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ALGERIE. SOUMMAM : TABOU OFFICIEL ET FERVEUR CITOYENNE.

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Ce sont des dépêches de l’APS qui rapportent depuis hier des commentaires d’anciens maquisards de Kabylie qui saluent les audacieux préparatifs qui ont permis l’organisation du congrès de la Soummam et l’essor qu’il a impulsé à la révolution algérienne. On peut supposer que cette année comme les autres, aucune autorité nationale ne se rendra sur les lieux où se décida le sort de la révolution algérienne tant du point de vue de l’organisation militaire que de sa traduction politique, institutionnelle et géopolitique.

Pour le régime algérien, le congrès de la Soummam, c’est un peu le dilemme qui oppose la belle-mère à sa bru. La vieille qui a peur de voir une autorité, pas toujours justifiée, remise en cause doit veiller à ce qu’aucun autre repère potentiel n’émerge dans la famille.  Mais en même temps, elle ne peut, sous peine de voir le foyer s’effondrer, se passer du savoir-faire et de l’énergie de celle dont il faut surveiller jour et nuit les faits et les gestes.

D’où, ce paradoxe. Les manifestations et les débats publics non cornaqués par le pouvoir considèrent le plus souvent le congrès d’aout 1956 comme l’acte de naissance de l’Algérie moderne. Sans oser nier officiellement l’évènement, le pouvoir algérien, comptant sur l’extinction de la génération qui a vécu la guerre pour voir disparaitre la flamme soummamienne, en tolère l’évocation à la marge de la République. Mais plus les autorités cherchent à le marginaliser ou l’occulter, plus les jeunes s’abreuvent à ce moment unique dans notre histoire. Les causes de cette irréductible rémanence ?  La permanence des problèmes débattus courageusement et traités souverainement en aout 1956.

L’impasse algérienne est la conséquence mécanique du reniement de la Soummam. Elle a commencé au Caire il y a maintenant de cela 65 ans lorsqu’une année après les assisses d’aout 1956, le segment militaro-conservateur du FLN, encouragé par Nasser, mit brutalement fin à la seule proposition de l’histoire nationale qui préconise un Etat démocratique et social affranchi du militarisme et du dogmatisme religieux. A cette occasion, le bilan politique et militaire d’une année de combat fut voté à l’unanimité mais cette performance n’empêcha pas le putsch.  Il n’y a pas d’autres termes pour décrire le renversement des principes, des structures et de la composition des instances légitimes de la révolution et dont les conséquences pèsent aujourd’hui encore sur le destin algérien. Les méthodes utilisées pour accomplir ce forfait prévalent toujours : les abus d’autorité violant la légalité, le rapport de force s’imposant au dialogue, la cooptation qui se substitue au mandat représentatif et les centres de décision parallèles qui font des institutions officielles un alibi sont un héritage du coup de force commis en aout 1957 et qui annonçait l’élimination de l’homme dont les capacités hors normes permirent de faire passer une révolte au stade de révolution. Il faut savoir, en effet, qu’après le premier novembre 1954 aucune déclaration, aucune décision ne suivit l’insurrection pendant cinq mois. Il fallut attendre mars 1955 pour voir Abane Ramdane, sorti entre temps de prison, rédiger le premier tract dont les termes préfiguraient la création des organisations des travailleurs, l’UGTA, des étudiants, l’UGEMA et celle des commerçants l’UGCA, préludes au congrès dont allaient sortir une doctrine : l’autonomie idéologique de la révolution, une stratégie : le primat du politique sur le militaire et le religieux et la mise en place des cadres institutionnels qui survécurent aux crises internes et aux pressions extérieures.   

Le congrès de la Soummam est un projet démocratique qui, par-delà les turbulences et les ambitions politiques, irrigue la société malgré l’embargo des officiels pour lesquels il demeure un tabou. C’est aussi un symbole qui rappelle que les ruses ne peuvent tromper l’Histoire. C’est pour cela qu’en attendant la restitution du pays à son peuple, chacun, au fond et autour de soi-même, doit impérativement cultiver ce moment fécond. Tant que la sérénité ne reviendra pas autour de la Soummam, tant que la vérité ne sera pas avouée sur l’assassinat de son principal concepteur, l’Algérie vivra dans le déni historique avec son terrible corollaire : le mensonge d’Etat, source des régressions qui font d’un beau pays une proie du populisme et du clientélisme vivant dans la haine de l’autre…et de soi.

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ALGERIE. SOUMMAM : TABOU OFFICIEL ET FERVEUR CITOYENNE.

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Ce sont des dépêches de l’APS qui rapportent depuis hier des commentaires d’anciens maquisards de Kabylie qui saluent les audacieux préparatifs qui ont permis l’organisation du congrès de la Soummam et l’essor qu’il a impulsé à la révolution algérienne. On peut supposer que cette année comme les autres, aucune autorité nationale ne se rendra sur les lieux où se décida le sort de la révolution algérienne tant du point de vue de l’organisation militaire que de sa traduction politique, institutionnelle et géopolitique.

Pour le régime algérien, le congrès de la Soummam, c’est un peu le dilemme qui oppose la belle-mère à sa bru. La vieille qui a peur de voir une autorité, pas toujours justifiée, remise en cause doit veiller à ce qu’aucun autre repère potentiel n’émerge dans la famille.  Mais en même temps, elle ne peut, sous peine de voir le foyer s’effondrer, se passer du savoir-faire et de l’énergie de celle dont il faut surveiller jour et nuit les faits et les gestes.

D’où, ce paradoxe. Les manifestations et les débats publics non cornaqués par le pouvoir considèrent le plus souvent le congrès d’aout 1956 comme l’acte de naissance de l’Algérie moderne. Sans oser nier officiellement l’évènement, le pouvoir algérien, comptant sur l’extinction de la génération qui a vécu la guerre pour voir disparaitre la flamme soummamienne, en tolère l’évocation à la marge de la République. Mais plus les autorités cherchent à le marginaliser ou l’occulter, plus les jeunes s’abreuvent à ce moment unique dans notre histoire. Les causes de cette irréductible rémanence ?  La permanence des problèmes débattus courageusement et traités souverainement en aout 1956.

L’impasse algérienne est la conséquence mécanique du reniement de la Soummam. Elle a commencé au Caire il y a maintenant de cela 65 ans lorsqu’une année après les assisses d’aout 1956, le segment militaro-conservateur du FLN, encouragé par Nasser, mit brutalement fin à la seule proposition de l’histoire nationale qui préconise un Etat démocratique et social affranchi du militarisme et du dogmatisme religieux. A cette occasion, le bilan politique et militaire d’une année de combat fut voté à l’unanimité mais cette performance n’empêcha pas le putsch.  Il n’y a pas d’autres termes pour décrire le renversement des principes, des structures et de la composition des instances légitimes de la révolution et dont les conséquences pèsent aujourd’hui encore sur le destin algérien. Les méthodes utilisées pour accomplir ce forfait prévalent toujours : les abus d’autorité violant la légalité, le rapport de force s’imposant au dialogue, la cooptation qui se substitue au mandat représentatif et les centres de décision parallèles qui font des institutions officielles un alibi sont un héritage du coup de force commis en aout 1957 et qui annonçait l’élimination de l’homme dont les capacités hors normes permirent de faire passer une révolte au stade de révolution. Il faut savoir, en effet, qu’après le premier novembre 1954 aucune déclaration, aucune décision ne suivit l’insurrection pendant cinq mois. Il fallut attendre mars 1955 pour voir Abane Ramdane, sorti entre temps de prison, rédiger le premier tract dont les termes préfiguraient la création des organisations des travailleurs, l’UGTA, des étudiants, l’UGEMA et celle des commerçants l’UGCA, préludes au congrès dont allaient sortir une doctrine : l’autonomie idéologique de la révolution, une stratégie : le primat du politique sur le militaire et le religieux et la mise en place des cadres institutionnels qui survécurent aux crises internes et aux pressions extérieures.   

Le congrès de la Soummam est un projet démocratique qui, par-delà les turbulences et les ambitions politiques, irrigue la société malgré l’embargo des officiels pour lesquels il demeure un tabou. C’est aussi un symbole qui rappelle que les ruses ne peuvent tromper l’Histoire. C’est pour cela qu’en attendant la restitution du pays à son peuple, chacun, au fond et autour de soi-même, doit impérativement cultiver ce moment fécond. Tant que la sérénité ne reviendra pas autour de la Soummam, tant que la vérité ne sera pas avouée sur l’assassinat de son principal concepteur, l’Algérie vivra dans le déni historique avec son terrible corollaire : le mensonge d’Etat, source des régressions qui font d’un beau pays une proie du populisme et du clientélisme vivant dans la haine de l’autre…et de soi.

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TUNISIE : LA JUSTICE RÉSISTE À KAÏS SAÏED

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C’est un véritable camouflet que le tribunal administratif vient d’infliger à Kaïs Saïed en suspendant la révocation de 47 sur les 57 magistrats qu’il avait congédiés en juin dernier les accusant pêle-mêle d’entraves à la justice, de corruption ou… d’adultère. Atteints dans leur dignité et leur honneur ces juges n’ont eu d’autres recours que d’observer une longue et périlleuse grève de la faim. 

Cette décision qui n’est pas susceptible d’appel revêt, dans cette conjoncture post-référendaire constitutionnelle, une signification particulière en ce sens que la remise en cause d’une injonction présidentielle émane de l’institution qu’il avait visée et voulu asservir avant toutes les autres pour asseoir et valider ses dépassements sans risque de contestation. Il s’avère finalement que tous les mécanismes juridiques, administratifs et politiques hérités de la révolution de janvier 2011 résistent tant bien que mal, contrairement à ce que pourrait laisser croire les faibles mobilisations engagées contre les abus répétitifs du président. Par ailleurs, les réactions suscitées par cette sentence dans les sphères politiques, médiatiques ou professionnelles attestent que le coup de force de l’homme fort de Carthage commence à être contre-productif. Non seulement les structures syndicales de la magistrature saluent l’indépendance du tribunal administratif mais des acteurs qui avaient pris fait et cause pour le président ont soit admis la réhabilitation des magistrats et donc implicitement le désaveu de leur mentor, soit observé un silence pesant après une longue et lourde obséquiosité. C’est le cas du bâtonnier de l’Ordre des avocats, Me Bouderbala, soutien de première ligne de Kaïs Saïed qui s’est félicité de cette décision qu’il considère comme « une concrétisation du cours de la justice ». 

La décision du tribunal administratif ne manquera pas également de provoquer des répliques dans plusieurs secteurs. Des personnalités politiques suggèrent -certaines exigent- que le président demande des excuses. D’autres appellent à la démission de la ministre de la justice Leila Jaffel et du ministre de l’intérieur. La première n’a d’ailleurs pas été reçue au Palais de Carthage depuis le 6 juin dernier alors qu’elle en était une invitée particulièrement privilégiée. Selon le très sérieux hebdomadaire « Acharaa’ El Magharibi » la liste des magistrats révoqués a été préparée, à la demande du président, par Leila Jaffel pour régler des comptes avec certains de ses collègues magistrats et punir ceux qui refusaient d’obtempérer à ses instructions visant l’opposition. Mais les dossiers préparés à partir de fiches de police inconsistantes étaient inévitablement voués au rejet d’un Tribunal administratif réputé pour ses traditions de rigueur professionnelle depuis l’ère Ben Ali. La ministre de la justice risque d’être le bouc émissaire que le président offrira en pâture au « peuple qui veut » à défaut de pouvoir prouver le bien-fondé du décret de révocation qu’il s’est empressé de signer le 1er juin 2022, et qui constitue une injustice flagrante dommageable à son image. 

À Tunis, ce coup de maillet de la justice est perçu comme un coup porté sur la tête de Kaïs Saïed.

Le président qui croyait avoir fait le plus dur en s’octroyant tous les pouvoirs avant de faire avaliser son coup de force par une constitution présidentialiste sur mesure découvre que c’est maintenant que les épreuves commencent pour lui : il doit régler les problèmes du pays. Avec une société civile qui n’a pas dit son dernier mot.

Même la centrale syndicale restée anormalement discrète dans les dernières turbulences politiques semble vouloir reprendre place dans l’arène publique. Son secrétaire général Noureddine Tabboubi vient de déclarer que la Tunisie est dans « un calme qui précède la tempête ». 

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ALGER-RABAT : ENTRE BRAS DE FER ET MAIN TENDUE, L’IMPOSSIBLE ACCOLADE

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Le prince héritier Mohamed Ben Salmane, MBS devait bien effectuer une visite en Algérie après le diner d’affaires qu’il a partagé avec le président français la semaine dernière à Paris.

Le déplacement n’a pas eu lieu. L’évènement est de taille. Il ne fut commenté ni par la presse algérienne ni par les médias marocains pourtant toujours prompts à se réjouir des déboires réels ou supposés du voisin. C’est dire le poids politique et diplomatique pris ces derniers mois par le jeune et controversé prince.

À Alger les langues commencent à se délier. L’arrivée de MBS était censée suivre un geste du Maroc envers l’Algérie pour désamorcer une crise suscitée par une grossière provocation de Rabat dont l’ambassadeur aux Nations Unies avait salué « le valeureux peuple kabyle qui se bat pour sa souveraineté ». Le discours du roi Mohamed VI prononcé à l’occasion de la fête du trône fut une réplique de celui de l’année précédente qui était déjà l’occasion de lancer un vibrant appel à la réconciliation. Le silence opposé par Alger à la main tendue du monarque alaouite a engendré l’annulation (ou le report) de la visite du fougueux postulant au trône saoudien. Le problème est qu’entre deux invitations à la concorde de Mohamed VI, le représentant du Maroc à l’ONU et les sites dédiés comme Hespress ou 360.ma n’ont pas renoncé à leurs invectives contre « les généraux algériens », sources auxquelles l’ambassadeur algérien Amar Belani se charge de répondre avec une gourmandise polémique jamais assouvie.

Nervosité algérienne

En sur-réagissant, Alger a probablement fait le jeu de Rabat, du moins celui des cercles les plus hostiles à l’établissement d’un climat apaisé avec le voisin de l’est. Il eut été concevable et bien plus rentable politiquement de renvoyer le Palais royal à ses récurrents égarements au Rif ou à ses appétits sahariens au lieu de perdre tout sens de la mesure dès que le mot Kabylie est lâché au point de rompre des relations diplomatiques, de fermer un gazoduc alimentant le Maroc mais aussi partiellement l’Espagne et d’interdire le survol de son espace aérien aux aéronefs de la RAM. Une déclaration de guerre qui ne laisse aucune possibilité de repli et dont, au final, seule la partie marocaine a tiré les dividendes. L’enchainement des décisions algériennes fut jugé excessif par la communauté internationale, ce qui fit passer le royaume chérifien pour un acteur régional responsable qui compose comme il le peut avec un voisin irascible lequel, traversant une passe interne difficile, doit entretenir tension et polémique à ses frontières pour faire diversion sur un front socio-politique toujours en ébullition.

Cette fébrilité extérieure est dupliquée par une fermeture intérieure qui pousse les autorités algériennes à s’installer dans une forme de guerre gelée où l’idéologie tient lieu et place de politique de développement. Les propos tenus par le chef de l’État ce dimanche à l’occasion de sa causerie mensuelle avec les médias publics ne laissent aucun doute quant à la volonté d’Alger, probablement encouragée par l’augmentation substantielle de ses recettes pétrolières, de maintenir le pays sous une chape de plomb. Les journaux privés indociles disparaissent les uns après les autres et, comme au bon vieux temps du parti unique, Tebboune déclare qu’il n’y a pas de détenus politiques alors que des centaines de citoyens pacifiques croupissent dans les geôles du régime pour avoir émis un avis dissonant ou publié un post critique. La guerre des mémoires avec la France – dont le nom ne fut pas cité une seule fois alors que des lauriers furent tressés à l’Italie, la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite…-, sera entretenue et réactivée et le français sera concurrencé par l’anglais dès la rentrée prochaine. Une autre hérésie qui coutera cher à des millions de jeunes Algériens et plus généralement au pays. La sphère économique est livrée aux appétits d’Ankara dont les captations de marché peu orthodoxes ne contribueront pas à assainir un climat des affaires déjà pollué par la faible compétitivité des entreprises et des règlements de compte claniques qui n’encouragent pas les opérateurs étrangers ou nationaux à investir. La diplomatie peine à donner une lecture crédible à ces impulsivités. Après les coups de chauds épiques vécus avec la France et le Maroc, c’est le royaume d’Espagne qui décide de larguer les amarres algériennes pour s’arrimer à son homologue du sud. Les organisations internationales comme la Banque mondiale ou l’Unesco n’échappent pas à la furie d’un régime sur le qui-vive. Toujours dispendieux, le pouvoir se vend par la guerre d’influence comme la très aléatoire entreprise de satellisation de la Tunisie, l’organisation de manifestations démonstratives tels que les jeux méditerranéens, la reprise des défilés militaires, la réunion de la ligue arabe que l’on a fait coïncider avec le premier novembre ou l’alignement sans nuance sur Moscou dans la guerre que livre le Kremlin à Kiev. Alger a bien choisi la fermeture et c’est sur les effets délétères de cette aventure que compte prospérer le Maroc.

Calculs marocains

Malgré les rentrées financières qu’Alger engrange grâce à la crise ukrainienne, Rabat table cyniquement sur l’absence de vision prospective, la fuite des cerveaux et la dégradation continue du système éducatif pour voir se réaliser à terme le déclin algérien. Le royaume alaouite joue de la provocation pour pousser son adversaire à la faute mais il sait être patient quand il s’agit de construire. En dépit de la persistance de dégradantes poches de pauvreté, le PIB marocain a été multiplié par deux et demi en 22 ans, passant de 42 milliards en 1999 à 119 milliards en 2022. Le Maroc est en passe de devenir le premier exportateur africain de voitures vers l’Europe et les infrastructures routières et ferroviaires ont connu une extension remarquable. Encouragée par diverses incitations, l’émigration marocaine revient au pays pendant qu’Alger voit l’hémorragie de ses cadres prendre des proportions alarmantes. Alors que le pouvoir politique algérien achève de stériliser son éducation par l’éradication du français, le gouvernement marocain entame une revalorisation de la langue de Molière dans ses programmes, multiplie les ouvertures des entités universitaires franchisées sur son sol et envoie ses boursiers postuler aux grandes écoles occidentales. Sur les 45 élèves étrangers qui ont réussi cette année le concours d’admission à l’école Polytechnique de Paris, 33 sont Marocains et aucun Algérien ne figure dans la liste. Il y a encore une vingtaine d’années de cela, dans ce genre d’examens, le nombre d’Algériens dépassait celui des Marocains et des Tunisiens réunis. La technostructure qui avait fait la cohérence et la crédibilité de la haute administration algérienne pendant les années 70 malgré un cap stratégique erratique est en train de changer de pays. Et à l’inverse de l’Algérie, le Maroc sait que c’est cette guerre qui doit être gagnée. Pour l’instant, Rabat est convaincu qu’il n’y a pas à engager des forces militaires pour remporter le challenge de pays pivot de la région. Il suffit de stimuler les vulnérabilités culturelle et psychologique de son voisin. C’est ainsi que des sites sont créés pour exciter la susceptibilité de dirigeants que l’on sait particulièrement irritables. Point n’est besoin de mobiliser sa diplomatie pour isoler Alger, ses propres dirigeants s’y emploient.

C’est ce qui vient de se produire avec la défection de MBS qui trouve là une occasion de plus pour arbitrer sur la scène internationale et se bonifier auprès du tuteur américain qui condamnait il y a quelques mois encore l’assassin de Kashoggi et regardait en lui l’auteur imprudent qui a déclenché au Yémen une guerre meurtrière.

Mohamed VI s’adapte à la partition. Tout en laissant ses sujets semer le poil à gratter contre l’armée algérienne, le Roi a fait ce qui était attendu d’un souverain soucieux de donner de son pays l’image d’une nation œuvrant à sa prospérité et à la paix autour d’elle. Certes, Alger n’a pas laissé l’urticant Amar Benali répandre ses allergies mais la philippique de l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi, vigile light des amabilités épistolaires avec le Maroc, ne compense pas le silence de la présidence ou celui du ministère des affaires étrangères algériens après l’annulation du voyage du prince saoudien.

Dans cette guerre de demain, le Maroc a pris plusieurs longueurs d’avance. Gare cependant à la petite musique que commencent à seriner certaines élites marocaines qui se plaisent à souligner que le Maroc est un État millénaire qui plane sur une région composée d’avatars du colonialisme. On ne gagne pas sur la durée quand on bâtit la stratégie de son écosystème sur les faiblesses ou les errements, effectifs ou factices, des autres. Le déclassement algérien est, entre autres, dû à une longue période d’auto-glorification dans le tiers-monde alors que s’étiolaient progressivement les fondamentaux qui structurent les nations citoyennes. 

Pour être performant, le développement démocratique, sans lequel aucun essor viable n’est possible, a besoin d’un environnement régional stable, sain et serein.

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TUNISIE : ET MAINTENANT ?

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Qui est finalement le président tunisien ? Un petit Nasser, un clone de Kadhafi ou un vassal algérien. Kaïs Saïed ne le sait sans doute pas lui-même, tout occupé qu’il est à s’écouter et tricoter sa folle fuite en avant. Entre le rêve de ressusciter la geste paranarabiste du colonel égyptien, la volonté de porter l’Etat islamique par les comités de la défunte Jamahirya ou l’ambition boumediéniste de défier l’impérialisme mondial, le pays de Bourguiba inaugure une ruade historique dont il serait présomptueux de prédire l’issue.

Sans surprise, le référendum organisé ce 25 juillet a été marqué par un oui massif. Sauf que le taux de participation de 27,5% montre que près de trois Tunisiens sur quatre ont soit boycotté soit affiché une indifférence envers la consécration du coup de force engagé par le chef de l’Etat depuis juillet 2021. Mais en définitive, face au mur politique où est placé cette jeune et originale nation nord-africaine, les résultats de ce scrutin sont subsidiaires car la déconstruction de la Tunisie moderne est désormais une réalité. 

Au-delà des contestations dont il fait déjà l’objet et des réactions de défi qu’il suscite, ce référendum révèle la fin d’une époque et, plus grave, l’absence de perspectives. C’est très exactement ce que Gramsci appelle la crise. 

Dans la classe politique l’opposition ne parvient pas à exister sans Ennahdha toujours drivé par le très contesté Ghannouchi. Or l’allergie islamiste plombe toute proposition alternative. D’un autre côté, la société civile qui fut longtemps la sève de la résilience citoyenne s’étiole. Faute d‘avoir su se réinventer ou d’avoir été régénéré à temps, le capital bourguibien pousse ses derniers souffles. Il n’est que de voir les tergiversations de l’UGTT ou les tentations opportunistes de la centrale patronale UTICA pour saisir que l’irrésolution et le doute habitent désormais des institutions historiques qui eurent l’insigne honneur de recevoir le prix Nobel de la Paix quand elles donnèrent à croire qu’elles avaient su faire écho à la révolution d’un peuple citoyen. 

En Tunisie il reste encore les naïfs ou les cyniques qui continuent de se payer de mots en se récitant la fable de l’homme providentiel qui a débarrassé le pays des islamistes et mis les voleurs en prison, faisant mine d’ignorer la différence qui sépare un despote éclairé d’un aventurier illuminé. 

L’Assemblée des territoires locaux et des régions que prévoit la nouvelle constitution est censée faire contrepoids à l’Assemblée des représentants du peuple, l’ARP, vestige de la démocratie représentative vouée aux gémonies par Kaïs Saïed. Cette structure rassemblera vraisemblablement des comités de propagande dont la vocation sera de célébrer celui qui a promis de faire naitre une chimérique Tunisie où s’abreuvera la Oumma arabo-islamique fantasmée. 

Kaïs Saïed oublie cependant une chose : l’exploitation de la colère intérieure ou la désignation des ennemis extérieurs ne durent qu’un temps si l’on ne peut pas nourrir les révoltés auxquels on donne en pâture ses adversaires politiques.  Or le chef de l’Etat tunisien ne bénéficie ni de la conjoncture postcoloniale qui a porté Nasser ni du pétrole libyen ni du gaz algérien pour pouvoir régner sur un pays dont l’économie est structurellement sinistrée.

Le Tunisien a soif de liberté mais il a déjà faim. 

L’invasion de l’Ukraine qui donne du grain à moudre aux nostalgiques tiers-mondistes est un miroir aux alouettes. Ces derniers se plaisent à voir dans la rudesse russe et l’hégémonie montante de la Chine un possible levier de blocage de l’impérium US. Mettre un terme aux abus, bien réels, de l’Amérique doit-il passer par l’abolition des avancées démocratiques dans les pays sous développés ? Kaïs Saïed semble en être convaincu. Il reste au peuple tunisien qui a su s’affranchir des fascinations dogmatiques qui ont aliéné les peuples du sud à faire mentir cette fois encore une dynamique que rien ne semble arrêter. Autre défi : les élites nord-africaines sauront-elles accompagner un sursaut salvateur en Tunisie ?

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KAÏS SAÏED…  FOSSOYEUR DU SÉCULARISME NORD-AFRICAIN

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Ce qui devait arriver arriva. Et nul ne peut dire qu’il a été pris de court. Les abus et les lubies rythment l’action du président tunisien depuis bientôt une année. On peut même dire que ce furent les seules constances enregistrées chez un homme par ailleurs illisible. 

La copie de la constitution qui sera soumise au référendum ce 25 juillet est une déclaration de confirmation de putsch. Mais pas que. En effet, Kaïs Saïed qui se prépare à une présidence à vie en profite pour décréter que tout ce qui s’est construit depuis 1956 dans son pays doit disparaitre. La sécularisation de l’Etat-nation, conçue et structurée par une génération de militants lucides et courageux menée par Bourguiba, est rayée d’un trait de plume :  la Tunisie est une partie de la Oumma islamique, lit-on dans l’article 5. Faudra-t-il un jour regretter Ennahdha qui distillait certes un islamisme vénéneux mais qui n’osa jamais renier le concept de nation tunisienne, en tout cas pas de façon aussi abrupte que le fait Kaïs Saïed. 

Le doyen Sadok Belaïd, préposé à la rédaction d’un projet de constitution qu’il annonça comme un rempart contre la théocratie crie à la trahison et redoute de voir arriver « une dictature (…), la reconstitution du pouvoir des religieux, (…) la fragmentation du pays…». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été averti qu’il allait servir d’appât à un dirigeant dont la mystique est l’univers et le despotisme la boussole.  

Le scrutin du 25 juillet est une opération destinée à valider une démarche inspirée par et pour le pouvoir personnel. Aucun taux de participation minimum n’est requis pour le succès de l’opération. Et pour faire bonne mesure, le locataire de Carthage a fait inscrire dans sa loi fondamentale que le président ne peut pas être démis et qu’en cas « de danger imminent » il peut rester en poste après la fin de son mandat. Et en matière de provocation de dangers imminents, l’homme a amplement prouvé son savoir-faire.

Les Tunisiens avaient, à raison, déploré le despotisme de Bourguiba (puis de Ben Ali) et combattu l’islamisme de Ghannouchi : avec Kaïs Saïed, ils sont partis pour avoir les deux. Car en déclarant que l’islam ne sera pas religion d’Etat – ce qui d’ailleurs ne figurait pas ainsi dans l’ancienne constitution qui stipule simplement que la Tunisie est un pays musulman –, le président a fait diversion pour aller plus loin dans l’aliénation de la cité par le culte puisque qu’il assure que désormais l’Etat va accomplir les finalités (Maqaçed) de l’islam.  En clair, ce n’est pas le contenu de l’islamisme qui pose problème mais l’acteur qui doit être chargé d’appliquer la chariâa. Et en l’occurrence, le concurrent Ennahdha est sommé de renoncer à son label fondamentaliste dès lors que l’Etat, que compte incarner sa vie durant Kaïs Saïed, s’attribue le monopole de l’accomplissement théocratique. Tout ça pour ça. 

Ce 25 juillet, ce n‘est pas seulement la Tunisie qui risque de basculer dans une ténébreuse et imprévisible séquence historique. Les citoyens et patriotes des pays où la religion musulmane est dominante et qui ont toujours considéré que l’exception laïque tunisienne était un étalon qui attestait que le nationalisme arabe et l’intégrisme qui lui a fait suite – deux doctrines que   Bourguiba avait, malgré une conjoncture historique et un environnement géopolitique défavorables, réussi à transcender par un projet national rationaliste – n’étaient pas une fatalité. En arasant avec autant de violence et d’irresponsabilité une expérience civique unique et précieuse, au moment où même l’Arabie saoudite convient que la politisation de la religion méritait débat, Kaïs Saïed, enkysté dans son délire, veut déraciner l’unique germination de l’espérance démocratique en terre d’islam. 

Laisser les Tunisiens seuls face à un tel défi serait plus qu’une erreur : une faute. Sur les registres essentiels de la liberté de conscience et du statut de la femme, ce pays a déjà beaucoup fait. On ne peut l’assigner à délégation perpétuelle dans un combat qui nous concerne tous. 

D’autant que désormais, en Tunisie aussi, il n’y a que de mauvaises solutions. L’intervention de l’armée ou de quelque autre institution sécuritaire, si tant est qu’elle soit possible, installerait l’un des rares pays du sud à avoir domestiqué l’hubris soldatesque dans la sinistre et longue liste des Etats militarisés.  C’est en ce sens que toutes et tous, femmes et hommes de progrès, qui partageons peu ou prou la confession ou la culture musulmane devons nous mobiliser pour donner une amplitude supranationale à une affaire qui dépasse largement les frontières à l’intérieur desquelles se joue une partition sociétale qui détermine notre destin individuel et collectif. 

Comme tous les despotes, Kaïs Saïed frappe au moment où les opinions sont en vacance.  Le choix du mois de juillet n’est évidemment pas innocent. Mais en dépit du handicap estival, les démocrates des diasporas nord-africaines sont condamnés à l’initiative solidaire s’ils veulent sauver la seule matrice de notre région qui n’ait pas renoncé à la promotion de la citoyenneté.  

En Tunisie, la révolution de 2010 a été pervertie puis stérilisée par Ennahdha pour le plus grand bénéfice d’un dictateur patenté. En Algérie, celle de février 2019 fut polluée avant d’être neutralisée par l’irruption de « Rachad » … pour la renaissance d’un ordre militaire agonisant. 

On ne le dira jamais assez, l’islamisme et le militarisme sont les deux mâchoires d’une même tenaille.

Puisse l’épreuve tunisienne nous aider enfin à entendre et assumer cette vérité.

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