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Alger : diversification des partenaires…et des adversités. Par Saïd CHEKRI

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La recette n’est pas nouvelle : en guise de riposte aux critiques et dénonciations étrangères qu’Alger qualifiait d’ingérences inacceptables dans ses affaires internes durant les sanglantes années 90, et qui, le plus souvent, venaient de l’Elysée, la parade fut de se tourner vers des partenaires, autres que la France mitterrandienne qui n’avait pas digéré l’arrêt du processus électoral de décembre 1991. À l’époque déjà, c’est sur l’Italie que le pouvoir d’alors avait jeté son dévolu. Plus de trente ans après, l’histoire se répète : en brouille avec l’Espagne pour cause de Sahara occidental, c’est encore par un rapprochement aussi immédiat que spectaculaire avec Rome qu’Alger riposte à la prise de position favorable aux thèses marocaines sur le dossier. C’est que le procédé a fini, entre temps, par se muer en un socle philosophique censé porter la politique étrangère algérienne.

On comprend qu’un pays producteur d’hydrocarbures oeuvre à diversifier ses clients pour garantir la continuité de ses exportations à bon prix et ses fournisseurs pour s’assurer de l’approvisionnement permanent de son marché intérieur. Il s’agit d’une vieille logique purement économique, admise et en usage partout dans le monde. Mais lorsque le choix des partenaires est dicté par les fluctuations des positionnements des uns et des autres sur des questions d’ordre régional et international, elles-mêmes apparaissant et disparaissant au gré de considérations géostratégiques en constante mutation, la démarche n’est pas systématiquement avantageuse. Elle peut même impliquer quelques inconvénients : la diversification des partenaires peut alors s’accompagner d’une multiplication des fronts qui, à son tour, a un coût économique mais aussi diplomatique. Des coûts immédiats et d’autres à terme. Cela s’est d’ailleurs vérifié cette fois encore : lorsqu’Alger a voulu “sanctionner” Madrid en lui ôtant la qualité de client gazier privilégié en transférant ce statut à Rome, c’est l’Union européenne tout entière qui était montée au créneau, non sans brandir, diplomatiquement mais assez crûment, des menaces de représailles contre l’Algérie liée depuis 20 ans à l’UE par un accord d’association qui lui interdit d’agir de la sorte envers un membre des 27.

Cette réaction de l’UE a certainement pesé sur la suite des événements, empêchant le coup de froid algéro-espagnol d’aller plus loin et de prendre des proportions plus grandes. C’est dire que lorsqu’on n’a que le gaz et, accessoirement, la “diversification des partenaires économiques” comme instrument à mettre au service d’une politique étrangère peu efficiente par ailleurs, l’on peut être vite acculé à adopter un profil bas pour limiter les dégâts.

Et c’est encore plus vrai pour Alger qui, ces dernières années, a déjà assez d’adversaires aux  niveaux régional et international pour ne pas avoir besoin d’ouvrir de nouveaux fronts.

On vient en effet de découvrir qu’à l’échelle du monde arabe, l’accord obtenu au prix d’un forcing diplomatique soutenu pour la tenue du prochain sommet de la Ligue arabe à Alger malgré l’opposition de Rabat, n’est pas synonyme d’un rapprochement des Etats de la région avec l’Algérie, encore moins de leur adhésion aux thèses et aux solutions préconisées par l’Algérie pour le traitement des dossiers en suspens, dont celui de la Libye. Ainsi, pour la seconde fois après l’épisode de janvier 2020, les Emirats arabes unis, siégeant en qualité de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU au nom du “groupe arabe”, viennent de rejeter la désignation d’un diplomate algérien comme envoyé spécial des Nations unies en Libye. Abu Dhabi a dit ne pas parler en son nom seul, justifiant ce rejet par le refus opposé à la candidature de lex-ministre algérien des Affaires étrangères Sabri Boukadoum par des “parties libyennes” mais aussi par des membres dudit “groupe arabe”. Décodé, cela signifie que des Etats membres de la Ligue arabe sont opposés à la position algérienne sur la Libye. On le sait, c’est le cas de trois pays au moins : l’Egypte, les Emirats arabes unis et le Maroc. Il y a assurément de quoi s’interroger sur les gains politiques que pourrait, dans ces conditions, engranger Alger de la tenue du sommet arabe en novembre prochain. Pour ne pas dire qu’il faut plutôt craindre un revers…Ce qui n’épargnerait peut-être pas la charge symbolique de Novembre puisque le choix de cette date pour la tenue de ce Sommet a été arrêté pour…faire valoir cette symbolique et faire honneur à la révolution algérienne.

Pour l’heure, Alger garde le silence face au geste inamical des Emirats arabes unis. Se fourvoyer en ce moment dans un conflit (encore un) avec Abu Dhabi ou engager un bras de fer (un de plus) avec Le Caire, voilà qui n’est pas indiqué. Le wait and see est d’ailleurs de rigueur, y compris face à Tunis coupable de suprême offense envers un voisin qui ne lésine pourtant pas sur son aide financière : l’armée tunisienne participe, aux côtés des Etats-unis, de la France, du Maroc et même d’Israël, aux manoeuvres dites “Lion d’Afrique 2022” à Agadir, qui consistent en le plus large exercice militaire du continent. Il s’agit, certes, d’une décision souveraine de la Tunisie qui sait qu’elle y a tout à gagner, sachant que la sécurisation de sa frontière commune avec la Libye, notamment sa partie sud, est assurée grâce à l’appui des Etats-unis ; mais le gouvernement algérien ne serait pas resté sans réaction s’il n’avait pas trop d’adversités à affronter conjointement. Lui qui s’est donné pour philosophie diplomatique la diversification des partenaires, en est désormais à compter les hostilités auxquelles il doit faire face. À l’impossible nul n’étant tenu, il semble acculé à faire l’impasse sur certaines pour se consacrer aux plus pressantes. 

Il faut se rendre à l’évidence : le pétrole et le gaz ne sont plus ces atouts diplomatiques et stratégiques qu’ils étaient. Et ils le seront de moins en moins.   

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L’Algérie veut rejoindre les BRICS : stratégie de fond ou rebiffade de circonstance ? Par Saïd CHEKRI.

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L’Algérie semble tentée d’adhérer au groupe des cinq pays émergents appelé communément BRICS et constitué du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du sud. C’est le chef de l’Etat en personne, Abdelmadjid Tebboune, qui a fait état de la volonté d’Alger de s’ajouter à cette alliance économique transcontinentale. Estimant cette  adhésion « envisageable » dès lors que son pays « remplit globalement »  les conditions nécessaires pour intégrer cette « force économique et politique », il explique l’intérêt d’une telle option par  la possibilité qu’elle donnerait à l’Algérie de » se préserver des tiraillements entre les deux blocs » que les Etats-unis et l’Occident, d’une part, et la Russie et ses alliés, d’autre part.

L’incongruité était si remarquable qu’elle enflamma les réseaux sociaux sitôt terminée l’intervention télévisée de Tebboune : comment un pays pourrait-il rester à équidistance des « deux blocs » et s’affranchir de leur influence s’il est membre d’une alliance dont le chef de file incontesté est… la Russie elle-même ? Et la question est d’autant plus pertinente que le chief de l’Etat algérien admet volontiers la dimension éminemment politique de cette alliance. Vladimir Poutine, en tout cas, n’a jamais fait mystère de la philosophie qui doit guider l’action des BRICS sur la scène mondiale. En juin dernier, lors du sommet virtuel des pays membres de cette alliance auquel a pris part Abdelmadjid Tebboune en tant qu’invité, le président russe n’a pas manqué d’éloquence quant au rôle qui incombe au groupe des cinq dans la situation de crise que connait le monde aujourd’hui. «Ce n’est qu’en se basant sur une coopération honnête et mutuellement avantageuse que l’on paut chercher des issues à la situation de crise frappant l’économie mondiale à cause des actions égoïstes et irréfléchies de certains pays », a-t-il dit , comme dans un discours d’orientation à l’adresse des chefs d’Etat des Brics…Et de leurs invités du jour, de toute évidence. Il est vrai que, placée dans son contexte,  l’allocution du chef du Kremlin avait pour but essentiel d’endosser les dégâts collatéraux de la crise actuelle aux sanctions économiques et financières prises par les Occidentaux à l’encontre de Moscou et surtout pas à l’offensive russe contre l’Ukraine. Sauf que, ce faisant, il ne fait pas moins qu’impliquer directement les Brics dans le conflit qui oppose son pays et ses alliés, anciens, nouveaux ou futurs,  au bloc de l’Ouest depuis l’époque de l’URSS et de la guerre froide à ce jour. Pour Poutine, les Brics sont une opportunité à saisir pour réoccuper l’espace laissé vacant par le défunt bloc de l’Est mais aussi pour faire revivre ses paradigmes politiques et géostratégiques.  Et ce n’est sûrement pas la Chine, autre ténor du groupe qui a aussi maille à partir avec les Etats-unis, qui irait à l’encontre de ce postulat de base. 

L’explication du souhait de Tebboune d’atteler l’Algérie à la locomotive Brics est donc à chercher ailleurs que dans la quête d’un positionnement neutre et  équidistant des deux blocs. Car, on le voit, une adhésion d’Alger à ce groupe est politiquement et stratégiquement engageante et appellera forcément de profonds bouleversements de ses relations avec les Etats tiers, à commencer par ceux de l’Union européenne –UE-. Or, Alger et l’UE sont liés par un accord d’association depuis 20 ans. Si rien n’interdit d’entretenir des relations privilégiées avec des partenaires aussi nombreux que divers comme tente de le faire l’Algérie pour s’affranchir de toute tutelle, frapper ainsi à la porte des Brics équivaudrait en réalité à franchir le premier pas dans une démarche visant à se libérer, prochainement, de ses engagements vis-à-vis de l’UE. Cette lecture est d’autant plus probable que l’accord d’association signé en 2002 avec Bruxelles est de plus en plus décrié par Alger qui, ces dernières années, multiplient les appels à sa renégociation , afin d’y mettre plus d’équilibre dans les échanges commerciaux entre les deux parties. Mais, là aussi, l’argument de le manque d’équité commerciale cache mal les considérations politiques et stratégiques  qui divisent profondément l’Algérie et l’Union européenne. L’incompatibilité à ce niveau s’est d’ailleurs aggravée ces deux dernières années, soit depuis le « remodelage interne » du pouvoir à Alger. La récente passe d’armes entre Alger et Madrid, qui avait poussé l’UE à intervenir immédiatement pour apporter son soutien à l’Espagne, a sans doute marqué une nouvelle étape dans la dégradation de la relation algéro-européenne et mis l’Algérie en situation de devoir rechercher d’autres partenaires économiques qui peuvent aussi se transformer en alliés politiques dans sa sphère régionale.

Reste une question : L’Algérie peut-elle bouder son voisinage immédiat, voire tenir une position de défiance envers la rive nord de la méditerranée en comptant sur le soutien des lointains Brics ou d’une Russie empêtrée dans une guerre qui lui sera plus coûteuse que prévu ? Au delà des retombée économiques positives d’une adhésion à l’alliance des cinq dont il convient de douter en raison de la structure actuelle et des failles de l’économie algérienne, mais aussi du fossé qui sépare son  niveau d’expertise de celui des Brics, aussi large que leur éloignement géographique, le gain politique n’est pas plus garanti.    

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Tunisie : sous pression, Kaïs Saïed déjà dos au mur. Par Saïd CHEKRI

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Kaïs Saïed commencerait-il enfin à douter de la pertinence et de la faisabilité de son projet d’accaparement total du pouvoir sans se soucier des oppositions, des inquiétudes et de ce qui pourrait en découler ?  Se serait-il rendu compte qu’en l’affranchissant de tout contre-pouvoir, le référendum du 25 juillet l’a aussi mis dos au mur ? 

Dix jours à peine après cette consultation très largement boycottée par les Tunisiens et dénoncée plus ou moins sévèrement par l’Union européenne et le département d’État américain, Kaïs Saïed tente de “solder” un premier dossier politique lourd parmi ceux, nombreux, induits par la politique de mainmise sur tous les leviers de commande engagée le 25 juillet 2021 par la dissolution du Parlement et le renvoi du gouvernement. Il vient en effet de donner son feu vert à une indemnisation financière des 57 magistrats qu’il avait révoqués d’autorité en accusant certains d’entre eux de “malversations et d’enrichissement illicite” et d’autres d’avoir “intentionnellement mal géré l’affaire des assassinats politiques” commis durant la transition pour “couvrir des responsables du Mouvement Ennahdha”. Des accusations si graves qu’elles auraient dû conduire les mis en cause tout droit vers une cour d’assises mais qui, en fin de compte, ne leur auront pas coûté plus qu’une sanction administrative, le licenciement ! Et, cerise sur le gâteau, ledit licenciement est de fait reconnu abusif puisqu’ils bénéficieront d’indemnités, selon un communiqué du ministère de la Justice rendu public ce mercredi 3 août. Cette dérobade maladroite, qui est aussi une fuite en avant, est pour le moins spectaculaire ! Et surtout, elle met à nu les vraies intentions du patron du Palais de Carthage et sa volonté encore intacte de parvenir à ses fins : soumettre l’appareil judiciaire pour en faire un instrument au service de ses pleins pouvoirs. De son pouvoir total et personnel. Ce qui, in fine, porte un coup à la crédibilité de sa démarche tout entière et des principaux actes politiques qui ont été siens depuis celui du 25 juillet 2021 jusqu’au référendum qui lui aura donné la Constitution sur mesure qu’il voulait.

On savait que le procédé dont il avait usé pour faire main basse sur l’ensemble de la vie institutionnelle du pays pouvait lui donner l’illusion de “marquer des points” et de faire avancer son “chantier politique”. Mais l’on n’ignorait pas que, ce faisant, il allait inévitablement transformer celui-ci en un “bourbier politique” dans lequel il allait s’enfoncer et enfoncer sa Tunisie. Et dont il lui sera difficile de s’extirper. 

De fait, cette tentative de clore l’affaire dite des magistrats révoqués se solde plutôt par un échec. Du moins pour l’heure. En témoigne la réaction immédiate de l’Association des magistrats tunisiens (AMT) qui, à juste titre, interprète la décision d’indemniser financièrement les 57 magistrats limogés comme une reconnaissance de fait du caractère arbitraire de la sanction prise contre eux. L’AMT ne manque pas de noter que Kaïs Saïed “refuse de reconnaitre publiquement” son abus qu’il croit pouvoir réparer en sollicitant…le trésor qui, pourtant, peine à assurer le versement des salaires des fonctionnaires de l’État sans aide extérieure. Il faut rappeler que la préservation des deniers publics est l’un des objectifs phares déclarés de M. Saïed ! Mais…le voilà déjà pris en flagrant délit de tentative de monnayer une opération politicienne, voire un règlement de compte politique, en puisant dans les ressources du pays alors même que celui-ci fait face à la plus grave crise financière de son histoire. Si cela n’est pas un acte de corruption, cela y ressemble. On ne connait pas le montant global des indemnités que l’État tunisien va devoir verser aux juges révoqués par Kaïs Saïed, pourtant supposées relever du tribunal criminel, et ledit montant ne suffirait sans doute pas à financer quelque grand projet ou investissement d’envergure, mais symboliquement, et donc politiquement, cela est de nature à disqualifier autant la démarche du Raïs et sa gouvernance que le discours qui les porte.

Mais comment en est-il arrivé là si vite ? Sans doute sous l’effet de la pression des oppositions et contestations intérieures qui n’en sont pourtant qu’à leurs premiers balbutiements et des messages en provenance de l’étranger dont le ton, pour l’heure assez doux, va durcir de jour en jour. Si bien que le soutien d’Alger, du Caire et d’Abu Dhabi se révéleront insignifiants ou, tout au moins, insuffisants pour alléger les effets d’un isolement de la Tunisie sur la scène internationale.

Signe que Kaïs Saïed en est à improviser et déjà à naviguer à vue dans le tumulte politique qui est de son fait pour une bonne part, l’issue qu’il préconise pour régler le lourd litige qui l’oppose au pouvoir judiciaire fait suite à l’intervention-surprise de l’AMT, restée silencieuse jusque-là, qui a dénoncé “une atmosphère dangereuse où planent menaces et harcèlements” et qui salué “l’engagement des juges injustement révoqués sous couvert de réformes et de lutte contre la corruption”, non sans rappeler que ces derniers ont mené une grève de la faim pour alerter sur le “massacre judiciaire” en cours en Tunisie. 

C’est dire que le président tunisien semble avoir soudainement mesuré l’ampleur des crises dont il est l’artisan. Lui qui avait refusé qu’une délégation de l’Union internationale des magistrats en visite en Tunisie soit reçue par une quelconque autorité officielle se rend compte que la réalité le somme de tenter une sortie de l’impasse dans laquelle il s’est engouffré. Sachant qu’il a rendez-vous avec d’autres protagonistes, il s’essaie à gérer les conflits au jour le jour, comme pour segmenter le grand litige qui l’oppose, en fait, à la Tunisie, son histoire et son devenir. Et, au-delà, à l’avenir de toute l’Afrique du nord qu’il croit pouvoir noyer dans une entente de conjoncture avec l’Égypte d’Al-Sissi et les Émirats arabes unis, avec la bénédiction d’une Algérie qui, elle-même, est loin d’avoir renoué avec ses propres repères pour tracer son chemin.               

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Kaïs Saïed : coudées franches…mais courte période de grâce. Par Saïd CHEKRI

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Le président tunisien Kaïs Saïed vient de franchir, ce 25 juillet, une nouvelle étape de son entreprise de démantèlement des institutions mises en place au prix d’une transition politique laborieuse et difficile. Mieux, c’est l’ordre constitutionnel en vigueur jusqu’ici qu’il met ainsi à terre pour lui en substituer un autre en totale contradiction avec les objectifs de la révolution de 2011, comme pour réhabiliter le mode de gouvernance qui avait provoqué celle-ci. 

Évidemment, comme tous les autocrates, Saïed a lui aussi un discours pour justifier cette table-rase menée au pas de charge depuis un an : le pays devenait, selon lui, “ingouvernable” en raison des blocages et de l’inertie auxquels le condamnaient l’attelage institutionnel issu de la transition et les différents processus électoraux tenus depuis 2014. Hormis celui qui l’a porté au pouvoir, cela s’entend. Pour lui, la crise économique elle-même et les difficultés sociales des Tunisiens n’ont d’autre raison que ces blocages. Or, si la crise économique s’est exacerbée ces dernières années, notamment depuis l’apparition de la pandémie du Covid-19 et, plus récemment encore, la guerre en Ukraine, ses causes sont structurelles et bien antérieures à la Révolution des Jasmins.  Preuve en est que l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi fut l’étincelle à l’origine de l’incendie qui a brûlé le système Ben Ali. Et le drame du jeune Bouazizi ne fut pas seulement causé par le dépassement d’une policière assurée de l’impunité à l’ombre d’un potentat qui se souciait moins du respect des droits de l’Homme que de la satisfaction du clan des Trabelsi. Ce drame qui avait ému le monde était aussi l’expression d’une récession économique et d’une pauvreté qui sévissaient depuis bien longtemps en Tunisie…même si on ne les voyait pas aux abords des palaces de la côte tunisoise ou encore sur l’avenue Bourguiba.

Les difficultés financières de la Tunisie sont inhérentes, d’abord, à la structure de son économie telle qu’héritée de la gouvernance de Ben Ali et ce n’est évidemment pas en cours de transition politique qu’on peut y remédier, d’autant que ladite transition fut chahutée, de bout en bout, par le mouvement Ennahdha de Ghannouchi, lui-même ne sachant pas sur quel pied danser car empêtré dans ses calculs tactiques et ses ambitions de pouvoir dont il n’a jamais pu se départir, ne serait-ce que pour un temps.    

Il reste que, par son plaidoyer, Kaïs Saïed ne fait en réalité que se mettre lui-même en difficulté : ayant désormais liquidé tous les contre-pouvoirs, il a les coudées franches pour mener toutes les réformes à même de sortir son pays de l’impasse politique et de la crise économique, sans pouvoir invoquer quelque obstacle légal ou institutionnel. Il lui reste certes à résoudre l’équation de la Centrale syndicale UGTT qui, restée jusqu’ici à l’écart de la joute entre Saïed et la classe politique, et donc peu regardante sur les dérives autoritaires du Raïs, ne se résoudra sans doute pas au silence lorsqu’il s’agira de mettre en œuvre ces réformes qui seront forcément dures, voire même insupportables pour le monde du travail. Mais il sera peut-être trop tard pour une réaction forte de ce syndicat. L’on sait en effet que le gouvernement de Saïed s’attèle présentement à concevoir une nouvelle loi sur les associations et les partis politiques sur laquelle il ne faut pas se faire d’illusions : il s’agit de toute évidence de la mise en place de limites juridiques destinées à étouffer l’opposition, notamment le financement et les conditions d’exercice de l’activité partisane, et à limiter l’action et l’influence de la société civile. Et il n’est pas dit que l’UGTT ne sera pas concernée par cette future loi liberticide.

Les 2,6 millions de Tunisiens (sur près de 9 millions d’inscrits) qui ont voté en faveur de la Constitution de Saïed ce 25 juillet l’ont donc fait, pour l’essentiel, sur la base de la promesse d’un règlement de la crise économique et sociale. Certains d’entre eux ont dit, à la sortie des bureaux de vote ou sur les réseaux sociaux, qu’ils n’ignoraient pas la dimension autocratique de la démarche du chef de l’État mais qu’ils fondaient en lui l’espoir de le voir engager le pays sur une voie de sortie du tunnel. C’est dire qu’en accordant leurs suffrages au projet de Constitution voulu par Kaïs Saïed, ils ne lui accordent, en fait, qu’une période de grâce. Pour un président élu par 2,7 millions d’électeurs en 2019, qui aura donc perdu quelques centaines de milliers de vois en trois ans, qui accentue l’inquiétude des plus importants partenaires de son pays, alors même que les négociations d’un prêt auprès du FMI piétinent, c’est plutôt mal parti. 

En Tunisie, “l’automne sera chaud“, promet déjà un opposant qui fut candidat aux présidentielles de 2019. Il faut en effet attendre la fin des vacances et la rentrée sociale pour mesurer l’impact de ce référendum du 25 juillet sur la vie politique tunisienne. Mais on peut d’ores et déjà s’attendre à un surplus d’instabilité politique. Ce qui aura pour effet de complexifier la crise. L’émiettement de l’opposition ne permettra peut-être pas une riposte concertée de sitôt mais n’empêchera pas un emballement de la scène. Les législatives annoncées pour décembre ne suffiront pas à distraire la classe politique, comme escompté sans doute par Kaïs Saïed. Car chacun sait que le Parlement qui en sera issu est d’ores et déjà dépouillé des prérogatives d’un vrai pouvoir législatif par cette nouvelle Constitution qui entrera en vigueur dès la fin du mois prochain.

La période de grâce risque, en définitive, d’être plus courte que l’espère Kaïs Saïed. Il découvrira vite que le plus dur n’est pas de se défaire de tous les contre-pouvoirs, mais plutôt de montrer l’utilité, pour la Tunisie et pour les Tunisiens, des pleins pouvoirs qu’il s’est arrogé, en fait, depuis un an déjà.                   

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BRAS DE FER SAÏED-GHANNOUCHI : PIÈGE MORTEL POUR LA TUNISIE. Par Saïd CHEKRI

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Plus que cinq jours pour le rendez-vous arrêté par le président Kaïs Saïed qui entend faire voter par référendum, ce 25 juillet, une constitution qui va lui donner tous les pouvoirs sur une Tunisie où la crise politique se corse de jour en jour tandis que son économie est plus que jamais en berne. Et alors que le pays retient son souffle et s’interroge, l’intensité du bras de fer entre le locataire du Palais de Carthage et Rached Ghannouchi, le chef du mouvement islamiste Ennahdha, monte d’un cran. Ce mardi 19 juillet, ce dernier a été entendu pendant près de dix heures par un juge d’instruction du pôle judiciaire antiterroriste à Tunis. Il en est sorti libre mais, comme pour entretenir la tension jusqu’au 25 juillet au moins, le ministère public a immédiatement fait appel de cette décision du juge, tandis que Ghannouchi, lui, a salué “la justice tunisienne indépendante“. 

Au-delà de la véracité ou de la fausseté des faits reprochés au chef d’Ennahdha et des éléments, probants ou pas, que sa défense a opposés aux accusations, c’est plutôt le timing de cet épisode judiciaire du bras de fer qui interpelle. D’autant que cette audition de Ghannouchi devait être suivie, dès ce mercredi, par celle de Hamadi Jebali, un autre haut cadre d’Ennahdha et néanmoins ancien chef de gouvernement, cité dans la même affaire. Ses avocats ont dû produire un certificat médical attestant que leur mandant a été opéré il y a moins d’une semaine pour obtenir que son rendez-vous avec le juge d’instruction soit reporté à une date ultérieure, non encore fixée.

Ces faits sont incontestablement à considérer en rapport avec la proximité de la date du référendum. Comme des faits de campagne électorale, donc. Kaïs Saïed a en effet tout à gagner à se placer et s’afficher comme seul rempart face à la mouvance islamiste en Tunisie. Il s’y est mis, du reste, depuis plus de deux ans. Cela peut en effet lui valoir des sympathies autant dans le pays qu’à l’étranger. Du moins, espère-t-il que cette “guerre totale” qu’il livre contre cette mouvance et ses ténors se traduise par quelques basculements en sa faveur ce 25 juillet. Un scénario qu’il ne convient pas d’exclure, sachant que l’absence d’une troisième voie unitaire, crédible et consensuelle autorise Kaïs Saïed à tenter d’y puiser quelque renfort qui ne lui serait pas de trop. Et Ghannouchi qui n’en pense pas moins s’essaie également à la même tactique en se présentant, lui, comme celui qui peut faire barrage à la tentation du pouvoir absolu de Saïed. Les démocrates et modernistes pris en étau entre un pouvoir autoritaire et les tenants de l’État islamique, voilà d’ailleurs une équation que les Algériens connaissent bien…sans encore pouvoir la résoudre à ce jour.

Que faut-il donc en retenir ? 

D’abord que l’homme fort de Carthage n’a peut-être pas réussi à soumettre totalement la justice tunisienne. En laissant Ghannouchi en liberté et en acceptant le report de l’audition de Jebali, celle-ci montre que le coup de force de Saïed contre le Conseil supérieur de la magistrature et la révocation de dizaines de juges n’ont pas suffi à mettre l’appareil judiciaire au garde-à-vous. Un ratage qui, peut-être, est un signe qu’au pays de la Révolution des Jasmins, des ressorts de la résistance sont toujours à l’œuvre. 

Ensuite que Kaïs Saïed, d’un côté, et le mouvement Ennahdha, de l’autre, travaillent à faire perdurer le bras de fer qui les oppose, chacun trouvant en l’autre l’adversaire idéal. Ainsi se nourrissent et se fortifient mutuellement les autoritarismes.

Dans ce face-à-face que l’un et l’autre entretiennent savamment se cache un piège mortel pour la Tunisie. Car, quelle que soit la partie qui réussirait à vaincre l’autre, on connait suffisamment le projet de Kaïs Saïed (lire ” Pourquoi il faut voter non au référendum du 25 juillet”, contribution de Aziz Krichen, adn-med) et celui d’Ennahdha pour savoir dès à présent que c’est l’espérance démocratique qui en pâtira. Et si ni l’une ni l’autre n’en sort victorieuse, l’une et l’autre pourraient, de guerre lasse, se résoudre à…partager le pouvoir. Au grand dam de cette même espérance démocratique. Il est d’ailleurs significatif, à ce titre, que Ghannouchi ne rate aucune occasion de dire la disponibilité de son mouvement à “faire des concessions” prétendument “pour sauver la démocratie” mais cela indique surtout qu’il ne ferme pas la porte à un éventuel compagnonnage avec Kaïs Saïed.

Le piège ne se refermera sans doute pas ce 25 juillet. Mais il restera tendu et toujours aussi mortel tant que les forces démocratiques et modernistes tunisiennes n’auront pas construit cette troisième voie qui, en Tunisie peut-être plus qu’ailleurs en Afrique du nord, a largement sa place.      

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ERDOGAN ET L’OCCIDENT : UNE ALLIANCE PARADOXALE ET ALÉATOIRE. Par Saïd CHEKRI

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Son pays est partie prenante de l’Alliance atlantique mais il n’agrée pas les sanctions infligées à la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Mieux, il se fait livrer des S-400 par Moscou et va encore se distinguer de tous les autres membres de cette organisation en brandissant la menace de bloquer la mise en œuvre d’une décision stratégique que les 30 ont unanimement adoptée : l’élargissement de l’Otan aux deux pays nord-européens que sont la Suède et la Finlande.  Son pays est officiellement candidat à l’adhésion à l’Union européenne depuis 1987 mais il s’emploie avec une assiduité remarquable à entretenir une relation tendue avec la Grèce mais aussi, accessoirement et au gré des circonstances, avec l’Allemagne ou la France. Et, comme si tout cela ne suffisait pas à charger de paradoxes son alliance avec l’Occident, il remet sans cesse au gout du jour cette tentation dont il ne se départira sans doute jamais : une nouvelle offensive contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Lui, c’est le président turc, Recep Tayyip Erdogan. S’il va jusqu’à oser autant de défiance envers ses alliés américains et européens, c’est que, de toute évidence, il a ses raisons. Tout autant que ses vis-à-vis, lorsqu’ils adoptent un profil bas face à lui et accèdent à ses exigences pourtant en porte-à-faux.

Les raisons de sa surenchère permanente, d’abord. Elles tiennent, pour l’essentiel, de ses calculs, projets et ambitions personnels en matière de politique intérieure : la croissance économique sur laquelle il surfait jusqu’ici n’étant plus au rendez-vous ces dernières années, il ne lui reste que cette possibilité de jouer sur la fibre nationaliste de son électorat, lui qui, comme tout potentat qui se respecte, n’est pas prêt à lâcher le pouvoir.  Pour fuir ou, encore mieux, empêcher le débat sur la récession économique et l’inflation en Turquie, il n’y a pas mieux que diriger les regards sur des adversités extérieures, quitte à les susciter, les créer de toutes pièces et à les surdimensionner, au besoin jusqu’à la démesure. Car les contre-performances de l’économie turque ont déjà commencé à produire leurs effets électoraux et cela n’est pas sans inquiéter l’homme fort d’Ankara. Son parti, l’AKP, en a fait les frais lors des dernières élections locales, perdant notamment quelques grandes villes, dont Istanbul, la capitale économique du pays. 

L’on sait qu’il ne faut pas sous-estimer l’efficacité de la propagande anti-occidentale dans les sociétés musulmanes. Elle a fait ses preuves ailleurs et la Turquie ne fait visiblement pas exception. Selon un sondage daté d’avril dernier, près de 60% des Turcs considèrent que les Etats-Unis constituent “la principale menace contre les intérêts turcs” tandis que 64% d’entre eux se disent convaincus que les Européens “cherchent à diviser la Turquie comme ils ont désintégré l’Empire Ottoman”. Ils sont près de 70% à estimer que “les pays européens aident les organisations séparatistes kurdes à se renforcer”. Et dire que les Etats-Unis, tout autant que l’Union européenne, avaient accepté d’inscrire le PKK sur la liste des “organisations terroristes » ! Pour ne pas décevoir leur allié du Bosphore, cela s’entend. Sauf que l’allié, lui, n’est toujours pas content. Du moins en apparence.

Pourtant, Erdogan sait qu’il ne peut pas se passer de la coopération avec Washington et Bruxelles. Et pour cause, l’UE reste le premier partenaire économique de la Turquie et les Etats-Unis sont devenus depuis deux ans la troisième destination de ses exportations. Les postures ouvertement provocatrices du président turc ne sont donc pas fondées par quelque vision géostratégique contraire à celle de l’Otan ou, plus globalement, de l’Occident. Elles sont destinées à servir dans des enjeux de politique intérieure et sont donc appelées à se faire plus nombreuses, plus bruyantes et plus percutantes à l’approche de l’élection présidentielle de 2023, Erdogan ne cachant pas son intention de rester au pouvoir pour un troisième mandat…en attendant plus. 

Jusqu’ici, l’homme fort du Bosphore a usé avec succès de cette formule faite de petits chantages et de grandes ruades puisque ses alliés d’Amérique et d’Europe ont systématiquement fait le dos rond. Mais il va peut-être un peu loin, cette fois, en menaçant de bloquer l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’Otan. Parions qu’il observera d’abord les réactions des “Alliés” avant de franchir le pas et d’atteindre le point de non-retour dans cette stratégie de défiance.

Car, oui, ses alliés ont eux aussi leurs raisons d’accéder à ses exigences, certes. Mais seulement si celles-ci restent dans leurs limites de gesticulations destinées à la consommation interne. La Turquie est un partenaire important pour eux, mais le conflit entre l’Occident et la Russie et la cohésion retrouvée au sein de l’Otan n’autorisent plus Erdogan à jouer à l’empereur incontesté. 

Le monde d’aujourd’hui n’est plus celui qui avait vu la Turquie devenir membre de l’Otan. Sinon, elle serait aussi, aujourd’hui, membre de l’UE, un statut qu’elle attend depuis…35 ans et qui ne lui est toujours pas accordé. C’est dire que les occidentaux savent lui opposer un refus, lorsqu’il est nécessaire. Et qu’ils en ont les moyens. De problématique et paradoxale, l’alliance entre Erdogan et l’Occident devient désormais de moins en moins tenable sur la durée. 

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Les Kurdes lâchés par l’Occident : la trahison à perpétuité ? Par Saïd CHEKRI 

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Le dernier sommet de l’Otan, tenu fin juin à Madrid, a été marqué par un fait majeur : l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Alliance atlantique a finalement été acceptée par le président turc Recep Tayyip Erdogan qui avait usé de son véto pour bloquer ce processus depuis la mi-mai. Le verrou a donc sauté et les deux pays nord-européens vont donc pouvoir rejoindre “les 30 alliés”. C’est que, de leur côté, Stockholm et Helsinki ont accédé aux exigences de l’homme fort d’Ankara : la levée de l’embargo sur la vente d’armes à la Turquie et, plus encore, l’extradition de dizaines de Kurdes établis dans ces deux pays et accusés de “terrorisme” par le régime Erdogan. 

Ce mardi 5 juillet, les ambassadeurs des 30 États membres de l’Otan ont commencé à signer les protocoles d’adhésion des deux pays scandinaves au siège de l’Organisation, à Bruxelles, engageant ainsi le processus de ratification. Le représentant du Canada a déjà apposé sa paraphe ; il sera suivi par l’Estonie dès ce mercredi, puis par le Danemark, la Norvège et l’Islande dont les Parlements ont déjà donné leur accord.

Conséquence directe de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’Otan semble devoir se faire sur le dos des Kurdes, ces éternels “damnés de la terre” qui forment un peuple de près de 50 millions d’âmes dispersées principalement sur quatre états (Turquie, Irak, Iran, Syrie) où ils font face, à des degrés divers et au gré des événements qui secouent cette vaste région du Moyen-Orient, à toutes formes d’oppression et de négation. Mais aussi à des trahisons successives.

Fuyant ces oppressions, notamment celle qu’ils subissent de la part du régime d’Erdogan, ils sont des dizaines de milliers à avoir trouvé refuge dans les pays scandinaves ces 20 dernières années. On en compte quelque 100.000 dans la seule Suède et près de 20.000 en Finlande. La neutralité géopolitique de ces deux pays leur permettait jusqu’ici de s’y installer en toute sécurité, sans craindre d’être renvoyés dans leur pays d’origine où ils connaissent, mieux que quiconque, le mépris que le régime voue aux droits de l’Homme et, surtout, son ostracisme envers les Kurdes. Ce mépris et cet ostracisme, Erdogan n’en a jamais fait un mystère. Bien au contraire, il les a toujours affichés au nez et à la barbe de l’Occident qui a systématiquement trouvé quelque raison stratégique ou tactique de fermer les yeux et d’adopter profil bas. Il est même arrivé, quelquefois, qu’une puissance occidentale s’éclipse d’un terrain pour laisser la voie libre à une offensive d’Ankara contre les Kurdes. C’est ainsi qu’en octobre 2019, Donald Trump prit la décision, sans tenir compte de l’avis du Pentagone, de faire rentrer au bercail les troupes américaines stationnées au nord de la Syrie, tout en sachant qu’il offrait une aubaine à Erdogan qui n’en demandait pas tant. Il s’ensuivit, en effet, une invasion turque de cette zone où se trouvaient les forces kurdes qui avaient grandement contribué à défaire l’organisation terroriste État islamique (Daech) au prix d’énormes pertes dont des milliers de combattants, hommes et femmes. Fuyant l’attaque de l’armée turque, ils ont été acculés à faire le triste choix de “survivre sous Bachar Al-Assad plutôt que de mourir sous Erdogan».

Pourtant, sans l’engagement à toute épreuve des combattants Kurdes, notamment à Kobané, l’Occident n’aurait sans doute pas pu empêcher la progression de l’État islamique. À tout le moins, la guerre contre les troupes d’Al Baghdadi aurait duré plus longtemps et aurait coûté beaucoup plus cher aux forces de la coalition.

C’est donc un allié dans la guerre que l’Occident tout entier, voire l’Otan dans son ensemble, et pas seulement la Suède et la Finlande, consent à lâcher et à sacrifier, pour encore une fois satisfaire aux exigences d’un allié qui n’en finit pas d’user de chantage sécuritaire ou migratoire et qui ne cessera pas d’en user tant que le procédé continuera à porter ses fruits. Mais pas seulement : l’Otan et l’occident risquent d’y laisser aussi une valeur morale et politique, celle-là même par laquelle ils entendent se distinguer de la Russie de Poutine digne héritière de l’ex-Union soviétique : le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le caractère sacré des droits humains. Car, en fin de compte, une adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan, si elle devait être concrétisée au prix d’une telle trahison, signifierait que, moralement tout au moins, l’Occident est entré dans un processus de “russification”. 

Il n’est d’ailleurs pas fortuit qu’au sein même de l’Alliance atlantique des voix de diplomates s’élèvent déjà, quoi qu’anonymes pour l’heure, pour mettre en garde contre le maintien de ce “profil bas face au chantage” d’un Erdogan de plus en plus perçu comme un allié encombrant, voire un allié contre-nature. Des réserves et des observations qui sonnent comme une volonté de siffler la fin de la récréation pour l’homme qui rêve de reconstituer l’empire ottoman comme Poutine fantasme sur la réinvention de l’ex-URSS.  Et qui ne laissent pas sans réaction Helsinki et Stockholm, déjà en difficulté face à leurs opinions publiques pour le moins perplexes et à une diaspora kurde qui s’inquiète. Alors qu’Erdogan vient de nouveau d’avertir qu’il bloquerait le processus et qu’il n’enverrait le mémorandum d’accord au Parlement turc pour approbation que si la Suède et la Finlande tiennent leurs engagements, y compris ceux portant sur l’extradition de quelque 73 kurdes, Helsinki et Stockholm rétorquent qu’ils ne changeront pas leur législation en matière d’extradition, indiquant que l’accord tripartite prévoit que les deux pays scandinaves traitent les demandes d’extradition introduites par la Turquie, et qu’ils le feront dans le respect de leurs “propres lois en matière de droits de l’Homme et d’exportations d’armes” . Voilà qui, peut-être, empêchera cette trahison d’aller jusqu’au bout. Ce qui, du coup, épargnera au peuple kurde une nouvelle épreuve. Et à l’Occident un nouvel affront infligé par un allié de plus en plus difficile à assumer.                 

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Alger : diversification des partenaires…et des adversités. Par Saïd CHEKRI

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La recette n’est pas nouvelle : en guise de riposte aux critiques et dénonciations étrangères qu’Alger qualifiait d’ingérences inacceptables dans ses affaires internes durant les sanglantes années 90, et qui, le plus souvent, venaient de l’Elysée, la parade fut de se tourner vers des partenaires, autres que la France mitterrandienne qui n’avait pas digéré l’arrêt du processus électoral de décembre 1991. À l’époque déjà, c’est sur l’Italie que le pouvoir d’alors avait jeté son dévolu. Plus de trente ans après, l’histoire se répète : en brouille avec l’Espagne pour cause de Sahara occidental, c’est encore par un rapprochement aussi immédiat que spectaculaire avec Rome qu’Alger riposte à la prise de position favorable aux thèses marocaines sur le dossier. C’est que le procédé a fini, entre temps, par se muer en un socle philosophique censé porter la politique étrangère algérienne.

On comprend qu’un pays producteur d’hydrocarbures oeuvre à diversifier ses clients pour garantir la continuité de ses exportations à bon prix et ses fournisseurs pour s’assurer de l’approvisionnement permanent de son marché intérieur. Il s’agit d’une vieille logique purement économique, admise et en usage partout dans le monde. Mais lorsque le choix des partenaires est dicté par les fluctuations des positionnements des uns et des autres sur des questions d’ordre régional et international, elles-mêmes apparaissant et disparaissant au gré de considérations géostratégiques en constante mutation, la démarche n’est pas systématiquement avantageuse. Elle peut même impliquer quelques inconvénients : la diversification des partenaires peut alors s’accompagner d’une multiplication des fronts qui, à son tour, a un coût économique mais aussi diplomatique. Des coûts immédiats et d’autres à terme. Cela s’est d’ailleurs vérifié cette fois encore : lorsqu’Alger a voulu “sanctionner” Madrid en lui ôtant la qualité de client gazier privilégié en transférant ce statut à Rome, c’est l’Union européenne tout entière qui était montée au créneau, non sans brandir, diplomatiquement mais assez crûment, des menaces de représailles contre l’Algérie liée depuis 20 ans à l’UE par un accord d’association qui lui interdit d’agir de la sorte envers un membre des 27.

Cette réaction de l’UE a certainement pesé sur la suite des événements, empêchant le coup de froid algéro-espagnol d’aller plus loin et de prendre des proportions plus grandes. C’est dire que lorsqu’on n’a que le gaz et, accessoirement, la “diversification des partenaires économiques” comme instrument à mettre au service d’une politique étrangère peu efficiente par ailleurs, l’on peut être vite acculé à adopter un profil bas pour limiter les dégâts.

Et c’est encore plus vrai pour Alger qui, ces dernières années, a déjà assez d’adversaires aux  niveaux régional et international pour ne pas avoir besoin d’ouvrir de nouveaux fronts.

On vient en effet de découvrir qu’à l’échelle du monde arabe, l’accord obtenu au prix d’un forcing diplomatique soutenu pour la tenue du prochain sommet de la Ligue arabe à Alger malgré l’opposition de Rabat, n’est pas synonyme d’un rapprochement des Etats de la région avec l’Algérie, encore moins de leur adhésion aux thèses et aux solutions préconisées par l’Algérie pour le traitement des dossiers en suspens, dont celui de la Libye. Ainsi, pour la seconde fois après l’épisode de janvier 2020, les Emirats arabes unis, siégeant en qualité de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU au nom du “groupe arabe”, viennent de rejeter la désignation d’un diplomate algérien comme envoyé spécial des Nations unies en Libye. Abu Dhabi a dit ne pas parler en son nom seul, justifiant ce rejet par le refus opposé à la candidature de lex-ministre algérien des Affaires étrangères Sabri Boukadoum par des “parties libyennes” mais aussi par des membres dudit “groupe arabe”. Décodé, cela signifie que des Etats membres de la Ligue arabe sont opposés à la position algérienne sur la Libye. On le sait, c’est le cas de trois pays au moins : l’Egypte, les Emirats arabes unis et le Maroc. Il y a assurément de quoi s’interroger sur les gains politiques que pourrait, dans ces conditions, engranger Alger de la tenue du sommet arabe en novembre prochain. Pour ne pas dire qu’il faut plutôt craindre un revers…Ce qui n’épargnerait peut-être pas la charge symbolique de Novembre puisque le choix de cette date pour la tenue de ce Sommet a été arrêté pour…faire valoir cette symbolique et faire honneur à la révolution algérienne.

Pour l’heure, Alger garde le silence face au geste inamical des Emirats arabes unis. Se fourvoyer en ce moment dans un conflit (encore un) avec Abu Dhabi ou engager un bras de fer (un de plus) avec Le Caire, voilà qui n’est pas indiqué. Le wait and see est d’ailleurs de rigueur, y compris face à Tunis coupable de suprême offense envers un voisin qui ne lésine pourtant pas sur son aide financière : l’armée tunisienne participe, aux côtés des Etats-unis, de la France, du Maroc et même d’Israël, aux manoeuvres dites “Lion d’Afrique 2022” à Agadir, qui consistent en le plus large exercice militaire du continent. Il s’agit, certes, d’une décision souveraine de la Tunisie qui sait qu’elle y a tout à gagner, sachant que la sécurisation de sa frontière commune avec la Libye, notamment sa partie sud, est assurée grâce à l’appui des Etats-unis ; mais le gouvernement algérien ne serait pas resté sans réaction s’il n’avait pas trop d’adversités à affronter conjointement. Lui qui s’est donné pour philosophie diplomatique la diversification des partenaires, en est désormais à compter les hostilités auxquelles il doit faire face. À l’impossible nul n’étant tenu, il semble acculé à faire l’impasse sur certaines pour se consacrer aux plus pressantes. 

Il faut se rendre à l’évidence : le pétrole et le gaz ne sont plus ces atouts diplomatiques et stratégiques qu’ils étaient. Et ils le seront de moins en moins.   

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État laïc, nation islamique : la lubie kadhafienne de Saïed. Par Saïd CHEKRI 

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La décision du président tunisien d’expurger la Constitution de son pays de toute référence à l’islam comme “religion de l’État” se confirme. Annoncée avant la publication du projet de loi fondamentale devant consacrer la naissance de la ” nouvelle République de Tunisie”, elle avait dérouté plus d’un et laissé pantois bien des observateurs, en Tunisie comme ailleurs. Et pour cause : jusque-là, l’élu surprise de 2019 n’avait jamais montré, ni durant sa campagne électorale ni, encore moins, durant son exercice du pouvoir, un profil politique ou idéologique foncièrement laïc ou républicain. Il n’avait séduit la majorité de l’électorat qui l’a porté au Palais de Carthage qu’en jouant sur les déboires et scories d’une transition laborieuse, quelquefois émaillée d’assassinats politiques et d’actes terroristes, rendue encore plus cahotante par un gouvernement et un Parlement dominés par les islamistes d’Ennahdha.

Mais il n’aura pas fallu attendre bien longtemps pour voir apparaitre un signe très probant que sous Kaïs Saïed, la Tunisie ne sera pas un État laïc, quel que soit le résultat du référendum de révision constitutionnelle prévu le 25 juillet prochain. Et c’est lui, Kaïs Saïed qui nous le dit. Certes avec ses mots, aussi déroutants que les discours qu’on lui connait jusqu’ici. Avec ses mots, mais aussi avec ses actes.

Qu’on en juge.

Par les actes d’abord. Plutôt par un acte, le plus récent et sans doute un des plus éloquents de tous ceux qu’il a commis tout au long de cette année : hier, il s’est rendu à l’aéroport de Tunis-Carthage pour saluer…les pèlerins en partance pour les Lieux saints de l’Islam. Et c’est en sa qualité de chef de l’État qu’il a accompli un tel protocole propre aux pays où l’islam est religion de l’État, comme l’aurait fait un Rached Ghanouchi.

Exploiter ainsi un fait qui relève de la pratique de la religion, ici le départ de citoyens tunisiens pour le pèlerinage à la Mecque, pour s’exprimer sur le contenu d’un projet politique est en soi édifiant.                    

Par les mots ensuite : “Dans la prochaine Constitution de la Tunisie, nous ne parlerons pas d’un État dont la religion est l’islam parce que l’islam est la religion de la nation à laquelle appartient la Tunisie“. On aurait cru entendre le colonel Kadhafi à ses heures de gloire. Seul l’ex-homme fort de Tripoli et néanmoins auteur du fameux Livre vert, aurait pu oser pareille lubie. À sa décharge, lui n’était pas professeur de droit et…avait même sa propre conception de la démocratie qui consiste, disait-il très sérieusement, à… “durer au pouvoir“.

Voilà donc un président portant l’ambition déclarée de bâtir une “nouvelle république” et un État non religieux dans un pays qu’il assimile à une portion de la “nation islamique”. Et cela, pendant que partout dans cette “nation”, l’islam est décrété “religion de l’État” en raison, précisément, de l’appartenance à cette même “nation”. Au-delà de cette pirouette qui semble tenir lieu d’échappatoire et d’esquive, le professeur de droit ne semble pas détenir plus d’arguments pour expliquer une démarche aussi ambivalente. Une ambivalence qu’il corse un peu plus, sans doute pour ne pas offusquer “le peuple musulman de Tunisie” et surtout pas l’électorat d’Ennahdha, en ajoutant que “l’État doit œuvrer pour l’accomplissement des objectifs de l’islam et de la chariâa”. Ghannouchi aurait-il dit plus que cela ? On se le demande. Voilà d’ailleurs qui est de nature à ajouter de l’eau au moulin des islamistes. Et pas seulement en Tunisie. Car, diront-ils, quoi de mieux que la chariâa pour réaliser les objectifs de l’islam ? De là à accuser Kaïs Saïed de se faire prophète, il n’y a qu’un pas et parions qu’ils le franchiront puisqu’il leur aura donné de quoi soutenir une telle plaidoirie.

Comprendre Kaïs Saïed, si l’on se refuse à croire à la thèse selon laquelle il serait mentalement instable, est assurément un exercice difficile. Mais il existe des pistes pour cerner quelque peu l’homme et ses objectifs. L’une de ces pistes suggère qu’il inscrirait sa démarche dans une tentative de rapprochement avec les États du Golfe dont l’aide serait précieuse sachant que la Tunisie connait une conjoncture économique difficile et traverse la plus grave crise financière de son histoire. 

Selon des observateurs tunisiens, l’homme fort de Carthage croit convaincre les souverains du Golfe de lui prêter main forte en affichant un profil pouvant faire obstacle autant à une transition démocratique réussie en Tunisie qu’à une prise du pouvoir par la mouvance islamiste incarnée par Ennahdha. L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres pays du Conseil de Coopération du Golfe avaient pleinement joué ce même jeu en Égypte, soutenant le coup d’État du maréchal Al-Sissi en lui apportant une aide financière conséquente, alors qu’il faisait face aux dénonciations des puissances occidentales comme Kaïs Saïed aujourd’hui. De fait, les rencontres bilatérales et autres échanges de visites entre des responsables tunisiens et leurs homologues qui avaient connu un ralentissement depuis 2011 puis un arrêt brusque depuis 2014, tout comme certains grands projets d’investissement annoncés auparavant, ont curieusement repris et même gagné en cadence depuis l’été dernier.

La question n’est pas de savoir si les États du Golfe seraient enclins à satisfaire les demandes d’un chef d’État tunisien qui affiche sa disponibilité à toute épreuve à annihiler les espoirs démocratiques nés de la révolution des Jasmins. Ils ne lésineraient sur aucun effort dès lors qu’il s’agirait de réaliser un tel dessein, sachant l’importance de l’effet de contagion que produirait, en Afrique du nord et au-delà, une transition démocratique réussie en Tunisie. Il y a lieu toutefois de douter de la capacité de Kaïs Saïed à répondre aux sollicitations des rois et émirs du Golfe car celles-ci iraient bien plus loin que ce qu’il est en mesure d’accomplir dans une Tunisie qui, historiquement, sociologiquement et politiquement, n’est pas, loin s’en faut, une copie de l’Égypte.                 

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L’Europe face au fouillis nord-africain. Par Saïd CHEKRI

Alors que se mettent en place, peu à peu, les ingrédients d’une transformation de la Tunisie en nouveau foyer de tensions dans la région, le conflit algéro-marocain s’installe durablement dans la rive sud de la méditerranée, tandis que la crise libyenne y perdure. S’ajoutant au bourbier malien géographiquement, trop proche pour ne pas en tenir compte, ce sont autant de facteurs, qui sous l’effet d’interférences extérieures multiples et en l’absence de toute médiation, risquent de produire en Afrique du nord une situation de perturbations inextricables. Considérés depuis longtemps comme “hautement importants pour la sécurité de l’Europe”, les Etats nord-africains ont désormais de quoi susciter des inquiétudes, voire des angoisses outre-mer, d’autant plus qu’au fil du temps et au gré des crises, de nouveaux acteurs ont investi ce terrain où, jusqu’à récemment, les pays d’Europe du sud jouaient quasiment seuls. Désormais, la Chine, la Turquie, les Emirats arabes unis, le Qatar et encore la Russie qui s’implique de manière plus ostentatoire depuis le début de son offensive militaire en Ukraine, sont de la partie, chacun y mettant tout son poids pour favoriser tel dénouement et, au besoin, pour bloquer tel autre car non favorable à ses intérêts stratégiques.

Face à ces nouveaux venus dans ce qu’il conviendrait d’appeler le fouillis nord-africain, l’Europe, plus que jamais, parait dépassée. A tout le moins, la rive sud de la méditerranée n’est plus pour elle une chasse gardée où, pour des raisons autant historiques que géographiques, nulle autre force ne venait lui disputer la place privilégiée qu’elle tenait. On en serait, à présent, à la phase finale d’un processus de déclassement de l’influence des pays européens dans cette région.

Des think tank ont tenté d’expliquer cette perte d’influence, celle de la France notamment, en l’imputant, du moins partiellement, à leur attitude inattentive durant la pandémie du coronavirus, ce dont auraient profité des pays à économies émergentes pour se placer en sérieux concurrents, d’abord sur  le terrain économique et commercial, ensuite dans le champ des ” batailles géostratégiques”, avant de se positionner durablement comme partenaires alternatifs vite adoptés.

Si on ne peut douter de ce que la conjonction de ces faits que sont la crise sanitaire et la montée des tensions dans certains pays nord-africains a pu jouer et accentuer le recul européen, il faut bien admettre que le rétrécissement de la sphère d’influence des pays du Vieux continent et l’élargissement et l’intensification de l’action d’autres intervenants dans cette région et dans d’autres zones africaines, sont bien antérieurs à la pandémie, aux crises malienne et libyenne, au pourrissement politique en Tunisie ou encore à la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat.

L’Algérie, le Maroc et la Tunisie constituant le coeur battant de cette région, celle-ci a de tout  temps été observée par les Européens par le biais de la loupe de l’ancien puissance coloniale de ces trois pays, la France. Or, “la politique maghrébine de la France” a consisté, depuis l’accès de ses trois ex-colonies  à leur indépendance, à “ménager la chèvre et le chou” dans le seul souci de maintenir sa relation avec chacun des trois voisins à un niveau de qualité minimal qui ne mette pas en péril ses intérêts immédiats.  Cela ne suffit pas pour constituer une approche stratégique de long terme. A la décharge de la France, sa qualité d’ancienne puissance coloniale ne la sert pas toujours dans la définition d’une telle approche : si l’Histoire crée des ponts, elle dresse aussi des obstacles. Et pas seulement symboliques. Tout comme la proximité géographique entre deux pays :  on peut y trouver autant de facteurs de rapprochement, d’entraide et de coopération que de raisons de s’escrimer plus ou moins férocement. On vient de voir que c’est en essayant d’aplanir un différend avec le Maroc que l’Espagne, sans le vouloir, en a provoqué un autre avec l’Algérie. Et, de brouille algéro-espagnole, l’affaire a vite pris les proportions de conflit algéro-européen. A l’origine, le dossier du Sahara occidental qui, vieux de près d’un demi-siècle, n’est toujours pas clos et continue de miner les relations entre Alger et Rabat mais aussi de peser sur celle entre une Europe fédérée et une Afrique du nord disparate jusqu’à devenir une région à potentiel crisogène élevé.

Mais on n’en est pas là par le seul fait des complexités internes et des brouilles intermaghrébines. Si celles-ci sont entretenues, voire suscitées et encouragées ces dernières années par les nouveaux acteurs extérieurs venus jouer leurs partitions géostratégiques quelquefois contradictoires, elles ont trop longtemps été ignorées par les partenaires historiques des pays de la région, les Etats européens, à leur tête la France. Pourquoi s’en préoccuper plus que de raison tant que les intérêts immédiats n’étaient pas menacés par l’entrée en lice  de nouveaux intervenants  en lesquels les pouvoirs locaux voient des partenaires plus commodes? Il suffisait d’être à l’écoute des dirigeants des Etats de cette région, de ne pas mettre en doute leur légitimité pourtant factice, quelquefois d’entretenir une relation personnelle avec tel chef d’Etat et le tour était joué. L’Europe aura péché ainsi en sous-estimant l’importance  des mutations profondes des sociétés nord-africaines. Comme les dirigeants locaux qui ne les avaient pas vues venir…et qui ne veulent toujours pas les voir alors qu’elles ont déjà donné lieu à la révolution des Jasmins en Tunisie, à la révolution de la Place Tahrir au Caire, à la chute de Kadhafi en Libye, au mouvement du 20 février au Maroc et au Hirak du 22 février 2019 en Algérie.  Ce sont les mutations sociologiques qui font l’Histoire, non les régimes et les pouvoirs. Si les dirigeants nord-africains, par réflexe de survie de leur pouvoir, semblent peu enclins à y souscrire, l’Europe se rend déjà compte qu’elle y est tenue. Sous peine de perdre pied et de devoir laisser place à ces nouveaux acteurs qui, déjà, essaient de “marquer leur territoire”.  

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KAÏS SAÏED, UN LAÏC PAR CONVENANCE ?

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Par Saïd CHEKRI

Coup de tonnerre à Tunis : un des membres de la commission chargée par le chef de l’État de rédiger le texte portant projet de révision constitutionnelle, le juriste Sadok Belaïd, vient de révéler que ledit texte qui sera bientôt présenté à Kaïs Saïed sera expurgé de l’article instituant l’islam religion de l’État. Si la Tunisie est sans doute le pays de la région MENA le mieux placé pour entreprendre avant tous les autres une telle “révolution” en raison de sa tradition séculière établie, le contexte politique dans lequel intervient ce “coup de pied dans la fourmilière” a de quoi laisser perplexe. Parce que, d’une part, nul ne s’attendait à voir le président tunisien engager pareille mutation au moment même où s’affirme plus que jamais son isolement aussi bien à l’intérieur du pays que sur les scènes régionale et internationale. À moins que le geste ne soit, en fait, qu’une tentative d’y remédier. 

Mais aussi parce que, d’autre part, cette démarche visant à soustraire la vie politique et institutionnelle tunisienne à l’influence de la religion est d’autant moins compréhensible qu’elle n’est pas le fait d’un acteur ayant fait les preuves d’un attachement minimal aux valeurs démocratiques et aux principes bien compris de la République. Or, Kaïs Saïed a fait tout le contraire depuis le 25 juillet quand il osa ce que tout le monde s’accorde à qualifier de coup d’État avéré. Tout comme l’était celui perpétré par Ben Ali en 1987, se plaisent même à ajouter certains. Ce qui, d’ailleurs, lui vaut un grossissement des rangs de ses opposants qui ne sont pas seulement les islamistes d’Ennahdha mais aussi leurs adversaires, soit les partis de la mouvance démocratique ainsi que la puissante centrale syndicale, l’UGTT qui a toujours pu peser sur les événements dans le pays, et pas seulement depuis 2011.

Qu’à cela ne tienne : Kaïs Saïed est très souvent décrit par ses anciens collègues et par ceux qui ont eu à le côtoyer de près comme un “homme déroutant”. Sans donner forcément crédit à cette ancienne collaboratrice qui a récemment fait état d’une instabilité mentale chez son ancien patron, on peut toutefois s’interroger sur l’origine profonde de cette “capacité” à surprendre, à “dérouter”. Ne viendrait-elle pas de quelque improvisation, lui-même n’agissant peut-être pas selon un plan préétabli, mais plutôt par à-coups et par réajustements successifs de son action en fonction des réactions qu’ils provoquent et qu’il n’avait pas anticipés ? Autrement dit, serait-il otage d’un processus dont il ne connaissait que le début et la finalité escomptée et dont il ignore les phases successives et les passages obligés ? Quand on sait qu’il avait été élu essentiellement par ce qu’il était “apolitique” et sur la base d’un discours axé sur la lutte contre “la corruption de la classe politique“, et non pas grâce à une quelconque appartenance idéologique déclarée ou projet de société assumé, on peut comprendre que son action ressemble à celle d’un velléitaire qui évolue d’impasse en impasse, cherchant perpétuellement à colmater les césures, réparer les hiatus et à gagner quelque estime d’un côté pour compenser quelque appui perdu d’un autre. La politique est aussi un métier qu’on acquiert par la pratique, par l’exercice et, surtout, par un militantisme commencé de préférence à un âge précoce. Si ce n’est point une condition suffisante, elle n’en est pas moins nécessaire pour quiconque veut convaincre par la cohérence, la constance et la lisibilité de son discours et de sa démarche. À défaut, c’est le tâtonnement qui prend le pas et cela finit vite par se voir. Il semble bien que Kaïs Saïed en est là.

Se refusant toujours à rendre public son projet de révision constitutionnelle alors que le rendez-vous du référendum approche à grands pas, l’on s’interroge forcément sur les raisons et objectifs de cette “fuite” quant à son intention de supprimer toute référence à l’islam dans le texte de la future loi fondamentale qu’il veut faire adopter sans débat ni concertation préalables. Ne chercherait-il pas ainsi des appuis et soutiens qui lui font cruellement défaut face à une classe politique et un monde associatif plus que jamais sceptiques voire opposés à sa méthode d’exercice du pouvoir quand ils ne sont pas outrés par le fond même de son action et des mesures qu’il a prises, quelquefois au mépris de la constitution en vigueur, pour s’affranchir de tout contre-pouvoir institutionnel ? On sait qu’une telle disposition constitutionnelle peut séduire et lui permettre d’inverser le rapport des forces qui, pour l’heure et à six semaines du scrutin populaire projeté, n’est pas en sa faveur. Mais il en faut sûrement plus pour donner du crédit à cette volonté affichée de constitutionnaliser la laïcité de l’État, alors que parmi les 57 juges révoqués il y a quelques jours, figurent deux femmes qui l’ont été pour des considérations privées, donc pour leur condition de femmes, dans un pays qui, en matière de droits et d’émancipation de la femme, est plutôt en avance, par comparaison aux autres contrées du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Selon Kaïs Saïed, il ne serait donc pas nécessaire que la laïcité soit “livrée” dans un “pack” complet contenant tous les autres composants politiques et juridiques constitutifs d’une démocratie. L’Irak de Saddam Hussein était laïc, cela ne l’avait empêché ni de régner en tant que dictateur accompli ni de constituer un danger permanent pour la sécurité des pays voisins. Et, surtout, cela n’avait pas aidé le pays des Deux Fleuves à se développer malgré ses hydrocarbures. Moralité : une Tunisie laïque ne serait pas forcément immunisée contre une mainmise militaire ou policière sur l’État et les institutions. D’autant que les décisions de Kaïs Saïed, les réactions et controverses qu’elles ont suscitées et les désordres qu’elles risquent d’induire dans un pays au bord de l’asphyxie financière sont déjà invoquées pour faire appel à une intervention de l’Armée.   

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