dimanche, décembre 3, 2023
Politique

DANIEL LECONTE : « LA LAÏCITÉ S’EST VUE RETOURNÉE CONTRE ELLE-MÊME »

Le drame de la petite Lola impose à nouveau dans l’urgence et la passion les questions de la laïcité, de l’immigration, de l’islamisme et, plus généralement, des relations algéro-françaises. Afin d’extraire ces problématiques existentielles des caricatures et des hypocrisies, ADN-MED a sollicité le journaliste, auteur et réalisatieur Daniel Leconte, lui-même natif d’Algérie, pour engager une réflexion globale et libre sur des sujets qui se brouillent et et se complexifient faute d’avoir été débattus loyalement et courageusement. Entretien.  

Vous vous êtes retiré de la vie médiatique française après en avoir été l’un des acteurs les plus en vue pendant une quarantaine d’années. Votre société a produit plus de 600 films sur les grandes thématiques de notre siècle. Vous demeurez un observateur attentif sur les questions sociétales qui agitent la scène française et vous vous êtes exprimé à l’occasion de l’agression commise contre Salman Rushdie. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la question de la laïcité en France ?

Avant de vous répondre sur la laïcité, je voudrais profiter de l’occasion pour faire une digression  sur mon retrait supposé de la vie professionnelle auquel vous faite allusion. Disons que je me suis mis en retrait provisoirement plutôt que retiré  définitivement. Que ceux qui m’aiment bien se rassurent. Quant à ceux qui m’aiment moins ou pas du tout, je leur dis à bientôt.   

Il y a deux façons d’observer  l’évolution de la laïcité en France pour en faire le  bilan. 

Observer la responsabilité de l’assaillant d’un côté  et de l’autre, celle de l’agressé . 

Si on regarde du point de vue de l’agresseur, il n’y aucun doute à affirmer : c’est en gros I’Islam prosélite qui agresse la laïcité française.  Et ce,  depuis  la radicalisation de l’Islam il y a 40 ans environ.  La laïcité chez nous a été défiée frontalement par une idéologie conquérante dissimulée derrière la religion. Cette idéologie véhiculée par une version belliqueuse de l’Islam  est une doctrine exportée chez nous  et répandue principalement en France  parmi  les immigrés et les  descendants  d’immigrés d’Afrique du Nord. Longtemps  présentée  comme un épouvantail dans le monde arabo- musulman, la laïcité  est devenue un peu plus tard la cible privilégiée des islamistes chez nous   parce que c’est en France que les résistances sont le plus grandes à l’intrusion de la religion dans la vie de la cité. Gagner la bataille contre la laïcité en France pour les islamistes, c’était ouvrir de grands espaces ailleurs à cet Islam là, notamment dans les démocraties moins vigilantes que la France sur la question religieuse.  Instrumentalisée puis dénaturée par les «  barbus »,  la laïcité s’est vue alors  retournée contre elle même.  De contrat pacifique passé  entre  les religions et les Etats laïcs,  la laïcité a été travestie et présentée à leurs « adeptes » comme une mauvaise manière, une provocation contre l’Islam, une arme de destruction idéologique massive au service de l’universalisme occidental.  La combattre devenait donc une injonction, la harceler, une nécessité. C’était s’attaquer à la tête : faire céder la France d’abord pour s’emparer ensuite du monopole religieux sur les Musulmans en Occident. 

Officiellement,  on a coutûme de dater cette attaque contre la laïcité à l’affaire du voile de Creil en octobre 1989, quand trois collégiennes refusent d’enlever leur voile en classe et suscitent une vive polémique qui  provoque trois mois de débats intellectuels et médiatiques. Quelques semaines plus tard,  un arrêt du Conseil d’état estime que le port du foulard islamique n’est pas incompatible avec le principe de laïcité. Les islamistes ont gagné la première manche.  En 2003, Jacques Chirac alors président de la République reprend  le dossier au début, il constitue un groupe de réflexion  sur l’application du principe de laïcité dans la République : la Commission Stasi. Il va s’en suivre des recommandations dont  le projet de loi qui fut présenté au parlement. Ce projet prévoit d’interdire les signes religieux dans les écoles publiques françaises. En 2004, cette loi est votée et adoptée par l’Assemblée nationale. Elle entre en vigueur dans les écoles françaises. La laïcité a pris sa revanche. 

Les provocations islamistes ne s’arrêteront pas là. Jusqu’à aujourd’hui la laïcité a été défiée à maintes reprises. Un fois sur le voile intégral, une autre fois sur le tchador, sur le burkini ou encore les sorties scolaires et tout récemment encore avec l’épisode des abayas. Entre temps, les groupes djihadistes sont sortis du bois et sont passés à l’acte armes à la main. Qui avec les Kalachnikov contre la rédaction de Charlie qui avait reproduit les caricatures de Mahomet, puis contre les jeunes du Bataclan , puis un camion contre les piétons sur la promenade des Anglais à Nice et les couteaux contre Samuel Patty pour les mêmes raisons que Charlie,  et tous les autres, ceux  qui sont morts en France assassinés par les groupes djihadistes. 

Si on regarde maintenant la responsabilité de l’agressé, il faut bien reconnaître d’abord  que majoritairement les Français ne sont pas prêts à mourir pour honorer le petit père Combes, initiateur de la loi de séparation de l’Eglise et l’Etat. Le modèle laïc ne convainc plus les Français de «  souche », ceux-là mêmes  qui ont grandi culturellement et religieusement dans la culture judéo-chrétienne. Ces Français -là sont en proie au doute «  identitaire » et ne se bousculent plus comme avant pour défendre la laïcité. Alors, certes, ce n’est pas un mouvement uniforme. Il y a eu des régressions et des avancées, Il y a eu la  victoire de  Charlie Hebdo au procès des caricatures en 2007, les 4 millions de français le 11  janvier 2015 dans les rues de France après la tuerie de Charlie quatre jours plus tôt. Il y a eu la prise de conscience des journalistes et de l’opinion pendant les deux mois de procès en première instance de Charlie. Mais il y a eu aussi la mort de Samuel Patty et la hausse des signalements à l’école pour les entorses à la laïcité. C’est la preuve même que les «  anticorps » contre  ce grignotage de la laïcité sont actifs dans la société française certes,  mais qu’ils sont encore trop seuls pour combattre ce cancer. C’est la démonstration que  le « mal » persiste et même qu’il s’étend. Et de ce vue, les écarts de langage répétés d’Emmanuel Macron  sur des sujets qui de près ou de loin ont à voir avec la laïcité pèsent lourds dans la  balance.   

Sur le sujet de la laïcité, sous les coups de boutoir d’un islamisme agressif, nous avons changé de paradigme. Contre l’Eglise catholique qui voulait mettre la main sur les esprits, la bataille a souvent été féroce et les laïcs ont fini par gagner la bataille. Nous avons alors connu une période faste de 80 ans environ. La question religieuse n’en était plus une. L’Eglise était revenue à la place qui lui avait été assignée par la loi. Les vieux conflits qui avaient déchirés la France depuis les guerres de religion étaient circonscrits. Les relations entre croyants et incroyants étaient apaisées. Cette histoire croyait-on était derrière nous. Et puis tout a changé avec un cocktail explosif où se sont mélangés trois ingrédients : la fin de la colonisation, l’immigration massive vers la France d’une population majoritairement islamisée sur le plan culturel comme sur le plan religieux et le réveil d’un Islam conquérant et prosélite. Alors pourquoi ?  

Pendant la période coloniale, la France n’avait déjà pas fait grand chose pour expliquer son modèle laïc aux «  indigènes » considérant que c’était perdu d’avance de le faire puisqu’à aucun moment l’idée d’une intégration n’avait été sérieusement envisagée par le colonisateur.  Après l’indépendance, elle n’a pas compris non plus que l’ouverture des vannes de l’immigration allait permettre d’importer dans notre pays des problèmes qui n’avaient jamais été pris en charge en Algérie par les nouveaux dirigeants du FLN, ceux-là mêmes qui avaient confisqué la révolution à leur profit après l’indépendance. Ces dirigeants avaient même fait le contraire puisque Abane Ramdane, le seul homme d’Etat de cette génération qui avait milité dès 1956 au Congrès de la Soumamm pour la séparation du politique et  du religieux et en avait imposé la présence dans la charte finale, a  été assassiné dans des conditions atroces 16 mois après ce Congrès historique. J’ajoute que ce sont ceux qui ont politiquement éliminé Abane Ramdane qui  prendront  le contrôle politique du FLN  avant la signature des accords d’Evian pour donner le la et le tempo de la décolonisation en Algérie. 

Dès lors, la France ayant pris la décision en 1962 d’ouvrir sans limite  ses portes aux ressortissants algériens, la voie était ouverte pour qu’à la longue, les fondamentaux étant en place, la donne change du tout au tout sur la laïcité en France. Et d’autant plus encore si on ne prenait pas très tôt en charge ce problème. Or, c’est exactement ce qui s’est passé. La France n’a pas pris en charge ce problème, elle a nié cette évidence : beaucoup des ressortissants algériens qui se sont installés chez nous  n’étaient pas du tout préparés à cette révolution culturelle d’avoir à accepter le contrat laïc qui avait été négocié avant eux,  et depuis longtemps,  entre les Eglises et l’Etat. C’était tout le contraire. La laïcité était même devenue avec le temps une  composante essentielle, consubstancielle de l’identité française. Elle s’opposait  sur le plan des principes aux liaisons dangereuses en Algérie entre la junte militaire et l’islam des Oulemas, entre la Mosquée et l’Etat. Et quand est venu le temps des islamistes et du Djihad, ce grand fossé est devenu précipice. Pour les  populations travaillées par le régime algérien et ses partenaires religieux   qui se déversaient en France, adhérer à la laïcité, symbole de l’universalisme français n’était évidemment pas la priorité. Au contraire, cela revenait pour beaucoup d’entres eux  à renier ses origines et son identité, une sorte de trahison en somme, un peu comme passer avec armes et bagages chez l’ennemi. Si, j’ajoute que de 450.000 Nord-africains vivant en France en 1962, on est passé à près de 7 millions en 2022 qui ont conservé des liens politiques,  culturels et religieux profonds avec leur pays d’origine, on peut imaginer l’ampleur du défi à relever.  

Ce n’est pas la seule raison bien sûr pour expliquer les difficultés que rencontre aujourd’hui la laïcité en  France mais c’est une raison majeure qui surpasse toutes les autres. L’effondrement des grandes croyances humanistes ou laïques telles que le communisme ou le patriotisme  ou encore le déclin du catholicisme chez «  la fille aînée de l’Eglise »  ont facilité le retour du  besoin de croire, donc du religieux dans l’espace public. Cet effondrement a fait le lit des religions les plus prosélites et de l’Islam en particulier. Il a rendu moins «  sexy » l’alphabet laïc, moins pertinent pour servir de modèle d’intégration. Dans la jeunesse immigrée issue d’Afrique du nord et d’Afrique noire colonisées par la France, les rancoeurs accumulées de l’ancien colonisé se sont mélangées avec celles de l’exclusion voire du racisme parfois répandu chez l’ancien colonisateur. Avec la confiscation d’un Islam des lumières au profit d’un Islam conquérant, la laïcité est devenu alors  aux yeux des islamistes l’étendard de l’ennemi. Au lieu d’être l’instrument qui apaise les conflits et la guerre des religions, elle  a été travestie et présentée par les islamistes à leurs adeptes  comme une arme de guerre de l’Etat français pour déclarer la guerre aux  Musulmans.      .                    

Comment et pourquoi votre pays subit-il ces involutions ?

D’abord parce que la voix de la France n’a plus le même poids dans le monde aujourd’hui. Et  la laïcité qui passait hier comme une singularité, une « exception française » tolérée parce qu’il s’agissait de la France, pays des lumières,   devient aux yeux de certains, une relique du temps passé.  Quand vient l’heure du bilan de la colonisation, ce sont les idéologues militants qui ont pris la place des historiens sérieux. Ils ont mis la main sur l’activité mémorielle pour en contrôler les contenus, conquérir des parts de marché politiques et en faire une rente à vie. Il fût un temps où la laïcité républicaine, acquis lointain de la Révolution française  était  un marqueur du progrès et de l’humanisme. Brandi par un pays puissant et conquérant, elle devenait attractive. Aujourd’hui, critiquée pour avoir accompagnée et légitimée la colonisation des esprits, elle ne l’est plus,  ou beaucoup moins. Alors on l’accuse d’être identitaire, c’est à dire défensive,  là où elle avait été longtemps une barrière solide contre l’obscurantisme. 

Cette faiblesse  dans le monde mondialisé dans lequel nous vivons, les populations du Sud qui débarquent sur nos côtes ont appris à la connaître. Aidés parfois par «  le sanglot de l’homme blanc », premiers wokes avant le wokisme, ces populations ont fini par savoir nous  regarder les yeux dans les yeux de bonne foi parfois, de mauvaise foi souvent, et à défier nos certitudes républicaines. Chez nous, ils en ont même déconstruit les rouages pour mieux appuyer là où cela fait mal et obtenir un droit du sol moins inconfortable que celui dont disposaient leurs ancêtres.  Pour ceux de ces immigrants animés de bonnes intentions qui ont profité des générosités de cette « faiblesse », c’est tant  mieux,  pour eux et aussi pour nous. La France a gagné des recrues de qualité, des alliés et même des amis chers dans cette affaire.  Mais les autres ?   N’oublions pas en effet que sur la laïcité, ce n’est pas avec nos nouveaux amis venus d’Algérie  que nous avons à ferrailler. Avant de se résoudre à venir en France, ceux-là ont généralement payé le prix fort d’une guerre civile meurtrière dirigée par les islamistes contre eux . Sur la laïcité, ce sont nos alliés contre un ennemi commun : les ultras d’un Islam dévoyé qui challenge les pesanteurs qui paralysent la France et minent l’Algérie.  

Cela fait longtemps que nous n’avions pas eu à affronter un adversaire aussi redoutable, plus redoutable encore que le catholicisme à la fin du 19 siècle au moment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat ,  quand nous avons voulu faire rentrer les croyants irréductibles dans le rang. Cela fait beaucoup pour un pays devenu fragile. Nous croyions être débarrassés pour toujours de cette histoire ancienne. Et voici qu’elle resurgit de plus belle. 

On aurait tort de croire pour autant que l’origine du problème remonte à l’indépendance de l’Algérie et à l’immigration invasive. Certes, les fautes graves commises de part et d’autre,  avant et après  de l’Indépendance, ont accéléré cette évolution. Mais c’est un déclin qui suit un autre déclin plus brutal encore : Juin 1940, l’effondrement de la France 20 ans après avoir vaincu l’Allemagne en 1919. De cet effondrement là, la France ne se remettra jamais. La défaite maquillée en victoire pour la circonstance quand la France retrouvera en 1945, ses attributs de grande puissance ne changeront rien à cette réalité brutale que sa voix dans le monde ne sera probablement plus jamais la même. Les Français le vivent mais le plus souvent, ils le vivent sans le savoir, ce qui est pire. Ils préfèrent croire dur comme fer à la fable, c’est à dire au récit d’un France résistante qui aurait combattu le nazisme les armes à la main. Regardez aussi l’antiaméricanisme des Français,  c’est un sport national chez nous.  Rien ne les agace plus que de savoir qu’ils ont été libérés par les Américains. Au point d’attribuer à Staline, plutôt qu’à Roosevelt, à Churchill et aux soldats américains, anglais et canadiens,  qui sont venus se faire massacrer pour nous sur les plages de Normandie,  le mérite d’avoir vaincu Hitler et permis à la France de retrouver son intégrité. Quand on est un grand peuple, on se remet difficilement d’avoir raté les grands  rendez-vous avec l’Histoire. Et plus difficilement encore quand on baissé la tête devant les Nazis, qu’on raconte le contraire et qu’au final parce que cela nous arrange, on  désigne comme son libérateur une dictature communiste plutôt que les démocraties rassemblées. 

Dans  la génération d’après, il s’en est suivie la culpabilité, (  la honte rentrée ? ) d’être les héritiers d’une génération sans héritage, une sorte de désinvolture, de légèreté envers tout engagement. Seuls ou presque,  les enfants de résistants et résistantes  et les déportés, pour d’autres raisons,  ont gardé en eux les valeurs de la France d’avant, celles de la Révolution, des Lumières et de la République. C’est cette France-là qui avait partagé les droits de l’homme et du citoyen avec le reste du monde.  Dans l’entre deux guerres, la laïcité avait été son étendard et les «  Hussards de la République »,  ses serviteurs. Pas touche à l’école républicaine, pas touche à la laïcité. C’était un totem. Après guerre, ce temps-là était révolu.  La voix de la France portait moins et la laïcité n’avait plus le même attrait.                  

Certains disent que nous sommes sortis de l’Histoire. Je ne crois pas que se soit définitif, tout est possible en effet, voyez le l’Ukraine, voyez le réveil de l’Europe, voyez le naufrage de Poutine. Qui aurait dit il y a un an que l’Ukraine mettrait la Russie à genoux ? Qui aurait pensé que les menaces de Poutine auraient réveillé le patriotisme urkrainien plutôt qu’elle ne l’aurait dissuadé ? Et qui même en son temps aurait pu croire qu’un homme,  De Gaulle , aurait pu à lui seul remettre la France debout et lui permettre de parler au monde ? Après tout,  ce n’est qu’une affaire de volonté en politique et d’un peu de courage, justement ce qui nous manque tant aujourd’hui. Est-ce inéluctable d’en passer par là pour renouer  avec la grande histoire et avec elle, avec une  laïcité plus conquérante ?          

Vous êtes né à Oran. A titre personnel vous avez gardé une relation apaisée avec l’Algérie, votre livre « Camus si tu savais » écrit en 1979 et réédité en 2004 …en atteste. Comment peut-on évoluer sereinement entre les postures de la gauche tiers-mondiste, ou du Sud global comme on le dit maintenant, qui cultivent le communautarisme comme un éternel droit de réparation post-colonial, les aigreurs passéistes qui ne parviennent pas à s’affranchir d’une émotion qui empêche de voir le réel et des invectives francophobes de ceux qui vivent de la rente mémorielle ? C’est compliqué.

Disons que cela fait beaucoup de gens mal intentionnés tout cela. Cette addition de gens qui veulent renverser la table , c ‘est la France d’aujourd’hui, un monôme permanent qui s’amuse des libertés démocratiques  comme d’un hochet au-dessus d’un lit d’enfant alors que le monde se déchire autour du berceau. C’est ne rien connaître à l’Histoire que de ne pas savoir résister à la tentation de croire que le bla bla pluraliste peut sauver le monde du non-sens. Ce bla bla  y participe,  en première ligne,  pour essayer de nous faire croire qu’il joue un rôle alors qu’il est au balcon et compte les points. Et pendant ce temps, Marianne subit les outrages des faux dévôts qui conspirent à sa perte…  

En France aujourd’hui, on rend l’Etat responsable de tous les malheurs, c’est le propre d’un monde d’assistés. La liberté c’est l’apprentissage du contraire. Voyez le délire des irresponsables qui aujourd’hui soutiennent Poutine en France en rêvant tout haut qu’ils sont progressistes. Voyez les pseudos historiens du décolonial qui veulent nous convaincre que la France a commis un crime contre l’humanité il y a deux siècles alors que c’est la commission Afrique de la Chambre des pairs en 1830 qui a été le premier lanceur d’alertes sur ce sujet. Et que ce sont les historiens français et eux seuls, qui ont documenté le crîmes de guerre de l’armée d’Afrique en Algérie il y a près de 100 ans, c’est à dire bien avant la naissance du FLN et le déclenchement de la lutte armée en Algérie. Cherchez l’erreur !

En ce qui me concerne, je pense que la société française est au moins aussi responsable que l’Etat de la situation dans laquelle se trouve la France. N’oublions pas la leçon de Marc Bloch dans «  l’Etrange défaite » écrit en 1941. Juin 40, ce n’est pas seulement l’effondrement de l’Etat français, c’est aussi la société française qui s’abîme et se délite dans son pathos pour nous convaincre qu’il n’y a pas péril en la demeure. Rien que pour ces raisons, on pourrait souhaiter l’irruption d’un homme providentiel pour remettre à l’endroit tout ce qui est à l’envers. Et pourquoi pas après tout même si cela ne se décrète pas. Sauf que l’Histoire nous  a plutôt appris avec Napoléon III que l’on ne cuisine pas deux fois sans risque les bonnes  recettes. Et puis n’est pas De Gaulle qui veut. Quand bien même ce serait le cas, ce serait une erreur de compter sur des solutions miracles. C’est Gramsci qui nous enseigne qu’il n’y a pas de victoire politique qui ne soit pas précédée d’une victoire culturelle, d’une victoire dans la bataille des idées dans la société. C’est cela qu’il faut viser pour sortir la laïcité du tunnel.  C’est ne plus laisser la culture, le savoir et l’information entre les mains d’amateurs militants, de causes exotiques entre autres. C’est faire tomber autant que faire se peut les barrières inutiles. Celles qui protègent des institutions et des hommes  qui n’ont d’autre fonction que de se servir plutôt que de servir. Et se méfier des idéologies qui n’ont d’autres missions que de détourner notre regard de l’essentiel, de nous vendre du rêve en lieu et place de  la réalité. En contrepartie, ce à quoi j’adhère,  c’est de fluidifier les échanges entre les gens qui sont d’accord sur l’essentiel, la démocratie et l’Etat de droit ; c’est non négociable,  et d’œuvrer ensemble quels que soient les régions, quels que soient les pays, quelles que soient les religions, quels que soient les points de vues.  Ce que vous faites à ADN-med me paraît, de ce point de vue, la bonne méthode à long terme. Faire tomber les barrières nationales pour parler en la même langue, celle du progrès humain et de la liberté retrouvée.        

Le président Macron a changé de pied à plusieurs reprises sur les relations franco-algériennes. De « la colonisation crime contre l’humanité » à la célébration actuelle d’une coopération froide et désincarnée ignorant les violations patentes des droits humains en passant par la dénonciation d’un « régime politico-militaire qui vit d’une rente mémorielle » la palette est plutôt caléidoscopique. Quel est le vrai curseur diplomatique français sur ce dossier ?

Je ne suis pas diplomate donc je me garderai bien de répondre  à cette question en tant que diplomate.  Ce que je crois en revanche, c’est que la manière dont Macron s’y est pris pour parler de la mémoire coloniale est tellement outrancière et maladroite qu’elle est contre- productive. Je n’aurai jamais imaginé que Macron que je tiens en estime pour son intelligence soit capable de faire de telles bourdes. C’est pour moi, incompréhensible. Quant à la mémoire commune qu’on nous a vendu comme une trouvaille magnifique, c’est au mieux un rêve passéiste,  la  nostalgie néo- colonialiste, paternaliste, d’une époque révolue. Je ne comprend même pas comment les Algériens si susceptibles quand on touche au mémoriel,  aient laissé faire notre Président. Je ne vois qu’une explication : Ils avaient la main sur ce dossier. Ils  savaient qu’ils avaient « pris la tête » de Macron comme ils l’ont plus ou moins fait sur ce sujet avec tous les autres Présidents français.     

Vu le résultat des relations franco-algériennes depuis 60 ans, ma conviction c’est que nous avons perdu 60 ans! La prise en charge de la question mémorielle par nos deux Etats a eu pour  seul effet de compliquer et de rendre toxique tous les autres échanges, quels qu’ils soient, entre nous : économiques, politiques, culturels, diplomatiques ou  militaires. Ca n’a servi à rien sinon à alimenter les ressentiments de part et d’autre et à creuser les différences au lieu de les combler. Au terme de ce retour dans le passé, je suis aujourd’hui convaincu que c’est seulement à partir des relations personnelles et particulières que des échanges fructueux peuvent exister entre nos deux peuples. 

J’ajoute que contrairement à tout ce qui a été dit jusqu’ici, De Gaulle n’a pas rompu avec l’Algérie en 1962 parce qu’il était un « ami » du monde arabe. C’est l’inverse. Il a rompu avec l’Algérie parce que , maurrassien, il pensait que nous n’avions rien à voir avec ce monde-là. Et d’ailleurs, il n’incluait pas dans ce monde que les Arabes. Il y incluait aussi « les Kabyles,  les Berbères et  les Juifs que lesdits Arabes ont colonisés et islamisés après avoir conquis le Maghreb au VII siècle. ». De mémoire, je crois même qu’il avait inclus les Pieds noirs, dans cette liste de « parias » qui n’avaient rien à voir avec nous.  Alors comment s’étonner  aujourd’hui encore si beaucoup d’entre eux se sont sentis abandonnés par lui   au moment de l’Indépendance. Il y croyait d’autant plus qu’il a même coupé les ponts et brûlé tous ses vaisseaux sans vouloir négocier sérieusement avec le FLN pour s’en aller au plus vite quitte à laisser les Algériens se débrouiller seuls face à leurs nouveaux maîtres. Ce sont de mauvaises raisons qui l’ont conduit à prendre une bonne décision, du moins sur le papier.  

Au final, il faut bien sûr reconnaître  que De Gaulle a fait ce qu’aucun autre que lui n’aurait pu faire à sa place sans déclencher une guerre civile, il a mis fin à cette anomalie historique qu’était devenue l’Algérie française.  Vu les circonstances, vu, ce que nous savons aujourd’hui après 60 ans de recul, et vu surtout, parce que c’était lui, on aurait pu rêver  qu’il fasse mieux  pour la France comme pour le peuple algérien et qu’il ne brade rien d’essentiel. Il aurait pu négocier jusqu’au bout avec le FLN pour obtenir des conditions qui préservent des relations à minima cordiales entre la France et l’Algérie ou, faute de quoi,   rompre tous liens après l’Indépendance. Il était assez « grand » pour le faire et il ne l’a pas fait . Si l’avait fait, je suis sûr que nous n’en serions pas là où nous en sommes aujourd’hui .  

Je ne suis absolument pas d’accord bien sûr avec cette vision, maurrassienne,  du peuple français exprimée par De Gaulle. Je considère que les hommes valent plus par ce qu’ils font que par ce qu’ils sont. Mais avec le recul,  il faut bien reconnaître qu’il y a une part de vrai dans ce constat brutal que «  n’avions rien à voir avec monde-là ».Nous n’avions rien à voir sauf que De Gaulle s’est juste trompé de monde. Nous n’avions rien à voir,  peut être,  avec    cette description ethnique d’une Algérie décrite par lui mais aussi, et surtout,  rien à voir avec une Algérie sous influence du panarabisme prêché par Boumedienne, allié de Nasser, l’ennemi juré de la France de l’époque. Rien à voir avec le communisme soviétique de Brejnev avec lequel le régime algérien a  fait alliance avant même l’Indépendance et  jusqu’à la Russie de Poutine dont il est toujours l’allié. Rien à voir avec l’islamisme meurtrier du FIS avec lequel ce régime a fait ami-ami pour combattre  les démocrates dans son propre peuple. Rien à voir avec Les 200.000 morts de la guerre civile. Rien à voir avec les clans qui se partagent la rente énergétique. Rien à voir avec les Oulémas réformistes qui font la police ethnique, religieuse, culturelle et des mœurs dans la société algérienne. Rien à voir enfin avec un régime  militaire qui dirige l’Algérie de manière ininterrompue depuis  60 ans. 

Ces Algéries-là qui n’ont rien à voir avec nous, à quel moment De Gaulle et ses successeurs les ont ils interpellé, questionné leurs idées, pointé du doigt leurs compromissions et dénoncé leurs méthodes ? Qu’avions nous à attendre à vouloir parler mémoire coloniale deux siècles après la conquête et 60 ans après l’Indépendance avec un régime  aussi peu vertueux  et qui prétend nous donner des leçons de morale sans jamais se regarder dans la glace ? 

A force de se taire sur tous ces sujets, les idées recues véhiculées  par les professionnels de «  la cause des autres », ont fini par s’installer et devenir des vérités d’évidence. Certes, ces idées reçues ne sont  souvent que des postures  ou, au mieux,  des humeurs humanistes qui dissimulent des  a-priori politiques.  Mais c’est à partir de là que prospèrent des recherches « savantes », des opinions radicales  et toxiques comme celles produites par les adeptes du  «  décolonialisme » par exemple . Ce sont les mêmes idées reçues  qui sont recyclées sans avoir jamais été confontrées à l’épreuve de la critique. Elles ont fini par constituer une banquise de contre-vérités présentées comme la vérité. Elles sapent tout dialogue fécond et,  en monopolisant l’attention des médias, elles fond obstacle  à un récit alternatif qui rassemble. Il faudra bien un jour que  cette banquise fonde pour libérer la parole. C’est le moment ou jamais d’agir pour le faire. Il est déjà très tard. Avant qu’il ne  soit trop tard, il faut demander à notre Président de se ressaisir et de se mettre en marche avec nous pour nous aider à faire enfin bouger les lignes. Il y va plus que d’être au plus juste de la réalité de notre récit national. Il y va de notre vivre ensemble.     

Vous vous apprêtez à écrire un ouvrage sur la guerre d’Algérie. Quelques mots pour Adn-med ?

Je viens de vous faire en gros la synthèse du sujet qui sera traité dans ce livre. Vous en savez donc déjà beaucoup…     

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