et de grand-père paternel tous tunisiens sans interruptions ; 2) celle relative au serment des membres de l’Assemblée des représentants du peuple lors de la prise de leurs fonctions (art.58), du chef de l’Etat devant l’assemblée (article 76), du Chef du Gouvernement et ses membres (article 89) selon lequel tous et toutes jurent « Par Dieu Tout- Puissant de sauvegarder l’indépendance de la Tunisie et l’intégrité de son territoire, de respecter sa Constitution et ses lois, de veiller à ses intérêts et de lui être loyal » ; 3) enfin celle qui attribue au chef de l’Etat le pouvoir de nommer le Mufti de la République tunisienne et de mettre fin à ses fonctions. Peu de choses au final au regard du modèle théocratique mais déjà le prélude à un Etat de la communauté des musulmans. 

En pratique, l’Islam religion d’Etat a reçu divers usages à plusieurs visées. Son activation a servi souvent politiquement à se réapproprier le référent religieux pour renforcer la légitimité de régimes autoritaires en perte de vitesse et par donner des gages de conformisme communautaire et identitaire sur le dos des femmes et des libertés individuelles. Il suffit de rappeler l’interdiction du mariage de la Tunisienne avec un non-musulman (circulaire de novembre 1973) ; le revirement sur la réforme du droit successoral( 1973) ; la fermeture des cafés et des établissements de restauration au mois de Ramadhan (circulaire dite « M’zali » de 1981) ; les réserves aux dispositions de la Convention des Nations Unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ( CEDAW) ( 1985), la Déclaration générale du gouvernement (en vigueur) selon laquelle la Tunisie ne prendra aucune mesure allant à l’encontre de son article premier ( juillet 1985) ; les campagnes de « moralisation et de bonnes mœurs » (1968 (article 231 du code pénal), 1989- 1990-) , les restrictions aux mêmes motifs à la convention sur les droits des enfants (novembre 1991), etc. 

Elle a conduit d’autre part à une «administration de l’islam par l’État » avec la promotion d’un Islam officiel poursuivant des finalités contrastées d’ordre public et de police administrative ( la prohibition du voile à l’école et de l’habit confessionnel 1981- 1986), de répression de l’opposition, de la dissidence ou de la dissension religieuse (fitna) (loi 1988 sur les partis politiques ) et de services publics et de prestations à l’égard de citoyens-musulmans-usagers-croyants-unis par le lien primordial de la communauté religieuse (enseignement public religieux, services ministériels des affaires religieuses, domanialisation des mosquées et des lieux de cultes, fonctionnarisation des Imams et du personnel des mosquées, organisation du pèlerinage, cérémonies publiques religieuses, etc.) 

Comme chacun sait, c’est au niveau de la jurisprudence des tribunaux, autour du modèle de la famille et des règles de son statut personnel et de la place qui y occupent les femmes (CSP 1956), que le privilège accordé à l’islam devait déployer tout son potentiel conservatoire de la nouvelle famille tunisienne conjugale, musulmane, patriarcale et agnatique. Il a servi par retour du refoulé, soit à interpréter certaines formules législatives de rédaction équivoque (al mawani al-char’îya, les empêchements à mariage de l’article 5 du CSP, ou les empêchements à succession de l’article 88), soit à combler les vides juridiques et les silences législatifs (la garde des enfants, la filiation, la cohabitation), soit à insuffler l’esprit religieux à certaines institutions qui lui sont étrangères (l’adoption, le changement d’identité). 

Personne parmi les pionniers de l’université tunisienne ne s’y est trompé. Emérentienne DELAGRANGE a très tôt alerté du fossé entre le législateur et ses interprètes (1968). Mohamed CHARFI y a consacré ses enseignements, développés ultérieurement dans un ouvrage remarquable sous le titre « Islam et liberté ; Le malentendu historique » (1999). Yadh BEN ACHOUR s’y est régulièrement attelé depuis 1974 dans nombre d’ouvrages majeurs dont principalement « Droit, politique et religion dans le monde arabe » (1993), « Normes foi et loi en particulier dans l’islam » (1994), « Al-tashriî wa al-dhamir »(1998) ; « Aux fondements de l’orthodoxie sunnite » (2005). Abdel Fatah AMOR en a fait le tour dans « Constitution et religion dans les Etats musulmans » (1996). Ali MEZGHANI en a scruté les dimensions anthropologiques dans « Lieux et non-lieu de l’identité » (1998) et « L’Etat inachevé : la question du droit dans les pays arabes » (2012). Juristes, politologues, historiens de la civilisation, hommes et femmes, Tunisiens ou autres s’intéressant à la Tunisie, s’y sont essayés. Des dizaines de titres sont à disposition dévoilant les contradictions de l’islam d’Etat entre conservation et rénovation de la famille tunisienne (Kalthoum MZIOU), son méta discours entre universalisme et spécificités culturelles sur les droits humains des femmes (Hafidha CHEKIR, 2000), soupesant ce qu’il recèle de « pensable et de possible » (Slim LAGHMANI, 2005), mettant à nu son ambivalence (Walid LARBI ), le grand écart entre le message et l’histoire » (Abdelamjid CHARFI, 2004), « L’exception» (Hamadi REDISSI, 2005), le point d’orgue culturaliste et orientaliste (Cherif FERJANI, 2017), les usages jurisprudentiels (Monia BEN DJEMIA, 2012), la gestion publique (Jean Philippe BRAS, 2002). 

Les féministes n’ont pas été en reste. Universalistes, jetant sur l’article premier et ses avatars un regard critique, ils et elles ont vite fait d’en déconstruire les ressorts patriarcaux et de genre. En 1988 déjà, et sous le choc des réserves à la CEDAW, elles ont réalisé l’improbable convergence entre l’Académie et le militantisme féministe (1985). Toutes, dans leurs diversités disciplinaires, étaient là, pour opérer avec leurs collègues et leurs complices un déplacement du débat vers les contrées difficiles de la « critique féministe de la raison islamique » et son impact. Elles continueront, portées par leurs ainées, soutenues par leurs paires et relayées par la jeune génération des féministes- à construire les conditions sociales et épistémologiques du changement pour l’égalité et la rupture avec la pensée instrumentale et son discours religieux identitaire. 

Face à cette ambivalence de l’islam religion d’Etat quel serait le renouveau de la nouvelle devise « l’Islam religion de la nation » ? 

II) L’islam religion de la Nation 

Lorsque le 12 septembre 2018, Kais SAID, alors enseignant arrivé à la retraite, soutint à la Faculté des sciences juridiques sa conférence inaugurale intitulée « L’Islam, sa religion », marquant la distinction entre l’Etat (personne morale) et la Nation, la Umma, (cette communauté des musulmans, faite de chair, de sang et de fidélité à Dieu et à sa Loi), nul ne pouvait alors se douter des effets qui lui seraient attachés par la suite, une fois l’homme arrivé au pouvoir. Sans surprise pour ses pair-e-s, il semblait reprendre un lieu commun de la dogmatique juridique classique relative à l’article premier. Celle-ci s’est longtemps interrogée si l’adjectif possessif « sa religion » se rapportait à la Tunisie ou à l’Etat, comme l’induit le libellé de l’article 1er « La Tunisie est un Etat libre ; l’Islam est sa religion ». Selon que le curseur est mis sur l’Etat ou la Tunisie, la référence a valeur instauratrice ou à l’opposé n’est que simple constatation socio- anthropologique. 

L’idée que « l’Etat n’a pas de religion » est devenu un leitmotiv du discours présidentiel avant que ne s’en saisisse publiquement le doyen Belaïd mais sur un tout autre registre dans sa déclaration à l’agence France Presse le 7 juin 2022. La première sortie présidentielle eut lieu à l’occasion de la fête nationale de la femme, le 13 août 2020. Moquant « l’aberration » de la formule consacrée « l’islam religion d’Etat » et rappelant les circonstances de son adoption en 1959 comme en 2014, il lança sa diatribe « cela signifie-il qu’il y a des pays qui iront en enfer et d’autres au paradis? » et d’ajouter « que si l’État n’a pas de religion, la Umma en a une, l’Islam, qu’il échoit à l’État de respecter ». A la cérémonie des lauréats de la 53ème édition du concours national de récitation du Coran, le 18 avril 2022, il tint un deuxième discours, aux élans mystiques, truffé de références aux finalités de l’islam (les maqassad), aux lumières de la pensée réformiste, aux valeurs islamiques du « âdl », à la piété, à la morale de l’Islam, au don de soi. Le principe que L’Etat n’a pas de religion est martelé ! Bien plus insiste le président « L’Islam et ses productions ne référent à aucun moment à l’Etat mais à la Umma dont les affaires religieuses (affaires du culte( Ibadat) et des relations muâmalat) » relèvent des prérogatives exclusives de l’Etat. 

Comment interpréter ces déclarations ? Opèrent-elles déplacement et changement du paradigme de la gestion du religieux ou ne sont-elles que simple effet d’annonce sans réelle consistance libératoire de la citoyenneté, des droits des femmes et des libertés? L’islam de la Nation-Umma annonce-t-il la séparation du politique et du religieux, ou une emprise plus forte de l’islam sur les institutions et la société ? Quelle traduction dans la constitution? Quelle différence au fond avec «l’attachement du peuple aux enseignements de l’islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la tolérance » du préambule de la constitution de 2014 ? A quoi sert tout ce matraquage autour de l’abandon de l’article premier, l’abolition de toute référence à l’islam ? 

Une première observation consisterait d’abord à réarticuler le discours de K.S et son projet politique au modèle vertueux du Califat. Car si le Califat normatif et « authentique » n’a pas eu cours, il ne représente pas moins un imaginaire symbolique puissant autour duquel se reconstruit et se reconfigure en théorie comme en pratique, le besoin de refondation politique du gouvernement des musulmans. Tous les réformismes, quelles qu’en soient les tendances et les mouvances, en ont exprimé la quête éperdue. C’est par une sorte de réappropriation du formidable potentiel conceptuel et champ sémantique de la normativité constitutionnelle islamique, que se régénèrent et se recomposent les théories islamiques modernes et contemporaines. À la source se trouve la communauté des musulmans, la Umma qui représente la clé de voute de tout l’édifice politique. C’est elle qui est habilitée à choisir le calife (ou le chef de l’Etat), à l’investir du pouvoir et même de le lui retirer, si besoin. Car, au fond elle est la société politique par excellence, unie par sa communauté de foi, placée par cette vertu même dans le droit chemin de Dieu et de sa voie, infaillible. Plusieurs spécifications coraniques en valorisent les attributs : « Vous constituez la meilleure communauté apparue parmi les hommes. Vous ordonnez le bien commun, vous blâmez la malfaisance et vous croyez en Dieu » (Al Ûmran, verset 110). Mais c’est à travers la majorité des croyants (Jamaâ) que la communauté dans son ensemble se réalise et impose son « règne absolu » (al sawad al âadham). Assurée de la main de Dieu sur elle, il lui est prescrit – comme une destinée – de ne jamais se mettre dans l’erreur, d’être toujours dans le juste. Car selon le Hadith rapporté du prophète « Qui dévie de la Jamaâ, ne serait-ce que d’un empan, dénoue le noeud de l’islam de son coup ». Dans la tradition, cette majorité n’est pas quantifiable mathématiquement et physiquement. Elle s’exprime par la pratique suivie par la majorité en matière de permission comme de prohibition, à travers en somme son opinion dominante, ses mouvements protestataires, ses réclamations au nom du tout. 

La deuxième observation consiste à montrer que la Tunisie a pratiqué durant la dernière décennie le modèle de l’esprit communautaire majoritaire qui a abouti avec le règne d’Ennahdha à une gestion quasi privée de l’islam, loin des institutions de l’Etat, à l’ombre de la Jamaâ, frères et sœurs par la foi. Ecoles coranique, prise d’assaut de la Zeitouna, voilement des petites filles, mariages collectifs, stigmatisation des mères célibataires, mariages orfy, appel au jihad et autres faits d’armes ont ponctué la vie politique et sociale au point de la pourrir. 

Si donc aujourd’hui les feux sont dirigés contre les anciens maîtres du pays, la nouvelle devise présidentielle ne sera en toute hypothèse qu’un éternel recommencement, l’arbre qui cache la forêt de l’esprit majoritaire et prépare au triomphe de la raison islamique sur la raison civique. 

Tunis, le 17 juin 2022 

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Politique

TUNISIE : LA SOCIÉTÉ CIVILE DÉNONCE L’INGÉRENCE US

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Les organisations de la société civile tunisiennes les plus représentatives ont dénoncé, collectivement ou séparément, les propos tenus par le futur ambassadeur US et ceux de son ministre de tutelle, Anthony Blinken, secrétaire d’État.

Dans un communiqué commun, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, le Syndicat national des journalistes tunisiens, l’Association tunisienne des femmes démocrates, le Forum tunisien des droits économiques et sociaux ou encore l’Organisation contre la torture en Tunisie se sont élevés contre une ingérence qui viole la convention de Vienne.  Tout en se démarquant des tentations autoritaires du chef de l’État, ces organisations ont déclaré connaitre les mécanismes internationaux qui permettent de protéger les droits des citoyens mais que les interventions des dirigeants US étaient inacceptables.

S’exprimant sur le même sujet, l’UGTT qui a condamné les appels à « l’intervention étrangère » d’une partie de la classe politique tunisienne n’hésite pas à stigmatiser une vision américaine renvoyant à « une politique colonialiste ». La centrale syndicale prend cependant le soin de relever que la politique conduite présentement avait renforcé l’ingérence étrangère en Tunisie. Et l’UGTT désigne comme principale cause de cette dépendance « la prise de décision de façon unilatérale, l’indécision du pouvoir en place et la soumission aux bailleurs de fonds, notamment au Fonds monétaire international ».

Tout en avertissant contre l’implication de l’armée dans les conflits politiques, l’ordre des avocats a également dénoncé les tentatives d’intimidation et le chantage qui conditionne le soutien économique des Etats-Unis d’Amérique à la Tunisie par la soumission à leurs exigences.

Cette levée de bouclier a pour première origine la prise de parole faite devant le Sénat le 27 juillet par le futur ambassadeur américain à Tunis Joe R. Hood qui a déclaré : « J’encouragerai les dirigeants tunisiens à rétablir rapidement un gouvernement démocratique responsable devant leur peuple… J’utiliserai tous les outils d’influence américaine pour plaider pour un retour à la gouvernance démocratique (…) Je comprends que l’armée tunisienne est restée apolitique et une force professionnelle qui rend compte aux dirigeants civils…». Les relations avec Israël suivies par le voisin algérien avec une vigilance tatillonne depuis l’échange d’ambassades entre le Maroc et l’État hébreu furent traitées par Joey R. Hood avec un ton qui a probablement contribué à hérisser des structures plutôt connues pour leur ouverture : « La normalisation des relations avec Israël, notamment par le biais des accords historiques d’Abraham, a abouti à une plus grande paix et sécurité dans la région et approfondi les possibilités d’expansion de la croissance économique et la productivité. Je soutiendrai de nouveaux efforts pour normaliser les relations diplomatiques et économiques avec l’État d’Israël dans la région ».

Le lendemain un communiqué du département d’Anthony Blinken vint confirmer les intentions de la diplomatie américaine avec un ton encore plus intrusif : « Un processus de réforme inclusif et transparent est crucial pour commencer à restaurer la confiance des millions de Tunisiens qui n’ont pas participé au référendum ou se sont opposés à la nouvelle constitution. En particulier, nous demandons instamment l’adoption rapide d’une loi électorale inclusive qui facilite la participation la plus large possible aux élections prévues en décembre (…) En coordination avec nos alliés et partenaires, les États-Unis ont utilisé et continueront d’utiliser tous les outils à leur disposition pour aider le peuple tunisien à forger un gouvernement démocratique et responsable … ».

Les opposants à Kaïs Saïed ne pouvaient passer sous silence ces injonctions sous peine de laisser le terrain de la souveraineté nationale et celui de la cause palestinienne à la seule discrétion du chef de l’État qui en a fait l’alpha et l’omega de sa doxa. 

Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères Othman Jerandi qui a convoqué la chargé d’affaires US s’est autorisé une réaction moins vigoureuse que ses adversaires politiques. Le chef de la diplomatie tunisienne s’est en effet contenté de signifier que les déclarations américaines ne reflètent en aucun cas les liens d’amitié entre les deux pays marqués par des relations de respect mutuel, ajoutant que ces propos constituent une ingérence inadmissible dans les affaires nationales. 

Venue à la rescousse du Président tunisien après les errements scandaleux de l’instance électorale dans la manipulation des résultats du référendum, cette malencontreuse prise de position américaine complexifie davantage la crise tunisienne. 

L’encombrante présence des islamistes d’Ennahdha dans les tentatives de regroupement des forces de l’opposition démocratique ont disqualifié toute tentative de formulation d’une proposition alternative. Désormais ce sont les soutiens extérieurs qui risquent d’être contre-productifs au renouveau tunisien. 

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PÉTITION : SOLIDARITÉ AVEC LA TUNISIE CITOYENNE

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LA DÉMOCRATIE NORD-AFRICAINE SE JOUE EN TUNISIE

La Tunisie est menacée dans son existence de nation citoyenne et souveraine. Cette menace pèse sur l’ensemble de notre région. Le 25 juillet prochain une nouvelle constitution, absolutiste dans ses objectifs et négationniste dans son essence, va être soumise à référendum. Les conditions juridiques et administratives dans lesquelles est organisée cette opération ne laissent planer aucun doute quant au résultat du vote.

Mais au-delà des considérations – importantes – du déroulement du scrutin, c’est le contenu du texte qui alarme les Tunisiens et inquiète celles et ceux qui ont suivi et apprécié le lent et méritoire parcours que ce pays a emprunté depuis son indépendance acquise en 1956. Nous assistons à une entreprise qui nie la nation pour en faire une province « de la Oumma islamique », effaçant du même coup un patrimoine doctrinal, politique et intellectuel qui a fait de la Tunisie l’exception en terre d’islam où, malgré les abus et dérapages des pouvoirs successifs, la citoyenneté, avec tout ce que cela implique comme droits et émancipation de la femme, structure une société sinon égalitaire du moins équilibrée et apaisée. Autre aberration constitutionnelle : Kaïs Saïed s’offre le rôle messianique d’omniprésident. Le pays qui a réussi à conjurer le sort des peuples sommés par leurs officiels de choisir entre l’oligarchie militaire et la régression théocratique peut disparaitre à jamais si des décisions urgentes et importantes ne sont pas prises. C’est en effet par le double péril de l’arbitraire militaro-policier et de la régression fondamentaliste que Kaïs Saïed s’apprête à asservir la Tunisie.

Aujourd’hui, les démocrates tunisiens, classe politique et société civile confondues, s’emploient à dégager une riposte commune face à la néantisation de leur patrie. Nous ne devons cependant pas laisser les Tunisiens seuls dans cette tourmente. Leur modèle a constitué et constitue toujours une source d’espoir pour les patriotes nord-africains. Compte tenu de la résonnance rencontrée dans nos contrées par le projet national tunisien, les risques de cet effondrement politique et sociétal impacteront lourdement les luttes citoyennes de notre région. 

Les activistes des droits de l’homme algériens et marocains savent ce qu’ils doivent aux pionniers tunisiens lorsqu’ils ont décidé d’assumer ce combat dans leurs pays respectifs. Les militantes de la cause féminine ont souvent été inspirées par les avancées de leurs sœurs tunisiennes quand il a fallu nourrir leur réflexion et mieux organiser leur combat. 

La disparition de la Tunisie sécularisée à laquelle s’attelle Kaïs Saïed portera un coup sévère  aux aspirations de l’ensemble de nos peuples.

Dans cette conjoncture particulière, notre mobilisation solidaire est à la fois un devoir de soutien mutuel et un objectif de construction collective. 

Kaïs Saïed est ouvertement encouragé par les régimes despotiques dans son aventure de déconstruction de la Tunisie moderne et citoyenne voulue par ses libérateurs emmenés par Bourguiba. Au côté de ce cartel, les partis intégristes des trois pays entretiennent des relations permanentes et denses sous l’égide de l’internationale islamiste. 

En nous tenant aux côtés des Tunisiens ce 25 juillet et bien au-delà, nous témoignerons notre fidélité aux vœux des ainés qui ont porté le rêve de l’Afrique du nord démocratique avant même nos indépendances et confirmerons la légitimité du projet de justice, de liberté et de progrès auquel ont droit nos enfants.                   

La perspective démocratique de nos pays se joue aujourd’hui à Tunis.  

Lien pour signer la pétition : https://chng.it/6bstx4c9kd

Les premiers signataires :

Meziane Abane, journaliste ; Algérie

Younes Ajarrai, chef d’entreprise ; Maroc

Ali Aït Djoudi, journaliste ; Algérie

Tewfif Allal, militant associatif de l’émigration ; Algérie

Kamel Amari, journaliste ; Algérie

Zoubida Assoul, avocate ; Algérie

Nadir Bettache, chercheur au CNRS ; Algérie

Mouloud Boumghar, Professeur et militant politique ; Algérie

Omar Bouraba, chef d’entreprise et militant politique ; Algérie

Gérard Chalaye, chercheur universitaire ; Maroc

Saïd Chekri, journaliste ; Algérie

Bachir Dehak, juriste ; Algérie

Bachir Derraïs, cinéaste ; Algérie

Mohamed Fellag, comédien ; Algérie

Nasreddine Ghozali, Professeur d’Université ; Algérie

Rafik Hassani, médecin ; Algérie

Abderrahmane Hayane, réalisateur ; Algérie

Smaïn Idiri, cadre territorial retraité ; Algérie

Amar Ingrachen, éditeur ; Algérie

Adil Jazouli, sociologue ; Maroc

Mohamed Kacimi, écrivain ; Algérie

Mohamed Khandriche, militant associatif ; Algérie

Abdellatif Laabi, écrivain ; Maroc

Jaffar Lakhdari, consultant ; Algérie

Ali Lmrabet, journaliste ; Maroc

Mustapha Mangouchi, réalisateur ; Algérie

Latifa Madani, journaliste ; Algérie

Rachid Malaoui, syndicaliste président du SNAPAP ; Algérie

Slim Othmani, entrepreneur maghrébin engagé, Algérie

Karim Ouachek, militant pour la démocratie ; Algérie

Idir Ounnoughene, militant des droits humains ; Algérie

Tahar Rahmani, Ex conseiller municipal de Marseille, Algérie

Saïd Sadi, médecin psychiatre, auteur ; Algérie

Boualem Sansal, écrivain, Algérie

Rabah Sebaa, sociologue et écrivain ; Algérie

Kenza Sefrioui, éditrice ; Maroc

Mohamed Sifaoui, journaliste écrivain ; Algérie

Sanae Souitat, cadre supérieure ; Maroc

Keltoum Staali, écrivaine ; Algérie

Hocine Tanjaoui, écrivain ; Algérie

Ali Zatout, ingénieur auto-entrepreneur ; Algérie 

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Politique

MAROC. RENFORCEMENT DE LA COOPÉRATION MILITAIRE AVEC LA TURQUIE

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L’ambassade du Maroc à Ankara va ouvrir un poste d’attaché militaire apprend-on de source bien informée. Les autorités marocaines motivent cette décision par le renforcement d’une coopération militaire entre les deux pays qui vient compléter des relations économiques déjà denses et anciennes.

Pour l’instant ce sont les drones turcs Bayraktar TB2 qui ont fait leur preuve pendant la guerre d’Arménie – où les Turcs ont volé au secours des Azeris par ces engins – mais aussi en Ukraine qui attirent l’intérêt des Forces armées royales, les FAR. C’est le troisième contingent de ce type de matériel qui est livré après les 13 reçus en avril 2021 et les 6 autres achetés en décembre 2021. Auparavant Rabat avait aussi acquis des drones israéliens Harfang.

Ces drones relativement bon marché disposent d’une autonomie conséquente (24 heures de vol) et sont d’un maniement assez facile. 

Outre les drones, Rabat envisage l’achat de véhicules blindés Ejder Yalçin, des hélicoptères T129 Atak et des navires Apes 80 SAT ce qui ferait de la Turquie un fournisseur on négligeable du royaume.

On apprend de la même source que l’armée marocaine compte aussi développer son approvisionnement militaire avec l’Inde où Rabat a également ouvert un poste d’attaché militaire. 

Selon le spécialiste Emmanuel Dupuis, responsable de l’institut Perspectives et Sécurité, ces équipements participent d’une nouvelle approche du Maroc qui compte inscrire ses projections militaires dans une nouvelle forme de coopération avec l’Otan et plus particulièrement la France qui doit faire face à une perte d’influence en Afrique sub saharienne tout en maintenant ses capacités d’intervention directes ou indirectes dans la lutte anti-djihadiste.

À noter que les pays d’Afrique du Nord comme l’Algérie ou la Tunisie adoptent aussi la dronisation dans leurs stratégies offensives ; ces acquisitions permettant de mener des opérations sans exposer des hommes sur le terrain.   

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ALGÉRIE. BOUMÉDIÈNE HANTE LE SOIXANTIÈME ANNIVERSAIRE DE L’INDÉPENDANCE. Par Saïd SADI

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La commémoration du soixantième anniversaire de l’indépendance confirme une démarche politique entamée progressivement depuis la déchéance de Bouteflika : le boumédiènisme est de retour. Reprise de la parade militaire du 5 juillet abandonnée depuis les années 2000 et dont les préparatifs ont paralysé la capitale pendant une semaine, fermeture politico-médiatique, aspiration de la Tunisie – que risque de défaire un Kaïs Saïed obsédé par la néantisation de l’œuvre de Bourguiba –  dans le cartel des oligarchies arabo-islamistes, entretien de la guerre des mémoires vis-à-vis de l’ancienne puissante coloniale et de son pendant régional : la volonté de ne rien passer au Maroc qui, de son côté, ne répugne pas à pousser à la faute un régime algérien toujours prompt aux réactions expéditives, alignement sur Moscou comme au bon vieux temps de la guerre froide…tous les ingrédients du populisme tiers-mondiste qui a fait la gloire de l’Algérie post-coloniale des années 60 et 70 sont ouvertement affichés ce 5 juillet.   

Le militarisme boumédièniste se décline en interne par un clanisme autoritaire et une paranoïa géopolitique à l’international. La mécanique de domestication des populations est pratiquée avec la conscience que la soumission du citoyen est nécessaire à sa protection et sa prospérité. C’est aussi un paradoxe : la légitimité du pouvoir est adossée à un surinvestissement – pour ne pas dire la confiscation – dans la guerre de libération assimilée au nom d’un homme qui n’a jamais accompli le moindre acte sur le territoire national pendant toute la durée du conflit.

Mieux ou pire, le tuteur autoproclamé de la nation avait interdit jusqu’à l’évocation des noms des principaux dirigeants qui avaient déclenché l’insurrection ayant conduit à l’indépendance quand il ne s’était pas occupé de faire éliminer les pères fondateurs de l’Algérie indépendante comme ce fut le cas avec les assassinats de Mohamed Khider et de Krim Belkacem ou, plus grave, la séquestration des ossements des colonels Amirouche et Haouès. Ces crimes et contradictions sont gommés par une propagande négationniste dont les slogans meublent à nouveau les antennes des médias officiels ces derniers mois.

Le boumédiènisme, c’est également l’exercice assumé d’un pouvoir clanique. Le clan d’Oujda renait aujourd’hui sous les attributs du clan de l’est qui récupère l’État confisqué 20 ans durant par la secte de l’Ouest sous l’égide de Bouteflika. Longtemps retiré de la vie publique l’ancien président Liamine Zeroual, lui-même originaire de l’Est, est sorti de sa réserve. Dressant un sévère réquisitoire du régime de Bouteflika, il invite à soutenir les efforts du pouvoir actuel pour redonner au pays son lustre d’antan, entendre l’époque de Boumédiène. Le clanisme avec ses opacités et son sectarisme se vérifie dans la répartition des fonctions régaliennes et les inclinations à l’instrumentalisation de la justice quand il faut libérer le marché aux nouveaux postulants ou simplement envoyer des messages signifiant que la roue a tourné. Pour avoir dénoncé l’impunité dont bénéficient les fils de l’ancien chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, homme lige de Bouteflika mais originaire de l’est algérien, le quotidien El Watan subit une descente aux enfers dont il n’est pas près de sortir.  Depuis ce coup de semonce, les rares titres de la presse privée qui survivent à la pression politique et judiciaire se font l’écho de procès intentés à d’anciens dirigeants ou des oligarques pour cause de corruption, généralement avérée, mais aucun média n’ose désormais aborder le cas des enfants de Gaïd Salah. 

La répression tous azimuts qui a ciblé les militants du soulèvement de février 2019 n’était qu’un signe avant-coureur de la chape de plomb qui est retombée sur l’Algérie. Et les mesures de clémence prises à l’occasion de ce 5 juillet indiquent bien que la levée, souvent spécifique et partielle, des sanctions est plus un avertissement qu’un apaisement.  

Oui, le boumédiènisme est de retour et les conjonctures interne et internationale sont pour l’instant en sa faveur. La flambée des prix des hydrocarbures autorisera la distribution de primes aux entreprises déficitaires longtemps pratiquée par l’homme du 19 juin 1965 et l’opinion mondiale, occupée à anticiper les conséquences d’un bouleversement géostratégique planétaire, sera peu disponible pour constater et condamner les atteintes aux libertés.

En Algérie, ce 5 juillet repose une fois de plus une question quasi existentielle pour la nation. Le boumédiènisme qui a installé le pays dans les spirales putschistes avec le renversement du GPRA en 1962 est-il la solution ou la cause du drame algérien ? Question subsidiaire : le même boumédiènisme qui a tenu le haut du pavé après l’indépendance est-il viable aujourd’hui ?

Pour l’heure « l’Algérie nouvelle » qui revendique d’être une réplique de celle des années 70 refuse d’envisager l’une et l’autre de ces interrogations. 

Pendant ce temps, la jeunesse que l’on a symboliquement associée à cette célébration ne pense qu’à une chose : partir.

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Politique

TENTATION ISLAMISTE EN ALGÉRIE : LA RECHUTE ?

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Déjà majoritaire dans le parlement, l’islamisme connait ces derniers temps un regain d’intérêt politique de la part des autorités algériennes. 

Cette semaine l’aéroport d’Alger grouillait de jeunes groupes bénéficiant d’une attention particulière de la part des fonctionnaires d’Air Algérie. Colonies de vacances ? Délégations de fringants experts venus apprécier « la relance économique de l’Algérie nouvelle » ? Non. Il s’agissait de membres d’associations religieuses agissant en France qui ont été gracieusement invités par l’État pour assister aux jeux méditerranéens d’Oran. Afin de récompenser la piété de ces musulmans qui ont su garder et répandre leur foi en pays impie, Alger n’a pas lésiné sur la dépense. 

À la suite des évènements d’octobre 88 et de la tonitruante sortie du responsable de l’Amicale des Algériens en Europe (AAE) qui avait qualifié la révolte sanglante de « chahut de gamins », le pouvoir algérien avait perdu la main dans la diaspora.  L’AAE – façade externe du socialisme spécifique – par laquelle le FLN avait quadrillé la communauté émigrée, jusque et y compris les « chibanis » des foyers SONACOTRA et qui, accessoirement, fournissait les barbouzes quand il fallait perturber les activités de l’opposition ne faisait plus recette. Autre temps autre mœurs ; ce n’est plus le socialisme mais l’islamisme qui fait recette. C’est donc désormais la Mosquée de Paris qui, au nom de la défense de l’islam, fait office de source de sensibilisation et de mobilisation des expatriés ou des Français binationaux. Alger croit ainsi faire d’une pierre deux coups : couper l’herbe sous les pieds des partis islamistes encore rebelles, notamment l’organisation Rachad, en surinvestissant le marché islamique en France et y disposer enfin du fameux lobby derrière lequel le système algérien court depuis des décennies avec le secret espoir de pouvoir l’actionner le moment venu dans le sens que dicterait l’état des relations algéro-françaises dont la constante est…la volatilité.  Un cheval de Troie est toujours utile dans un pays avec lequel l’enterrement de la hache de guerre n’est manifestement pas à l’ordre du jour. Inutile de dire que la plupart des bénéficiaires des faveurs d’Alger sont ceux qui, hier encore, animaient les comités de soutien au cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika aujourd’hui voué aux gémonies.

Parallèlement à ce dispendieux travail de clientélisme religieux, d’autres opérations occultes sont pilotées par les services de renseignement avec la bénédiction de la présidence. Des dirigeants du FIS, ayant trouvé asile en Suisse, en Grande Bretagne ou ailleurs et dont plusieurs ont été accusés et condamnés pour terrorisme sont invités à rentrer au pays. Quelques-uns l’ont déjà fait. La justice a passé l’éponge. Mohamed Dnidi, réfugié à Londres ou Sadek Daadi basé en Suisse et qui, pour ce dernier, avait porté plainte pour commission de tortures contre le général Khaled Nezzar ont franchi le pas et disposent aujourd’hui d’un passeport et d’un casier judiciaire vierge. Anouar Haddam, lui aussi membre fondateur du FIS installé aux USA, s’apprête à emprunter le même parcours … Quels seront les nouveaux statuts et les projets de ces revenants ? Nul ne le sait. 

Le régime algérien semble reprendre les paradigmes de Boumediene : laisser la société aux islamistes, l’essentiel étant de préserver l’armée et la rente. La suite est connue.

Et il est vrai que, pour l’heure, les islamistes du parlement se contentent de faire fructifier leur économie de bazar. Ils ont la haute main sur le commerce et le change parallèles au point d’imposer à l’État le cours du dinar.  Pour sa part, la Mosquée de Paris confiée au très BCBG recteur Chams Eddine Hafiz donne à penser que son financement contribue à contenir l’islam radical et on compte sur les anciens membres du FIS aujourd’hui absous pour ramener à la raison leurs camarades dès lors que l’État assume l’islamisation du pays. Récemment, le wali de Bechar expliquait que si la sécheresse était si dure c’était parce que les Algériens étaient de mauvais pratiquants. Une assertion qui aurait valu à son auteur une révocation voire pire dans les années 70. Belaïd Abdeslam, revenu aux affaires n’avait-il pas cru désarmer le FIS en déclarant : « Nous ne laisserons personne appliquer la charia ; c’est nous qui le ferons ». 

Le problème n’est pas tant de savoir si le pouvoir peut, à un moment précis, trouver des islamistes de pacotille pour maintenir provisoirement dans son giron la mouvance intégriste mais d’apprécier ce sur quoi va déboucher à terme l’abandon de l’espace public au fondamentalisme. On se souvient tous de l’implacable confession d’Abassi Madani qui assurait respecter la constitution dont il ne demandait que la stricte application, notamment son article 2 qui stipule que l’islam est religion d’État. 

Le caractère ubuesque de la situation actuelle est peut-être résumé par cette anecdote. Un fonctionnaire instruit pour délivrer un passeport à un ancien membre du FIS et dont la sœur avait vu son fils assassiné devant elle fit part de son désarroi à son supérieur, lequel était tout aussi déstabilisé par des décisions politiques dont il ne percevait ni la logique ni même l’intérêt tactique. Le collaborateur qui voulait comprendre pourquoi aucune leçon n’était tirée des erreurs et fautes du passé, s’entendit dire : « le problème du système algérien, c’est sa mémoire ».

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Politique

GAZODUC NIGÉRIA-EUROPE : L’AUTRE GUERRE ALGÉRO-MAROCAINE

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Elle est moins ancienne et moins tonitruante que celle liée au conflit du Sahara occidental mais elle aussi commence à durer et si elle ne mobilise pas les secteurs militaires, cette autre guerre n’en occupe pas moins les sphères diplomatiques et les places financières d’Afrique et d’ailleurs. 

Initié par l’Algérie dès le milieu des années 2000 avec le soutien de l’Union européenne dans le cadre du projet NEPAD, le Trans saharan, gazoduc pipeline, méga-projet devant relier les gisements nigérians à l’Europe est présentement l’objet d’une lutte féroce opposant Alger et Rabat.  

Lundi passé une réunion tripartite rassemblant à Abuja le ministre d’État nigérian des ressources pétrolières, Timipre Sylva, le ministre nigérien de l’Energie et des énergies renouvelables, Mahamane Sani Mahamadou, Mohammed Arkab, ministre algérien de l’énergie a décidé de relancer le TSGP. Relancer veut dire qu’il a été un moment abandonné ou suspendu ; la sévère chute des prix des hydrocarbures a même un instant fait douter de la rentabilité et donc de la viabilité de cette immense réalisation. Cette fois, l’Algérie veut à tout prix convaincre ses partenaires de redonner vie à un projet qui végète depuis une quinzaine d’années. La raison de ce réveil ? Le Maroc et le Nigeria entendent concrétiser l’étude et pour démontrer leur détermination, les deux pays ont sollicité la société d’ingénierie australienne Worley Parsons. 

D’un côté l’Algérie veut réhabiliter le projet de 4.000 km qui traversera le Niger et l’Algérie ; de l’autre le tracé auquel travaille le Maroc qui sera d’une longueur d’un peu plus de 6.000 km et qui desservira une dizaine de pays de l’Afrique atlantique où Rabat dispose de longue date d’un important réseau de coopération bancaire et de services. 

Cette guerre diplomatique et économique aux retentissements géopolitiques évidents, entretenue par l’ambiguïté du Nigeria qui continue de travailler avec les deux pays d’Afrique du nord, reste pour l’instant confinée aux cercles spécialisés. La précipitation des propositions marocaines amène les dirigeants algériens à assumer ouvertement et officiellement la compétition.

En marge des travaux de la tripartite d’Abuja M. Arkab a déclaré : « Notre pipeline est plus sûr et il est économiquement viable. Tandis que l’autre oléoduc (Nigéria-Maroc), qui traverserait 12 pays sur une distance de plus de 6.000 km, dont une partie traverserait l’Atlantique, est plus compliqué (…) Son financement n’est pas clair non plus. En revanche, l’Algérie a les moyens et est disposée à financer une grande partie du gazoduc transsaharien »

Sur le plan diplomatique, les partenaires du Maroc s’activent à valoriser le projet de leur allié. Par contre la Russie, alliée de l’Algérie, ne montre pas de grand intérêt à un chantier qui déprécierait un peu plus sa position de principal fournisseur de gaz à l’Europe occidentale. Les sanctions qui frappent Moscou à la suite de son invasion de l’Ukraine limitent déjà drastiquement ses débouchés sur le Vieux continent que la perspective du Gazoduc Nigéria Europe rendrait encore plus indépendant de l’approvisionnement russe.    

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Politique

ISLAMISME EN TUNISIE : LES INTELLECTUELS ALERTENT

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Le jeu du chef de l’Etat tunisien alarme les intellectuels. En laissant courir l’idée que la référence à l’slam sera supprimée dans le prochain projet de constitution, Kaïs Saïed dévoie un combat fondamental pour les pays où l’islam est confisqué pour asseoir une légitimité religieuse qui défie la citoyenneté. Le président tunisien imprègne ses discours, ses comportements et, plus grave, ses décisions par un islamisme grégaire qui menace une vision de la nation et de l’homme tunisien tels que les a conçus et portés Bourguiba. Face à cette dérive, la militante Sana BEN ACHOUR, Professeur de droit public et membre d’une famille de juristes tunisiens émérites, vient de publier une contribution* que tout démocrate nord-africain gagnerait à méditer.
*  publiée sur le site de l’association Nachaz (Dissonnance).


L’ ARBRE QUI CACHE LA FORET
DE L’ISLAM RELIGION D’ETAT A L’ISLAM COMMUNAUTAIRE

Le projet de supprimer la référence à « l’Islam religion d’Etat » de la « Constitution de la Nouvelle République » est, dans les conditions actuelles d’extravagance institutionnelle et de dérive autoritaire, un leurre, un rempart factice contre l’islam politico-juridique, un simple appât pour rallier une opinion publique sécularisée, lassée des promesses manquées. Les critiques laïques comme les surenchères identitaires n’ont pas manqué de fuser depuis l’annonce du doyen Sadok BELAID, maître d’œuvre de la nouvelle constitution et président coordinateur de « l’Instance nationale consultative pour une nouvelle République » [Décret Présidentiel n° 2022-499 du 20 mai 2022, JORT, n° 56]. Mais ce n’est pas tout. Le plus inquiétant est ce tour de passe-passe qui prétend expurger l’Islam de l’Etat et aboutir par là à la séparation du politique et du religieux mais qui entend en contrepartie le loger ou le domicilier dans la Nation-Umma, collectivité définie par son identité arabo-musulmane. Loin d’émanciper le champ juridique de l’impératif religieux, ce projet vise en vérité à réinstaurer le religieux comme le laisse entendre déjà le maintien de la condition d’islamité du candidat à la Présidence de la République, l’intention de passer outre la liberté de conscience de l’article 6 de la constitution du 27 janvier 2014, la vision familialiste du président sur la citoyenneté des femmes qui s’arrête selon lui au seuil des foyers, le primat de l’interdit coranique à l’égalité des femmes devant l’héritage, la survalorisation de l’équité (al âdl ) au détriment de l’égalité en droits, le dessein général du«tandhimalqaîdy»,l’organisation de base communautaire du Chaâb Yourid (le peuple veut). 

Quelles sont donc, au vu des annonces dont nous disposons pour l’instant, les implications de la conversion de l’Islam religion d’Etat (I) vers l’islam religion de la nation (II). Vaut-elle donc rupture comme l’on peut s’y attendre? À quoi réfère exactement le concept ? Est-t-il porteur d’une nouvelle raison civique et du respect de l’espace commun de la Polis où la citoyenneté peut s’exercer sans discrimination aucune dans le respect de tous les droits et libertés qui lui sont afférents ? Ou n’est-il, que simple renversement vers l’apparence du moins d’État, le tout majoritaire et le retour à « l’orthodoxie de masse » ? 

I) L’islam Religion d’Etat 

Le rapport conflictuel « Islam et Etat », que l’on a tenté de contenir dans la constitution de 2014 par le jeu combiné du caractère civil de l’Etat (article 2), les droits et libertés du chapitre II y compris la liberté de conscience (article.6) et surtout par celui de la clause générale de limitation des libertés et des droits fondamentaux de l’article 49, a été abondamment discuté par les différents protagonistes du débat avant qu’ils s’y résolvent. La formule remonte à la Constitution du 1er juin 1959 selon laquelle « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la république son régime ». L’énoncé ne manquait pas d’ambivalence ni non plus, paradoxalement, d’ingéniosité, laissant libre cours aux interprétations doctrinales et jurisprudentielles les plus radicalement opposées comme à l’arbitrage du temps et de l’histoire. Les uns y ont vu une prescription, un impératif constitutionnel de conformisme législatif à l’Islam tandis que les autres ne lui ont prêté aucune impérativité, aucune normativité, aucun devoir-être. Ni chariâ, ni fiqh, ni madhhab (Ecole juridique), ni opinion dominante de l’islam n’y ont été proclamés source de législation, qu’elle soit à titre exclusif, principal, subsidiaire ou complémentaire. Rien de similaire à la majorité des pays arabes ou musulmans, qui, selon les cas se sont proclamés « Républiques ou Monarchies islamiques », ont inscrit « l’Islam religion de l’Etat et du peuple », ont intégré à diverses strates de leur ordre juridique la chariâ, ses principes, sa doctrine dominante ou son fiqh (droit musulman). 

En fait, la formule n’est pas univoque. Elle a agi à double tranchant, déjà dans la Tunisie laïque du Président Bourguiba comme elle a continué de planer au présent sur les droits, les comportements et les représentations. 

On l’aura compris, « Islam religion d’Etat » telle qu’énoncé sans autres références constitutionnelles pour en préciser la teneur ou les implications pratiques, n’a pas de sens fixe, prédéterminé, comme c’est souvent le cas avec les énoncés abstraits d’un droit au repos. N’y font résonance dans le texte constitutionnel que trois seules occurrences – si l’on exclut la référence du préambule exprimant « l’attachement du peuple aux enseignements de l’islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la tolérance » sur laquelle nous reviendrons par la suite en ce qu’il est question du peuple et non de l’Etat. Il s’agit, dans l’ordre de leur exposé, de la condition d’islamité du chef de l’Etat (article 74) né Tunisien dont on n’exige plus, du reste comme avant, qu’il soit né de père, de mère et de grand-père paternel tous tunisiens sans interruptions ; 2) celle relative au serment des membres de l’Assemblée des représentants du peuple lors de la prise de leurs fonctions (art.58), du chef de l’Etat devant l’assemblée (article 76), du Chef du Gouvernement et ses membres (article 89) selon lequel tous et toutes jurent « Par Dieu Tout- Puissant de sauvegarder l’indépendance de la Tunisie et l’intégrité de son territoire, de respecter sa Constitution et ses lois, de veiller à ses intérêts et de lui être loyal » ; 3) enfin celle qui attribue au chef de l’Etat le pouvoir de nommer le Mufti de la République tunisienne et de mettre fin à ses fonctions. Peu de choses au final au regard du modèle théocratique mais déjà le prélude à un Etat de la communauté des musulmans. 

En pratique, l’Islam religion d’Etat a reçu divers usages à plusieurs visées. Son activation a servi souvent politiquement à se réapproprier le référent religieux pour renforcer la légitimité de régimes autoritaires en perte de vitesse et par donner des gages de conformisme communautaire et identitaire sur le dos des femmes et des libertés individuelles. Il suffit de rappeler l’interdiction du mariage de la Tunisienne avec un non-musulman (circulaire de novembre 1973) ; le revirement sur la réforme du droit successoral( 1973) ; la fermeture des cafés et des établissements de restauration au mois de Ramadhan (circulaire dite « M’zali » de 1981) ; les réserves aux dispositions de la Convention des Nations Unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ( CEDAW) ( 1985), la Déclaration générale du gouvernement (en vigueur) selon laquelle la Tunisie ne prendra aucune mesure allant à l’encontre de son article premier ( juillet 1985) ; les campagnes de « moralisation et de bonnes mœurs » (1968 (article 231 du code pénal), 1989- 1990-) , les restrictions aux mêmes motifs à la convention sur les droits des enfants (novembre 1991), etc. 

Elle a conduit d’autre part à une «administration de l’islam par l’État » avec la promotion d’un Islam officiel poursuivant des finalités contrastées d’ordre public et de police administrative ( la prohibition du voile à l’école et de l’habit confessionnel 1981- 1986), de répression de l’opposition, de la dissidence ou de la dissension religieuse (fitna) (loi 1988 sur les partis politiques ) et de services publics et de prestations à l’égard de citoyens-musulmans-usagers-croyants-unis par le lien primordial de la communauté religieuse (enseignement public religieux, services ministériels des affaires religieuses, domanialisation des mosquées et des lieux de cultes, fonctionnarisation des Imams et du personnel des mosquées, organisation du pèlerinage, cérémonies publiques religieuses, etc.) 

Comme chacun sait, c’est au niveau de la jurisprudence des tribunaux, autour du modèle de la famille et des règles de son statut personnel et de la place qui y occupent les femmes (CSP 1956), que le privilège accordé à l’islam devait déployer tout son potentiel conservatoire de la nouvelle famille tunisienne conjugale, musulmane, patriarcale et agnatique. Il a servi par retour du refoulé, soit à interpréter certaines formules législatives de rédaction équivoque (al mawani al-char’îya, les empêchements à mariage de l’article 5 du CSP, ou les empêchements à succession de l’article 88), soit à combler les vides juridiques et les silences législatifs (la garde des enfants, la filiation, la cohabitation), soit à insuffler l’esprit religieux à certaines institutions qui lui sont étrangères (l’adoption, le changement d’identité). 

Personne parmi les pionniers de l’université tunisienne ne s’y est trompé. Emérentienne DELAGRANGE a très tôt alerté du fossé entre le législateur et ses interprètes (1968). Mohamed CHARFI y a consacré ses enseignements, développés ultérieurement dans un ouvrage remarquable sous le titre « Islam et liberté ; Le malentendu historique » (1999). Yadh BEN ACHOUR s’y est régulièrement attelé depuis 1974 dans nombre d’ouvrages majeurs dont principalement « Droit, politique et religion dans le monde arabe » (1993), « Normes foi et loi en particulier dans l’islam » (1994), « Al-tashriî wa al-dhamir »(1998) ; « Aux fondements de l’orthodoxie sunnite » (2005). Abdel Fatah AMOR en a fait le tour dans « Constitution et religion dans les Etats musulmans » (1996). Ali MEZGHANI en a scruté les dimensions anthropologiques dans « Lieux et non-lieu de l’identité » (1998) et « L’Etat inachevé : la question du droit dans les pays arabes » (2012). Juristes, politologues, historiens de la civilisation, hommes et femmes, Tunisiens ou autres s’intéressant à la Tunisie, s’y sont essayés. Des dizaines de titres sont à disposition dévoilant les contradictions de l’islam d’Etat entre conservation et rénovation de la famille tunisienne (Kalthoum MZIOU), son méta discours entre universalisme et spécificités culturelles sur les droits humains des femmes (Hafidha CHEKIR, 2000), soupesant ce qu’il recèle de « pensable et de possible » (Slim LAGHMANI, 2005), mettant à nu son ambivalence (Walid LARBI ), le grand écart entre le message et l’histoire » (Abdelamjid CHARFI, 2004), « L’exception» (Hamadi REDISSI, 2005), le point d’orgue culturaliste et orientaliste (Cherif FERJANI, 2017), les usages jurisprudentiels (Monia BEN DJEMIA, 2012), la gestion publique (Jean Philippe BRAS, 2002). 

Les féministes n’ont pas été en reste. Universalistes, jetant sur l’article premier et ses avatars un regard critique, ils et elles ont vite fait d’en déconstruire les ressorts patriarcaux et de genre. En 1988 déjà, et sous le choc des réserves à la CEDAW, elles ont réalisé l’improbable convergence entre l’Académie et le militantisme féministe (1985). Toutes, dans leurs diversités disciplinaires, étaient là, pour opérer avec leurs collègues et leurs complices un déplacement du débat vers les contrées difficiles de la « critique féministe de la raison islamique » et son impact. Elles continueront, portées par leurs ainées, soutenues par leurs paires et relayées par la jeune génération des féministes- à construire les conditions sociales et épistémologiques du changement pour l’égalité et la rupture avec la pensée instrumentale et son discours religieux identitaire. 

Face à cette ambivalence de l’islam religion d’Etat quel serait le renouveau de la nouvelle devise « l’Islam religion de la nation » ? 

II) L’islam religion de la Nation 

Lorsque le 12 septembre 2018, Kais SAID, alors enseignant arrivé à la retraite, soutint à la Faculté des sciences juridiques sa conférence inaugurale intitulée « L’Islam, sa religion », marquant la distinction entre l’Etat (personne morale) et la Nation, la Umma, (cette communauté des musulmans, faite de chair, de sang et de fidélité à Dieu et à sa Loi), nul ne pouvait alors se douter des effets qui lui seraient attachés par la suite, une fois l’homme arrivé au pouvoir. Sans surprise pour ses pair-e-s, il semblait reprendre un lieu commun de la dogmatique juridique classique relative à l’article premier. Celle-ci s’est longtemps interrogée si l’adjectif possessif « sa religion » se rapportait à la Tunisie ou à l’Etat, comme l’induit le libellé de l’article 1er « La Tunisie est un Etat libre ; l’Islam est sa religion ». Selon que le curseur est mis sur l’Etat ou la Tunisie, la référence a valeur instauratrice ou à l’opposé n’est que simple constatation socio- anthropologique. 

L’idée que « l’Etat n’a pas de religion » est devenu un leitmotiv du discours présidentiel avant que ne s’en saisisse publiquement le doyen Belaïd mais sur un tout autre registre dans sa déclaration à l’agence France Presse le 7 juin 2022. La première sortie présidentielle eut lieu à l’occasion de la fête nationale de la femme, le 13 août 2020. Moquant « l’aberration » de la formule consacrée « l’islam religion d’Etat » et rappelant les circonstances de son adoption en 1959 comme en 2014, il lança sa diatribe « cela signifie-il qu’il y a des pays qui iront en enfer et d’autres au paradis? » et d’ajouter « que si l’État n’a pas de religion, la Umma en a une, l’Islam, qu’il échoit à l’État de respecter ». A la cérémonie des lauréats de la 53ème édition du concours national de récitation du Coran, le 18 avril 2022, il tint un deuxième discours, aux élans mystiques, truffé de références aux finalités de l’islam (les maqassad), aux lumières de la pensée réformiste, aux valeurs islamiques du « âdl », à la piété, à la morale de l’Islam, au don de soi. Le principe que L’Etat n’a pas de religion est martelé ! Bien plus insiste le président « L’Islam et ses productions ne référent à aucun moment à l’Etat mais à la Umma dont les affaires religieuses (affaires du culte( Ibadat) et des relations muâmalat) » relèvent des prérogatives exclusives de l’Etat. 

Comment interpréter ces déclarations ? Opèrent-elles déplacement et changement du paradigme de la gestion du religieux ou ne sont-elles que simple effet d’annonce sans réelle consistance libératoire de la citoyenneté, des droits des femmes et des libertés? L’islam de la Nation-Umma annonce-t-il la séparation du politique et du religieux, ou une emprise plus forte de l’islam sur les institutions et la société ? Quelle traduction dans la constitution? Quelle différence au fond avec «l’attachement du peuple aux enseignements de l’islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la tolérance » du préambule de la constitution de 2014 ? A quoi sert tout ce matraquage autour de l’abandon de l’article premier, l’abolition de toute référence à l’islam ? 

Une première observation consisterait d’abord à réarticuler le discours de K.S et son projet politique au modèle vertueux du Califat. Car si le Califat normatif et « authentique » n’a pas eu cours, il ne représente pas moins un imaginaire symbolique puissant autour duquel se reconstruit et se reconfigure en théorie comme en pratique, le besoin de refondation politique du gouvernement des musulmans. Tous les réformismes, quelles qu’en soient les tendances et les mouvances, en ont exprimé la quête éperdue. C’est par une sorte de réappropriation du formidable potentiel conceptuel et champ sémantique de la normativité constitutionnelle islamique, que se régénèrent et se recomposent les théories islamiques modernes et contemporaines. À la source se trouve la communauté des musulmans, la Umma qui représente la clé de voute de tout l’édifice politique. C’est elle qui est habilitée à choisir le calife (ou le chef de l’Etat), à l’investir du pouvoir et même de le lui retirer, si besoin. Car, au fond elle est la société politique par excellence, unie par sa communauté de foi, placée par cette vertu même dans le droit chemin de Dieu et de sa voie, infaillible. Plusieurs spécifications coraniques en valorisent les attributs : « Vous constituez la meilleure communauté apparue parmi les hommes. Vous ordonnez le bien commun, vous blâmez la malfaisance et vous croyez en Dieu » (Al Ûmran, verset 110). Mais c’est à travers la majorité des croyants (Jamaâ) que la communauté dans son ensemble se réalise et impose son « règne absolu » (al sawad al âadham). Assurée de la main de Dieu sur elle, il lui est prescrit – comme une destinée – de ne jamais se mettre dans l’erreur, d’être toujours dans le juste. Car selon le Hadith rapporté du prophète « Qui dévie de la Jamaâ, ne serait-ce que d’un empan, dénoue le noeud de l’islam de son coup ». Dans la tradition, cette majorité n’est pas quantifiable mathématiquement et physiquement. Elle s’exprime par la pratique suivie par la majorité en matière de permission comme de prohibition, à travers en somme son opinion dominante, ses mouvements protestataires, ses réclamations au nom du tout. 

La deuxième observation consiste à montrer que la Tunisie a pratiqué durant la dernière décennie le modèle de l’esprit communautaire majoritaire qui a abouti avec le règne d’Ennahdha à une gestion quasi privée de l’islam, loin des institutions de l’Etat, à l’ombre de la Jamaâ, frères et sœurs par la foi. Ecoles coranique, prise d’assaut de la Zeitouna, voilement des petites filles, mariages collectifs, stigmatisation des mères célibataires, mariages orfy, appel au jihad et autres faits d’armes ont ponctué la vie politique et sociale au point de la pourrir. 

Si donc aujourd’hui les feux sont dirigés contre les anciens maîtres du pays, la nouvelle devise présidentielle ne sera en toute hypothèse qu’un éternel recommencement, l’arbre qui cache la forêt de l’esprit majoritaire et prépare au triomphe de la raison islamique sur la raison civique. 

Tunis, le 17 juin 2022 

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Politique

TUNISIE. KAÏS SAÏED DÉROUTE UN PEU PLUS SON MONDE

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Alors que le juriste Sadok Belaïd chargé de la rédaction du projet de la nouvelle constitution a rendu sa copie le 20 juin, Kaïs Saïed s’est livré ce mardi 21 juin à des conjectures qui donneraient le tournis à tout être attendant d’un chef d’Etat sinon de la clarté et de la rigueur du moins de la cohérence. Belaïd avait annoncé proscrire toute référence à l’islam dans sa mouture. Deux semaines plus tard, le président, parti saluer les pèlerins se rendant à la Mecque sidère le pays en déclarant que la Tunisie ne serait pas une nation mais une province de la Oumma. Maître de l’ambiguïté, il proclame que l’Etat ne peut pas avoir une religion en raison de sa nature. « Seules les personnes physiques ont une religion… Sera-t-elle concernée par le jour du jugement ? (sic). L’État doit œuvrer pour l’accomplissement des objectifs de l’Islam et de la “Chariâa”… Ce qui importe le plus est de ne pas associer d’autres entités à Allah. Malheureusement, ceci a lieu au sein des régimes dictatoriaux. Ils créent les idoles et les vénèrent. Il s’agit d’une forme de blasphème ! Ils créent des idoles. Ils créent Al-Lat et Al-Uzza (divinités anté-islamiques) du 21ème siècle puis les vénèrent ! Il s’agit de blasphème… La prochaine constitution parlera d’une nation musulmane ! »

Dans ce borborygme, il serait vain de rechercher une lisibilité globale. Pourtant un message perdure : Kais ne laissera pas le champ religieux aux islamistes. L’homme qui a confisqué tous les pouvoirs déplore l’idolâtrie qui accompagne les potentats dictatoriaux et celui qui estime que l’Etat ne saurait avoir de religion – ce qui est en soi logique – s’empresse de confesser que ledit Etat doit « œuvrer pour l’accomplissement des objectifs de l’islam et de la Charia. » 

Les Tunisiens y perdent leur Coran. Et dans le bazar kaïsien tout un chacun peut faire son marché. D’autant que le maître de Carthage en remet une couche en ajoutant que désormais il n’y aura pas de pouvoir mais uniquement des fonctions expliquant que le concept de la séparation des pouvoirs n’avait pas vocation à perdurer puisque Montesquieu qui en est l’inspirateur n’est pas un émissaire de Dieu. Lui-même le serait-il dès lors qu’il s’autorise à redéfinir les normes et les instruments qui doivent régenter la cité des hommes ? 

Des âmes généreuses avaient refusé de voir une évidence : Kaïs ne s’opposait pas à Ennahdha pour des questions de doctrine mais de pouvoir. Il avait pourtant annoncé la couleur en bloquant dès son intronisation le projet de loi garantissant l’égalité successorale au motif que l’islam avait tranché cette question. Il reste à espérer que ces ultimes aveux ouvrent les yeux à tous car la Tunisie de Bourguiba est en péril. 

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ALGER-RABAT : RÉPONSE DU BERGER…

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Ce n’est que ce 7 juin que l’Algérie a décidé de réagir aux provocations du Maroc dont l’ambassadeur auprès de l’ONU, Omar Hilale, créa la surprise en juillet 2021 lorsqu’il déclara son appui au « peuple kabyle en Algérie qui méritait plus que tout autre de jouir pleinement de son droit à l’autodétermination » en réaction au soutien apporté par les Algériens à l’autodétermination du Sahara Occidental revendiquée par le Polisario. 

Assez curieusement, Alger, pourtant très enclin à réagir voire à devancer les polémiques avec Rabat, a attendu plusieurs mois avant de répliquer sur la même longueur d’onde en invoquant la délicate question du Rif dont des manifestants avaient brandi le poster du célèbre dirigeant républicain Abdelkrim Al Khattabi lors des manifestations qui avaient secoué cette région du nord du royaume en février 2016.

C’est désormais chose faite. Le très sonore Amar Belani, chargé des relations avec les pays du Maghreb et du Sahara Occidental, rend hommage aux indépendantistes du Rif et à leur chef Abdelkrim al Khettabi qui avait présidé aux destinées de l’éphémère république du Rif qu’il créa en 1921. Et fidèle à sa rugosité verbale, Amar Belani salue « ces vaillants fils du peuple du Rif qui vivent sous la botte d’un État voyou, rêvent d’une vie digne et décente et nourrissent l’espoir ardent de pouvoir, un jour, s’autodéterminer dans le prolongement de la légendaire république du Rif ». 

Le Maroc n’a pas tardé à actionner les sites dédiés à la polémique avec l’Algérie. Hespress, Yabiladi, Maroc 24 ou le 360.Ma ont aussitôt ironisé sur « un régime militaire aux abois (…)  en manque d’imagination ». Ce dernier organe a même choisi la sortie du diplomate algérien pour présenter une constitution kabyle publiée par le MAK, mouvement indépendantiste kabyle déclaré organisation terroriste par le régime algérien. 

Le système du Makhzen comme celui du FLN, marqués par le jacobinisme français, sont l’un et l’autre fondamentalement réfractaires à la décentralisation voire à la déconcentration de leurs administrations territoriales.  

Cependant, dans leur long et préjudiciable affrontement pour la région, Alger et Rabat instrumentalisent la question amazighe pour se mettre mutuellement en difficulté. Juba II, activiste de la revendication amazighe algérien qui commente sur la toile cette dernière passe d’armes résume assez bien l’interprétation générale que la mouvance amazighe donne de ces manipulations : en faisant du substrat culturel et identitaire sur lequel peut se construire l’Afrique du nord démocratique un sujet de provocations réciproques, les régimes algérien et marocain signent leur nature autoritaire. 

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VIOLENTE DIATRIBE D’ALGER CONTRE L’ESPAGNE

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Difficile de savoir qui va arrêter l’ire d’Alger contre l’Espagne. Ce mardi, l’agence de presse officielle algérienne, APS – naguère connue pour son style allégorique et langue de bois – signe une dépêche contre le ministre espagnol des Affaires étrangères Albares qui fera partie des reliques des annales des polémiques journalistiques.

« Diplomate indigne de ce grand pays méditerranéen et de son grand peuple qui a toujours inspiré le respect ». Ministre « entré en diplomatie par effraction et jamais à cours de maladresses (…) sentiment de tristesse face au caractère grotesque du spectacle diplomatique de ce personnage aux allures contrastant avec les illustres diplomates et ministres des Affaires étrangères de l’Espagne a inscrits ( sic) dans le panthéon de la diplomatie internationale (…) burlesque de ce quidam qui s’est vu confier la lourde tâche de conduire la politique étrangère du Royaume d’Espagne », l’APS ne trouve pas de mots assez durs pour vilipender un ministre dont « l’histoire ne retiendra pas grand-chose d’Albares, car rien de grand ne naît de la petitesse ».

L’origine immédiate de cette diatribe est l’annonce de possibles rétorsions de l’Union européenne contre l’Algérie si cette dernière contrevenait à ses obligations contractuelles à la suite de la suspension du traité d’amitié et de coopération décidée par Alger le 8 juin. 

Certes, cette charge particulièrement fleurie émane de l’agence de presse officielle et non du ministère des Affaires étrangères qui a réagi contre les déclarations du représentant de l’UE par un communiqué ferme mais dont les termes restent convenables ( voir adn-med du 12 juin ), mais il est de notoriété publique que l’APS est la voix officieuse du pouvoir algérien sinon de ses clans les plus puissants. 

On note depuis quelques mois une nette dissonance entre les propos des départements ministériels et ceux de l’agence de presse, réputée être proche des services de renseignements algériens. Cette différence de ton voire de fond était déjà apparue à l’occasion de la polémique née au mois de janvier entre l’Algérie et la banque mondiale à la suite de la publication du rapport de cette dernière institution sur l’économie algérienne. Le premier ministre Aïmène ben Abderrahmane qui avait tenté de modérer l’outrance de la dépêche de l’APS fut alors sèchement rabroué par le président du sénat qui avait repris à son compte les très peu diplomatiques accusations de l’APS.

Un diplomate d’Europe centrale qui avoue son étonnement devant tant de saillies verbales, rapporte que ce double langage intrigue les chancelleries qui se perdent en conjectures quant à la question de savoir si l’on est face à de vraies divergences dans les centres de décision ou en présence d’un jeu de rôle où l’Algérie exprime par l’APS son exaspération dans des termes excessifs voire outranciers pour signifier sa détermination à ne pas évoluer sur le dossier en cause. 

Il est difficile de mesurer l’impact de cette stratégie de l’excès verbal. Toujours est-il que l’Espagne qui devait participer aux exercices de l’African Lion 2022, qui se déroulera au Maroc du 6 au 30 juin, vient d’annoncer son retrait de cette opération militaire qui regroupe 13 pays partenaires dont les États-Unis, la France, l’Italie, la Grande Bretagne, Les Pays-Bas… 

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