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ALGÉRIE : L’ANTI-FRANCOPHONIE, ENVERS ET CONTRE SOI. Par Saïd CHEKRI

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Une fois de plus, l’Algérie ne participe pas à un Sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Tenue les 19 et 20 novembre à Djerba, dans la Tunisie voisine, cette dix-huitième édition du Sommet des États membres ou membres associés de cette organisation transcontinentale a vu la participation de 89 pays, représentés par 31 chefs d’État et de gouvernement, 5 premiers ministres, plusieurs ministres des Affaires étrangères et d’ambassadeurs, ainsi que des ministres en charge de la francophonie et des délégués d’organisations régionales ou internationales.

Si l’Algérie n’est pas membre de cette Organisation, elle a souvent été invitée à ses Sommets, comme beaucoup d’autres pays à travers les cinq continents, mais elle s’en est systématiquement abstenue, hormis en 2002, lorsque le défunt chef d’État Abdelaziz Bouteflika avait pris part au Sommet de Beyrouth, au Liban. Bouteflika n’en était alors qu’à son premier mandat et l’on sait combien il tenait à “briller” à l’étranger pour mieux asseoir son pouvoir face aux oppositions internes. Sa campagne de charme en direction de l’opinion internationale déjà engagée, il ne devait surtout pas rater l’opportunité que lui offrait un sommet de la Francophonie, alors même que le fameux “partenariat d’exception” convenu avec Chirac était à l’ordre du jour et que l’accord d’association avec l’Union européenne venait d’être signé.

Autres temps, autres mœurs : vingt-ans après, le contexte politique algérien a bien changé. Les quatre mandats successifs de Bouteflika et la tentative d’en aligner un cinquième en dépit d’un bilan désastreux et de la détérioration grave, irréversible et continue de son état de santé, ont donné naissance à une contestation populaire inédite en février 2019. En face, la guerre des clans qui s’en est suivie a accouché d’un régime qui s’est vite trouvé acculé à puiser au plus profond de l’ADN du système politique algérien pour chercher les ingrédients de sa survie. Et ceux-ci sont vite trouvés : en interne, il allait renouer avec un autoritarisme vieux de 40 ans, tandis qu’à l’international, il convoquera le repli sur soi et la tentation permanente d’exister et de se réaliser envers et contre les autres, à coups d’accès de colère et de bouderies soutenues par les mêmes incantations souverainistes et patriotardes des années Boumediène. Bouteflika lui-même y avait eu recours, notamment envers la France, chaque fois qu’il estimait que le soutien de Paris était trop timide ou pas assez fort eu égard à ses ambitions. Ou à ses peurs de l’adversité intérieure. Il faut dire que la méthode a toujours montré son efficacité et que c’est bien pour cela qu’elle a survécu au temps qui passe et à tous les bouleversements que le monde a connus depuis.

Alger qui n’a pas fini de célébrer “la réussite” du Sommet arabe des 1er et 2 novembre sous la présidence du Chef de l’État Abdelmadjid Tebboune et “le grand retour” de sa diplomatie sur la scène internationale n’allait donc pas s’arrêter en si bon chemin. Si, la Tunisie étant confrontée à une crise économique et sociale sans précédent,  Kaïs Saïed a bien des raisons de se prêter au jeu le temps d’un sommet de la Francophonie et même de se féliciter que son pays accueille celui-ci en dépit de ses relations tendues avec l’Élysée en particulier  et  l’Union européenne en général, Abdelmadjid Tebboune, lui, peut allègrement s’en passer :  le baril de pétrole est encore assez cher et autorise donc de s’arc-bouter et de rester droit dans ses bottes face à la  France et d’adopter cette posture “anti-Francophone”, d’autant que celle-ci est connue pour faire mouche, autant sinon plus que la sympathie à l’égard de la cause palestinienne ou de l’équipe nationale de football, au sein d’une frange non négligeable de l’opinion. Même si, au fond, personne ou presque n’est dupe au point de croire à un discours populiste ressassé depuis plus de six décennies. 

Mieux encore, l’heure ne peut être à un rapprochement de l’Algérie avec le monde francophone alors que le pays vient de connaitre une rentrée scolaire inédite, marquée par l’introduction de l’enseignement de l’anglais dès le palier primaire. Une décision mise en œuvre aussi vite qu’elle a été prise, sans préparation ni débat associant enseignants, pédagogues, linguistes et autres acteurs du secteur de l’Éducation. Ce qui achève de démontrer son caractère strictement politique. Là encore, l’enseignement de l’anglais n’a pas été adopté au nom d’un plurilinguisme salvateur ou pour ce qu’il peut apporter comme savoir ou ouvrir comme perspectives aux générations montantes, mais pour un déclassement du français, dont l’enseignement bat déjà de l’aile.      

Pourtant, 52 ans après sa création, l’Organisation internationale de la francophonie n’est plus seulement une fondation culturelle et ses missions ne s’arrêtent pas à la promotion de la langue française et du plurilinguisme ni encore au développement de l’éducation, de la formation, de l’enseignement supérieur et de la recherche, à supposer que ces chantiers ne sont pas assez séduisants pour un pays retardataire dans chacun de ces domaines. L’OIF a désormais une dimension politique et géostratégique grandissante et des ambitions économiques aussi grandes que l’autorisent les potentialités de ses adhérents. 

Trois chiffres suffiraient à décliner le poids économique de cette Organisation : 17,5% de la population mondiale, les pays de la Francophonie réalisent 16,6% du revenu brut mondial, soit à peine 3 points de moins que les BRICS, tandis que 20% des échanges commerciaux du globe se font entre pays francophones. C’est bien pour discuter des mécanismes à mettre en place pour exploiter et rentabiliser ces atouts que le sommet de Djerba a été prolongé par un forum exclusivement économique qui prend fin ce jeudi.

Pour l’Algérie, le manque à gagner est évident, d’autant que l’une des résolutions de ce sommet porte sur une implication plus grande des membres de l’OIF dans le règlement des conflits, notamment en Afrique où l’on ne compte pas moins de 32 pays francophones sur les 55 membres de l’Union africaine. C’est dire qu’en tournant le dos à la francophonie, c’est aussi de l’Afrique que l’Algérie s’éloigne. Un paradoxe pour un pays qui, au niveau du discours, ne manque aucune occasion d’afficher de grandes ambitions africaines. Là encore, les statistiques montrent bien que la posture actuelle d’Alger lui sera encore plus coûteuse dans les décennies à venir. En 2050, plus de 70% des francophones du monde seront africains et le continent comptera plus de 90% des francophones âgés de 15 à 29 ans. Certes, la langue en partage n’est ni un critère nécessaire ni une condition suffisante pour coopérer ou réaliser des projets communs ou pour la promotion des intérêts d’un pays dans un espace géographique donné. Mais elle constitue toujours une passerelle et, en définitive, un avantage comparatif qui donne d’emblée la primauté à ceux qu’elle rassemble et unit. Y compris, ce faisant, sur les dossiers éminemment politiques. C’est bien sur le socle de l’anglais que fut bâti, essentiellement, le Commonwealth.

À l’appui de choix faits plutôt “envers l’autre” que pour elle-même, et pour espérer compenser les coûts qu’ils peuvent induire, l’Algérie opte pour des alternatives qui peuvent paraitre prometteuses mais que rien ne porte hormis cette posture de défiance. C’est ainsi que, faisant table rase de tout pragmatisme et de tout réalisme, elle rêve de faire son entrée dans le club des BRICS au sein duquel siège la Russie déclinante de Poutine. L’art de préférer l’ombre à la proie.                  

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ADHÉSION DE LA SUÈDE ET DE LA FINLANDE À L’OTAN : QUI ARRÊTERA LE CHANTAGE D’ERDOGAN. Par Saïd CHEKRI

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Au programme depuis le printemps dernier, l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) piétine. Le processus d’entrée de ces deux pays dans cette organisation dédiée à la sécurité et à la défense communes avait pourtant bien démarré après avoir obtenu le feu vert du sommet des Etats membres en juin dernier à Madrid. Helsinki et Stockholm, s’estimant sous la menace d’une agression de Moscou, avaient formalisé leur demande d’intégrer l’Alliance transatlantique quelques semaines après l’offensive russe sur l’Ukraine. Mais le président turc Tayipp Recep Erogan ne l’entendait pas de cette oreille. Un mois avant le sommet de Madrid, il commençait déjà à émettre des réserves avant de placer le curseur sur des exigences que les deux prétendants à des sièges de membres de l’Otan se devaient de satisfaire avant d’y faire leur entrée. Des réserves et des exigences qui n’étaient pas portées par quelque risque que l’élargissement de l’Alliance à ces deux Etats pourrait impliquer sur la Turquie. Pour Erdogan, la demande suédoise et finlandaise et l’avis favorable enthousiasmé des gouvernements de l’Otan constituaient une opportunité rêvée qu’il allait saisir pour solder des comptes relevant de la politique intérieure de la Turquie.

Il faut savoir que les statuts de l’Organisation stipulent que l’entrée en son sein d’un nouveau membre est conditionnée par l’aval de chacun des 30 pays qui y siègent déjà et que, hormis celui de la Turquie qui se fait désirer, 28 ont déjà donné leur OK, le 29ème, celui de Hongrie, étant officiellement annoncé pour début 2023. Erdogan avait commencé par s’inquiéter de ce que ces deux pays n’avaient pas “de position claire et transparente contre les organisations terroristes”. En Finlande, mais surtout en Suède, vivent de fortes communautés kurdes qui, dans une large proportion, sont des réfugiés politiques bénéficiant du statut de réfugié politique, donc protégés non seulement par les lois des pays d’accueil mais aussi par les conventions internationales sur les droits des réfugiés. S’ils sont moins de 20.000 en Finlande, leur nombre serait d’environ 100.000 en Suède. Quelques dizaines d’entre eux, militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), étaient dans le viseur d’Erdogan. Il voulait donc obtenir qu’ils soient extradés de Suède et livrés à la Turquie, au motif qu’ils appartiendraient à des organisations qu’Ankara a classées “terroristes”, en contrepartie de son quitus à l’entrée des deux pays dans l’Otan. (Voir adn-med, Face aux faits du 6 juillet 2022).

Si les législations finlandaise et suédoise ne permettent pas d’extrader un réfugié sur simple demande de son pays d’origine, a fortiori quand celui-ci ne fait pas grand cas du respect des droits de l’Homme dans leur acception universelle, les gouvernements des deux pays n’avaient qu’à les adapter aux desiderata de l’homme fort d’Ankara. Vint ensuite la deuxième condition d’Erdogan : la levée de l’embargo sur la vente d’armes que les deux pays imposaient à la Turquie depuis 2019, suite à une attaque de l’armée turque contre le groupe kurde qui faisait face aux troupes de l’Etat islamique dans le nord de la Syrie. Alors que la guerre en Ukraine se poursuit encore neuf mois après son déclenchement laissant la porte toujours ouverte à tous les scénarii, dont celui de son éventuelle élargissement à d’autres territoires, la Suède ne peut se risquer à écarter la menace russe.

Jusqu’ici, Erdogan continue de marquer des points. En septembre dernier, l’agence de presse Anadolu rapportait que la Finlande, la Suède et la Turquie venaient de signer un accord sur la levée de l’embargo sur les armes et que le gouvernement suédois confirmait que ces ventes allaient reprendre, de fait, au cours du troisième trimestre de l’année en cours. Un mois auparavant, soit en août, la Suède avait accepté de livrer un des hommes figurant sur la “liste des terroristes” établie et transmise par la Justice turque, expliquant que ce geste relevait d’une “procédure judiciaire ordinaire” et qu’il était sans lien avec les exigences du chef de l’Etat turc. Ce qui, semble-t-il, n’a pas convaincu grande monde dans l’opinion publique suédoise. On le voit, le chantage d’Erdogan est payant. Il a donc toutes les raisons de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Surtout pas tant que l’Otan et l’Europe ne s’impliquent pas assez fortement pour briser le face-à-face entre Stockholm et Ankara qui, pour le moment, tourne à l’avantage du second. Cette posture pour le moins conciliante du gouvernement suédois à l’égard de la surenchère permanente du président turc commence à agacer. Dans la presse du pays, on commence à parler d'”humiliation”, notamment depuis la visite du premier ministre du pays scandinave en Turquie, début novembre, d’où il était rentré au pays sans avoir obtenu la levée du véto qu’Erdogan oppose à l’adhésion de la Suède à l’Otan. Les dirigeants du pays scandinave n’en finissent pas de croire que le chef de l’Etat turc finira bientôt pas lâcher du lest, estimant que “des progrès” ont été obtenus dans les négociations avec Ankara. A leurs risques et périls car, de leur côté, leurs vis-à vis turcs saluent la “bonne volonté” de Stockholm, non sans ajouter qu’ils attendent d’eux davantage d’efforts. Le chantage promet de continuer.

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ALGÉRIE : L’ANTI-FRANCOPHONIE, ENVERS ET CONTRE SOI. Par Saïd CHEKRI

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Une fois de plus, l’Algérie ne participe pas à un Sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Tenue les 19 et 20 novembre à Djerba, dans la Tunisie voisine, cette dix-huitième édition du Sommet des États membres ou membres associés de cette organisation transcontinentale a vu la participation de 89 pays, représentés par 31 chefs d’État et de gouvernement, 5 premiers ministres, plusieurs ministres des Affaires étrangères et d’ambassadeurs, ainsi que des ministres en charge de la francophonie et des délégués d’organisations régionales ou internationales.

Si l’Algérie n’est pas membre de cette Organisation, elle a souvent été invitée à ses Sommets, comme beaucoup d’autres pays à travers les cinq continents, mais elle s’en est systématiquement abstenue, hormis en 2002, lorsque le défunt chef d’État Abdelaziz Bouteflika avait pris part au Sommet de Beyrouth, au Liban. Bouteflika n’en était alors qu’à son premier mandat et l’on sait combien il tenait à “briller” à l’étranger pour mieux asseoir son pouvoir face aux oppositions internes. Sa campagne de charme en direction de l’opinion internationale déjà engagée, il ne devait surtout pas rater l’opportunité que lui offrait un sommet de la Francophonie, alors même que le fameux “partenariat d’exception” convenu avec Chirac était à l’ordre du jour et que l’accord d’association avec l’Union européenne venait d’être signé.

Autres temps, autres mœurs : vingt-ans après, le contexte politique algérien a bien changé. Les quatre mandats successifs de Bouteflika et la tentative d’en aligner un cinquième en dépit d’un bilan désastreux et de la détérioration grave, irréversible et continue de son état de santé, ont donné naissance à une contestation populaire inédite en février 2019. En face, la guerre des clans qui s’en est suivie a accouché d’un régime qui s’est vite trouvé acculé à puiser au plus profond de l’ADN du système politique algérien pour chercher les ingrédients de sa survie. Et ceux-ci sont vite trouvés : en interne, il allait renouer avec un autoritarisme vieux de 40 ans, tandis qu’à l’international, il convoquera le repli sur soi et la tentation permanente d’exister et de se réaliser envers et contre les autres, à coups d’accès de colère et de bouderies soutenues par les mêmes incantations souverainistes et patriotardes des années Boumediène. Bouteflika lui-même y avait eu recours, notamment envers la France, chaque fois qu’il estimait que le soutien de Paris était trop timide ou pas assez fort eu égard à ses ambitions. Ou à ses peurs de l’adversité intérieure. Il faut dire que la méthode a toujours montré son efficacité et que c’est bien pour cela qu’elle a survécu au temps qui passe et à tous les bouleversements que le monde a connus depuis.

Alger qui n’a pas fini de célébrer “la réussite” du Sommet arabe des 1er et 2 novembre sous la présidence du Chef de l’État Abdelmadjid Tebboune et “le grand retour” de sa diplomatie sur la scène internationale n’allait donc pas s’arrêter en si bon chemin. Si, la Tunisie étant confrontée à une crise économique et sociale sans précédent,  Kaïs Saïed a bien des raisons de se prêter au jeu le temps d’un sommet de la Francophonie et même de se féliciter que son pays accueille celui-ci en dépit de ses relations tendues avec l’Élysée en particulier  et  l’Union européenne en général, Abdelmadjid Tebboune, lui, peut allègrement s’en passer :  le baril de pétrole est encore assez cher et autorise donc de s’arc-bouter et de rester droit dans ses bottes face à la  France et d’adopter cette posture “anti-Francophone”, d’autant que celle-ci est connue pour faire mouche, autant sinon plus que la sympathie à l’égard de la cause palestinienne ou de l’équipe nationale de football, au sein d’une frange non négligeable de l’opinion. Même si, au fond, personne ou presque n’est dupe au point de croire à un discours populiste ressassé depuis plus de six décennies. 

Mieux encore, l’heure ne peut être à un rapprochement de l’Algérie avec le monde francophone alors que le pays vient de connaitre une rentrée scolaire inédite, marquée par l’introduction de l’enseignement de l’anglais dès le palier primaire. Une décision mise en œuvre aussi vite qu’elle a été prise, sans préparation ni débat associant enseignants, pédagogues, linguistes et autres acteurs du secteur de l’Éducation. Ce qui achève de démontrer son caractère strictement politique. Là encore, l’enseignement de l’anglais n’a pas été adopté au nom d’un plurilinguisme salvateur ou pour ce qu’il peut apporter comme savoir ou ouvrir comme perspectives aux générations montantes, mais pour un déclassement du français, dont l’enseignement bat déjà de l’aile.      

Pourtant, 52 ans après sa création, l’Organisation internationale de la francophonie n’est plus seulement une fondation culturelle et ses missions ne s’arrêtent pas à la promotion de la langue française et du plurilinguisme ni encore au développement de l’éducation, de la formation, de l’enseignement supérieur et de la recherche, à supposer que ces chantiers ne sont pas assez séduisants pour un pays retardataire dans chacun de ces domaines. L’OIF a désormais une dimension politique et géostratégique grandissante et des ambitions économiques aussi grandes que l’autorisent les potentialités de ses adhérents. 

Trois chiffres suffiraient à décliner le poids économique de cette Organisation : 17,5% de la population mondiale, les pays de la Francophonie réalisent 16,6% du revenu brut mondial, soit à peine 3 points de moins que les BRICS, tandis que 20% des échanges commerciaux du globe se font entre pays francophones. C’est bien pour discuter des mécanismes à mettre en place pour exploiter et rentabiliser ces atouts que le sommet de Djerba a été prolongé par un forum exclusivement économique qui prend fin ce jeudi.

Pour l’Algérie, le manque à gagner est évident, d’autant que l’une des résolutions de ce sommet porte sur une implication plus grande des membres de l’OIF dans le règlement des conflits, notamment en Afrique où l’on ne compte pas moins de 32 pays francophones sur les 55 membres de l’Union africaine. C’est dire qu’en tournant le dos à la francophonie, c’est aussi de l’Afrique que l’Algérie s’éloigne. Un paradoxe pour un pays qui, au niveau du discours, ne manque aucune occasion d’afficher de grandes ambitions africaines. Là encore, les statistiques montrent bien que la posture actuelle d’Alger lui sera encore plus coûteuse dans les décennies à venir. En 2050, plus de 70% des francophones du monde seront africains et le continent comptera plus de 90% des francophones âgés de 15 à 29 ans. Certes, la langue en partage n’est ni un critère nécessaire ni une condition suffisante pour coopérer ou réaliser des projets communs ou pour la promotion des intérêts d’un pays dans un espace géographique donné. Mais elle constitue toujours une passerelle et, en définitive, un avantage comparatif qui donne d’emblée la primauté à ceux qu’elle rassemble et unit. Y compris, ce faisant, sur les dossiers éminemment politiques. C’est bien sur le socle de l’anglais que fut bâti, essentiellement, le Commonwealth.

À l’appui de choix faits plutôt “envers l’autre” que pour elle-même, et pour espérer compenser les coûts qu’ils peuvent induire, l’Algérie opte pour des alternatives qui peuvent paraitre prometteuses mais que rien ne porte hormis cette posture de défiance. C’est ainsi que, faisant table rase de tout pragmatisme et de tout réalisme, elle rêve de faire son entrée dans le club des BRICS au sein duquel siège la Russie déclinante de Poutine. L’art de préférer l’ombre à la proie.                  

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DROITS DE L’HOMME : À L’ONU, ON ÉPINGLE ET ON LAISSE FAIRE. Par Saïd CHEKRI

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” Plusieurs pays ont épinglé le Maroc lors de l’examen périodique universel de ce pays devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU à Genève”, a rapporté ce 9 novembre l’Agence de presse officielle algérienne, l’APS, ainsi que d’autres médias du pays.  Deux jours après, réponse du berger à la bergère. C’était autour de l’Algérie de subir le même test d’évaluation au sein du Conseil onusien et d’essuyer les critiques et désapprobations de ses pairs. Et c’était donc autour de la presse marocaine de jubiler, en usant quasiment des mêmes termes que ceux employés par son homologue algérienne et en soulignant que “le Maroc n’avait pas de leçons à recevoir de l’Algérie” en la matière. Rabat et Alger en sont quitte. Match nul sur toute la ligne, comme l’avaient prévu tous les pronostics. Car, pour le régime de Tebboune comme pour celui de Mohamed VI, depuis la rupture de leurs relations, chaque conclave international est une opportunité à saisir pour une énième passe d’armes, l’essentiel pour l’un étant d’enfoncer l’autre. L’on avait bien assisté à une partie d’escrime assez musclée entre les deux parties lors d’une réunion de l’UNESCO, qui, croyait-on, ne s’y prêtait pas. Cette évaluation de la situation des droits de l’Homme dans chacun des deux pays n’allait donc pas faire exception.

C’est que, pour les dirigeants des pays à gouvernance autoritaire, on va au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU comme on va à son propre parlement-maison. C’est-à-dire pour la forme. Et, si possible, pour en faire une tribune. Au parlement-maison pour accabler “l’ennemi intérieur” et à Genève pour accuser “l’ennemi extérieur”. Avec l’avantage que l’opération est toujours à risque zéro :  vous êtes d’avance assuré que le Parlement vous gratifiera d’un standing-ovation et que le Conseil onusien des droits de l’Homme, quant à lui, vous écoutera puis vous transmettra ses recommandations que vous savez non contraignantes.  Qui ne vous engagent donc à rien. Pas plus, en tous cas, que les traités et conventions internationaux que vous avez ratifiés en bonne et due forme sans jamais vous sentir quelque obligation d’en appliquer les dispositions. Car c’est ainsi au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU : on vous “épingle”, on vous donne rendez-vous dans 4 ou 5 ans et, dans l’intervalle, on vous laisse faire.

Le caractère non contraignant des recommandations émises par le CDH de l’ONU rend ses sessions caduques et fait de la promotion des droits humains dans le monde un slogan, une profession de foi. Les ONG internationales de protection des droits humains tardent pourtant à faire des propositions et à se battre pour rendre le test un peu plus redouté et plus dissuasif devant les velléités d’atteinte à ces droits. La tendance est toujours à miser sur une plus grande implication et un volontarisme accru des États, notamment ceux en mesure d’exercer une influence décisive, voire des pressions, au sein du Conseil onusien. Un vœu pieux, au regard des clivages géostratégiques qui rythment, font et défont les relations internationales depuis des décennies. 

Les espoirs qu’avait fait naître le retour cette année des Etats-Unis au Conseil onusien des droits de l’Homme après l’avoir quitté en 2018 (sous le règne de Donald Trump) s’est vite dissipé. Le poids diplomatique de ce pays et son statut de grande puissance peuvent en effet en faire un acteur majeur dans la protection des droits de l’Homme, mais l’équation n’est pas si simple. Et pas toujours aussi désintéressée. L’approche idéologique et politique de cette question l’en a empêché jusqu’ici. Et les droits de l’Homme, de par leur universalité, ne peuvent être évalués en fonction des alliances ou des divergences. La guerre en Ukraine est venue compliquer la donne et la menace de Pékin d’en engager une autre pour reconquérir Taïwan est de nature à réduire les chances de voir Joe Biden tenir sa promesse de “mettre les droits humains au centre de la politique étrangère des États-Unis”. Un signe qui ne trompe pas, à cet égard :en janvier dernier, l’administration Biden a retenu 130 millions de dollars d’aide militaire à l’Égypte en raison de violations des droits de l’Homme par le régime du maréchal Al-Sissi, avant d’accepter, moins d’une semaine après, de vendre du matériel militaire au Caire pour un montant de plus de 2 milliards de dollars. 

Serait-ce donc pour être dans les bonnes grâces des USA que l’Égypte du Maréchal s’est volontiers prêtée au jeu en exprimant, à la dernière session du Conseil onusien, des “inquiétudes” quant à la situation des droits de l’Homme en Algérie, alors que l’image de l’accolade entre Al-Sissi et Tebboune à Alger, au “Sommet-arabe-du-Rassemblement Réussi”, est encore fraiche ?  Peut-être. 

Mais à coup sûr, le représentant du Caire au Conseil onusien sait que ses pairs d’Alger, de Rabat et d’ailleurs sont eux aussi rompus au jeu : à Genève, comme aux Parlements maison, les discours ne prêtent pas à conséquence. Pourvu que chacun se limite à jouer le rôle que le statut de son pays lui attribue : acteur majeur ou figurant de seconde zone. Et que, jusqu’à la prochaine session, les violations des droits humains peuvent continuer. 

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SOMMET ARABE D’ALGER : BONNE FIGURE À COUPS DE NON-DITS. Par Saïd CHEKRI

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Une semaine à peine après sa tenue, on n’en parle déjà plus. Ou presque. La fièvre du Sommet arabe d’Alger est tombée très vite. Trop vite même pour un rendez-vous que l’on s’était ingénié à accompagner par un matraquage médiatique d’une rare intensité. Cette fébrilité entretenue des semaines durant et qui était montée de plusieurs cran les 1er et 2 novembre s’est estompée net et laisse place, déjà, à un “après-sommet” qui ressemble à s’y méprendre aux lendemains des précédentes éditions du conclave des plus hauts dirigeants des États membres de la “Ligue des 22”.

Certes, à Alger, on s’efforce encore à entretenir la flamme du “sommet réussi” et à faire vivre cette “Déclaration d’Alger” tant elle est considérée comme la preuve matérielle de cet “éclatant succès diplomatique” qui marque “le grand retour de l’Algérie sur la scène arabe et internationale”. 

Mais partout ailleurs que dans la capitale qui a accueilli ce Sommet, l’on a déjà la tête ailleurs. 

Le Caire s’est vite mis en “mode COP-27”un rassemblement planétaire de chefs d’États et de gouvernements qui constitue pour l’Égypte une aubaine politico-diplomatique encore plus importante que ne l’était le Sommet de la Ligue arabe pour Alger. Al Sissi aussi a besoin de redorer le blason de son régime et, si possible, de renflouer les caisses du pays dont l’économie est au bord de l’effondrement. Tunis, elle,  est à l’heure d’un autre Sommet, celui de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le 18ème du genre, qu’elle s’apprête à accueillir les 19 et 20 de ce mois de novembre et qui est, pour Kaïs Saïed, une bonne opportunité à saisir pour tenter de briller autant que faire se peut ou, tout au moins, de faire bonne figure, lui dont l’image est sérieusement ternie à l’international des suites de son coup de force et des multiples coups tordus qu’il a portés au dos d’une démocratie naissante. Pour le locataire du Palais de Carthage, ce conclave de la Francophonie sera aussi une occasion de détendre sa relation avec Paris et peut-être même d’explorer les opportunités qui se présenteraient et qui pourraient lui valoir quelque soutien financier dont l’économie tunisienne a besoin en urgence. À Ryad, pendant ce temps, le Prince-héritier Mohamed Ben Selmane pense déjà à son Sommet à lui, le 32ème de la série qui se tiendra en 2023 en Arabie Saoudite et à l’issue duquel son pays présidera la Ligue arabe. Ayant brillé par son absence au Sommet d’Alger pour de prétendues raisons de santé, il a toutefois fais le déplacement au Caire pour la Cop-27. Ce qui n’est pas sans nourrir quelques soupçons quant aux motivations réelles de sa défection qui, en plus de porter elle-même un coup au Sommet d’Alger, a aussi fait boule de neige chez les autres du Golfe, hormis celui du Qatar. Et les soupçons vont parfois jusqu’à prêter à Ben Selmane une volonté de marquer sa solidarité avec le roi du Maroc dans son face-à-face avec Alger et, partant, dans le dossier du Sahara occidental. Mieux, certains pensent qu’à Ryad et dans d’autres capitales du Golfe, on a surtout cherché à réduire la portée du Sommet d’Alger, voire à le banaliser, pour ajourner le traitement des dossiers lourds qui agitent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient…au sommet de Ryad. 

Au demeurant, si le communiqué final ayant sanctionné le conclave d’Alger a évoqué l’ensemble des questions litigieuses et de sujets de conflits dans la région Mena, hormis le dossier du Sahara occidental, il n’aura fait état d’aucun mécanisme ou feuille de route pour leur résolution, à l’exception de la crise libyenne que le Sommet propose de régler par l’organisation d’élections. Et encore, sans préciser ni les échéances ni les étapes devant conduire à leur tenue. 

Quant au dossier syrien, il constitue à lui seul l’expression parfaite des contradictions qui traversent la Ligue arabe et qui lui enlèvent toute capacité d’agir concrètement. On prévoit un groupe de contact pour la forme, mais l’on sait que Damas ne montrera aucune disposition à coopérer avec la Ligue arabe au risque de passer à pertes et profits une alliance capitale, voire vitale pour le régime de Bachar Al-Assad : celle qui le lie à Téhéran qui, sans être nommément cité, est l’objet principal du paragraphe du communiqué réfutant et condamnant “toute intervention étrangère dans les conflits internes aux pays membres de la Ligue arabe”.

C’est dire que la Déclaration d’Alger ressemble à une feuille blanche, au mieux à un brouillon susceptible d’être revu et corrigé à Ryad, sous les auspices de Ben Selmane et avec la bénédiction des États membres du Conseil de coopération du Golfe. Et l’assentiment de Rabat et du Caire sans aucun doute.

Autant de non-dits qui auront plané et si lourdement pesé sur le Sommet d’Alger qu’ils sont, en définitive, assez lisibles dans le communiqué final.   

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CONTEXTE MONDIAL INÉDIT MAIS SOMMET ARABE TRÉS ORDINAIRE. Par Saïd CHEKRI    

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Tombée de rideau sur le Sommet de la Ligue arabe d’Alger. Trente-et-unième du genre, il aura été, comme ses précédents, une parfaite réplique de toutes ces kermesses qui, depuis plusieurs décennies et de Rabat à Mascate, ont jalonné ce que les États membres de la Ligue ont convenu d’appeler “l’action arabe commune”. Comme eux, il est sanctionné par un communiqué final qui, comme attendu, donne une impression de… “déjà lu”, mais qui, pour la circonstance, est solennellement baptisé “Déclaration d’Alger” comme on le ferait pour un texte appelé à faire date parce qu’il marque un tournant dans les relations inter-arabes ou une nouvelle approche dans les rapports du monde dit arabe au reste de la planète. 

Pour Alger qui avait bataillé dur pour que cette session ne soit ni reportée encore une fois ni délocalisée vers une autre capitale, l’existence désormais acquise d’une “Déclaration d’Alger” adoptée par les participants au Sommet est en elle-même un “succès diplomatique”, donc un bon motif de jubilation. Laquelle jubilation est d’ailleurs si totale qu’à l’issue du conclave, Ramtane Lamamra s’est noyé dans les félicitations et les congratulations appuyées à tous ceux qui ont contribué à la “réussite” de l’événement et n’a pas omis de…remercier les citoyens algériens pour avoir “fait preuve de patience sur les routes en raison des désagréments” qu’ils ont dû subir tout au long du cérémonial. Sans doute ne les a-t-il pas entendus dire toute “l’estime” qu’ils vouent au Sommet et à “l’action arabe commune”, eux qui ont vociféré vertement au volant de leurs voitures coincées pendant des heures dans les embouteillages inextricables. Il y a d’ailleurs des chances qu’ils perçoivent plutôt une petite dose de cynisme que de reconnaissance dans le propos du ministre des Affaires étrangères.

Pour Alger, c’est donc mission accomplie : elle a eu “son sommet” et seul cela compte. Pour les autres, tous les autres, il fallait satisfaire aux formalités telles que définies par le protocole de la Ligue arabe et c’est chose faite.

Mais si Lamamra a ainsi tenu à grossir le trait sur le succès du Sommet, c’est sans doute pour mieux cacher les ratages de celui-ci. Et, d’évidence, il ne les ignore pas. Car l’on sait que tout ne s’est pas déroulé comme souhaité : la défection de sept chefs d’États membres, et pas des moindres, est un flop qu’il est difficile d’occulter. D’autant qu’Alger avait bruyamment misé, directement ou par le biais de médias maison, sur une “participation large et de haut niveau“.  S’il est vrai que les absences de présidents et de souverains aux sommets arabes sont plutôt chose courante, le rendez-vous d’Alger avait été longtemps présenté comme particulier, voire historique, et ne pouvait donc s’accommoder de ces “fausses notes” ou manquements protocolaires qui, très souvent par le passé, émaillaient les précédentes réunions des plus hauts dirigeants arabes. Qui plus est, ce Sommet d’Alger allait se tenir dans une conjoncture régionale et internationale, nouvelle et très particulière même, car marquée par la fin d’une pandémie inédite autant par son étendue que par ses effets, suivie de la situation critique dans laquelle est plongé le monde depuis l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Vladimir Poutine. Autant de nouvelles donnes qui auraient pu plaider pour une approche totalement rénovée des dossiers qui nécessitent, plus que jamais, la mise en place de nouveaux mécanismes et instruments régionaux comme autant de supports pour des solidarités diplomatiques ou économiques effectives ou encore pour des regroupements ou mutualisations des moyens. Les pays du Golfe vont sans doute le faire plus densément que jamais. Il est vrai qu’ils ont plusieurs longueurs d’avance sur les États d’Afrique du nord, le Conseil de coopération du Golfe n’étant pas dans le même état de “mort clinique” de l’Union du Maghreb… dont on aura relevé, signe des temps, l’absence du secrétaire général au Sommet d’Alger.

C’est donc dans une conjoncture mondiale inédite, voire extraordinaire que le 31ème Sommet arabe vient de se tenir sans pour autant se départir, lui, de l’ordinarité qui a de tout temps caractérisé les précédentes sessions. 

Ordinaire dans son déroulement et dans ses conclusions, il ne le sera pas dans ses implications immédiates et ses retombées futures. On voit déjà qu’il a encore creusé le fossé un peu plus entre Alger et Rabat.

 Et cela ne s’arrêtera pas là. Si les flops des Sommets passés n’ont prêté qu’à des conséquences supportables et gérables et n’ont pas provoqué un éclatement de la Ligue, ce qui vient de se passer à Alger est peut-être annonciateur de l’apparition prochaine d’une fissure. Silencieuse pour l’heure, elle est pourtant déjà à l’œuvre. Les pays dont les chefs d’État ont boudé la réunion d’Alger ont de toute évidence quelque chose en commun…qu’ils ne partagent pas avec les autres. Et la “ligne de césure” n’est pas strictement géographique : le Royaume du Maroc étant désormais plus proche du Golfe que de l’Algérie…Et Alger plus proche de Damas que de Rabat. 

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UN SOMMET ARABE RÉUSSI, C’EST QUOI ? Par Saïd CHEKRI

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À Alger, on en a la certitude : le prochain Sommet de la Ligue arabe, le 31ème du genre, sera une réussite. Au niveau officiel comme dans les médias, on ne laisse pas planer l’ombre d’un doute sur “le renouveau et la relance de l’action arabe commune” ou “la réunification des rangs arabes”, les voix les plus optimistes allant jusqu’à parier que cette édition algéroise du Sommet sera l’occasion d’élaborer des stratégies nouvelles pour un meilleur niveau d’intégration de la coopération politique, économique et sécuritaire des États arabes. Autant de souhaits, qui ont de tous temps jalonné l’existence de la Ligue arabe depuis sa création et rythmé l’histoire de ses grandes conférences et de ses rendez-vous les plus importants. Des souhaits plus ou moins sincères qui, inscrits à l’ordre du jour de chacun des sommets précédents, ont toujours été énoncés comme des objectifs à atteindre. Avec, autre constante de ces conférences et pas des moindres, la question palestinienne qui, systématiquement, est placée “au centre des débats”, comme cette fois encore. 

En cela, le Sommet d’Alger, prévu les 1er et 2 novembre prochain, ne diffère donc pas beaucoup des précédentes éditions. 

Autres temps, autres mœurs, toutefois. Il y a belle lurette qu’on en avait fini avec les envolées lyriques et les discours grandiloquents de Hafez Al Assad ou de Gamal Abdenasser.  On n’en est même plus aux furieuses et franches extravagances d’un Kadhafi, par le biais desquelles il avait fini par s’octroyer le titre de star des sommets arabes. Désormais, le clou du spectacle n’est plus autour de la table des pourparlers ni à la tribune de la salle des conférences. Il est servi en avant-première. Ainsi, après plusieurs reports et autant de doutes qui avaient plané sur sa tenue, c’est la question du niveau de représentation des États qui a volé la vedette. Les chefs d’États viendront-ils en nombre à cette conférence pour que celle-ci soit un Sommet proprement dit ou y délégueront-ils des envoyés spéciaux de seconde ou de troisième zone ? Pour Alger, la question est d’une importance capitale. Car réunir un nombre important de présidents et de rois peut être présenté comme un signe d’un remarquable retour de l’Algérie sur la scène diplomatique. Sans être absolument probant, un tel signe n’est pas superflu pour un régime qui peine à sortir de sa convalescence et à se remettre des séquelles d’un “hirak” qu’il décrète mort et enterré mais face auquel, comme pour se déjuger, il continue à sévir, à coups d’entraves aux libertés qu’on croyait acquises et d’emprisonnements à tout-va. La défection annoncée du prince héritier saoudien, Mohamed Ben Selmane (MBS) qui, lui-même, devait représenter le roi Selmane Ben Abdelaziz, est un coup dur pour la solennité du Sommet, même si Alger fait contre mauvaise fortune bon cœur. Officiellement motivée par des considérations de santé, les médecins du Prince-héritier lui ayant conseillé, semble-t-il, d’éviter de voyager, cette absence risque en effet de faire boule de neige. On sait en effet combien les chefs d’États arabes sont culturellement sourcilleux sur les questions protocolaires et que certains d’entre eux se refuseraient à s’infliger “l’affront” de se réunir avec des “seconds couteaux” de pays tiers, fussent-ils des représentants de “pays frères”. En tout état de cause, l’annonce de la défection de MBS ouvre la voie à ceux qui, peut-être, étaient déjà tentés de bouder le Sommet d’Alger pour une raison ou une autre. Il y a d’abord ceux qui reprochent au régime algérien d’entretenir des relations “trop amicales” avec Téhéran, l’ennemi juré des monarchies du Golfe, ou celui de Bachar Al Assad, exclu de la Ligue arabe non pour avoir violemment réprimé l’opposition et la population syriennes mais pour sa proximité avec l’Iran et son bras politico-militaire, le Hezbollah. C’est que “la diplomatie multilatérale” prônée souverainement, donc unilatéralement par l’Algérie, n’est pas du goût de tous les pays arabes. Il y a ainsi des choix nationaux des uns et des autres qui ne sont pas solubles dans l’unité arabe, pourtant factice à plus d’un titre.

Il y a ensuite cet interminable conflit algéro-marocain qui se traduit, depuis plus d’une année, par une rupture totale des relations entre les deux voisins et, surtout, le refus assumé par Alger puisque déclaré par son chef de l’État, de toute médiation, y compris arabe. On apprendra peut-être un jour que le rejet des bons offices arabes proposés aura pesé dans la décision de certains de ne pas être de la partie les 1er et 2 novembre prochain.

Reste l’autre partie de ce spectacle qui a commencé avant la levée de rideau : les spéculations, prophéties et paris contradictoires sur la venue à Alger du roi du Maroc dont l’invitation par le chef de l’État algérien fut elle-même une séquence qui ne manquait pas de piquant, ni dans le fond ni dans la forme. Chacun y va de son “sens du flair”, qui pour jurer que Mohamed VI sera bel et bien présent au Sommet, qui pour exclure une telle éventualité, les uns et les autres ne manquant pas d’arguments. Le roi a sans doute autant de raisons de répondre favorablement à l’invitation d’Abdelmadjid Tebboune que de déléguer, lui aussi, un responsable de niveau inférieur pour représenter le Maroc.

C’est dans cette ambiance, faite de tiraillements sourds et d’indicibles questionnements, que se tiendra la 31ème édition du Sommet arabe. Ce rendez-vous sera-t-il une réussite ? Oui, comme tous ceux qui l’ont précédé. Car la règle dit qu’un Sommet arabe est réussi dès lors qu’il a pu se tenir, poursuivre ses travaux jusqu’à épuisement de l’ordre du jour convenu et qu’il a été conclu par un communiqué commun qui réitère l’engagement pour “le soutien de la cause palestinienne”, pour “le dialogue permanent et l’action arabe commune”. On va même, quelquefois, jusqu’à évoquer l’adaptation de la stratégie arabe aux nouveaux défis. En présence ou en l’absence de Mohamed VI, et même sans MBS, y compris si sa défection fait boule de neige, le Sommet d’Alger réunira bien les critères de réussite d’un Sommet arabe normal.           

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ALGÉRIE : LES LIMITES DE LA DIPLOMATIE HORS-SOL

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Par Saïd CHEKRI

Le fait est réjouissant mais il surprend, étonne et interroge : en Algérie, des dizaines de détenus d’opinion, dont certains étaient incarcérés depuis plus d’un an, ont retrouvé la liberté ces dernières heures. Acquittés de toutes les charges qui étaient retenues contre eux pour certains, ou condamnés à des peines qu’ils ont déjà purgées au nom d’une détention provisoire anormalement longue et souvent injustifiée pour d’autres, tous ont quitté leur prison et ont retrouvé leurs familles et leurs proches. Si l’opinion publique a accueilli la nouvelle avec un grand soulagement, les verdicts des tribunaux ont surpris plus d’un. Sur les réseaux sociaux, jusque-là tout accaparés par des internautes criant à la gloire de Karim Benzema qui venait de remporter le Ballon d’Or et dont beaucoup se plaisent à rappeler son algérianité d’origine, la satisfaction de la libération des détenus a vite laissé place à des questionnements, interrogations et interprétations de ce qui, de prime abord, est perçu comme un miracle. 

Car oui, il y a quelque chose de miraculeux dans ces verdicts prononcés à Alger dans la nuit de mardi à mercredi. 

D’abord parce que les peines requises contre eux quelques heures auparavant par les procureurs siégeants oscillaient entre 10 ans et 15 ans. Trop lourdes pour laisser espérer des sentences quelque peu “clémentes” pour les prévenus qui, de surcroit, étaient poursuivis non seulement pour de graves “délits” mais aussi pour des “crimes” et non des moindres, dont “appartenance à une organisation terroriste”. Des crimes qui, depuis peu, tombent sous le coup du fameux article 87-bis, récemment introduit dans le Code pénal et de plus en plus décrié en Algérie comme à l’étranger, y compris à l’ONU. Ensuite parce que depuis deux ans au moins, le pouvoir a largement et clairement montré qu’il a résolument pris l’option du durcissement et de la répression des libertés, allant jusqu’à interdire des activités politiques les plus anodines et à dissoudre des associations qui avaient plus de trois décennies d’existence.

L’opinion était donc plutôt pessimiste quant à l’issue de ces procès, d’autant plus que ce raidissement était jusqu’ici pleinement assumé à tous les niveaux du pouvoir, du moins à l’intérieur du pays, hormis lors des parenthèses que sont les interventions télévisées du chef de l’État qui, face à des journalistes triés sur le volet, a nié l’existence de détenus d’opinion en Algérie, allant même jusqu’à promettre qu’ “il n’y aura pas de remise en cause de la démocratie”, sans trop craindre que les faits ne corroborent pas ses dires, ni qu’ils les montrent pour ce qu’ils sont : des professions de foi destinées à la consommation extérieure. 

En apparence, le pouvoir avait donc toute latitude de persévérer dans la mise en œuvre de son projet politique qui, au fil des jours et des mois, a fini par se révéler au grand jour : il s’agit de s’affranchir de toute opposition notable, qu’elle soit partisane, associative ou médiatique, y compris celles qui s’expriment dans les réseaux sociaux. Ébranlé et affaibli par le mouvement populaire du 22 février, il a dû chercher et a fini par trouver la “bonne parade”. Et, forcément, celle-ci allait être conforme à son ADN de toujours : il faut mettre le pays à nouveau sous une chape de plomb. Pour toujours de préférence, mais au moins aussi longtemps que nécessaire. Car le pouvoir a besoin de temps pour se “refaire une santé”.

Ayant “fait le vide” ou presque, il ne lui restait qu’à brandir quelques succès économiques, réels ou supposés, et des mesures sociales quelque peu favorables au pouvoir d’achat des Algériens, histoire de rassurer et si possible de séduire le front interne et, en parallèle, se lancer dans une campagne de charme diplomatique en direction de l’extérieur.

Mais cette tentative de redorer le blason du pays à l’étranger et surtout de sa gouvernance qui se veut “rénovée” et en totale rupture avec l’ancienne, ne semble pas marquer des points. Toute diplomatie hors-sol a ses limites. Celle déployée par Alger semble avoir atteint les siennes. Mettre en avant sa qualité de fournisseur fiable d’énergie, réunir à Alger les responsables de factions palestiniennes en conflit, gagner l’assentiment arabe pour la tenue du sommet de la Ligue à Alger ou encore gagner un siège au sein du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, voilà qui est bien maigre pour annihiler les effets d’une politique ouvertement liberticide et menée à large échelle, sur l’image d’un pays qui, pour la justifier, s’échine à convaincre le monde que de nouvelles organisations terroristes activent sur son territoire. Sans y parvenir, qui plus est, puisque l’article 87-bis, expressément introduit dans l’arsenal législatif destiné à la répression du terrorisme, est jugé inapproprié, autant par les spécialistes algériens du droit que par leurs pairs étrangers, mais aussi par des rapporteurs onusiens qui ont préconisé son abrogation pure et simple. Il est sans doute significatif, à ce titre, que cet article n’ait pas été appliqué dans les procès de ce mardi. Les prévenus étaient pourtant poursuivis, selon l’accusation, pour des “faits relevant du terrorisme”. C’est ainsi qu’au final tous les détenus ont été déclarés non coupables de crimes punis par cette disposition du Code pénal, ce qui leur a valu des peines plus légères que le craignaient leurs avocats qui, jusqu’à la fin des débats, étaient restés prudents sur l’issue de ces procès.

Le régime Tebboune s’apprêterait-il à revoir sa copie et à changer de cap dans son approche vis-à vis des libertés et du droit ? L’issue de ces procès, complètement inattendue, peut laisser penser qu’une évolution serait en cours. Il faut pourtant rester prudent : à Alger, l’on a sans doute pris la mesure de l’inopérance de toute diplomatie qui ne reflète en rien les réalités internes du pays. Mais la cohérence n’a jamais été le point fort du pouvoir et le constat est aujourd’hui plus vrai que jamais.     

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EN AFRIQUE, L’OCCIDENT VA-T-IL SE RUSSIFIER ? Par Saïd CHEKRI

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Dans son “opération militaire spéciale” lancée depuis bientôt huit mois, Poutine perd du terrain et ses troupes s’enlisent face à une riposte occidentale forte et solidaire dont il n’avait manifestement pas anticipé l’ampleur. L’État d’effritement de l’OTAN sous les coups de boutoir de Donald Trump et la tiédeur de la réaction de l’Ouest et du monde à l’annexion de la Crimée en 2014 avaient de quoi l’encourager à mettre en œuvre le grand  chantier qui lui tenait à cœur: la russification de l’Ukraine qui représentait 26% de la population de l’ex-Union soviétique, 27% de son territoire et 23% de sa production industrielle, pour ne citer que ces trois attributs, parmi d’autres qui en faisaient le cœur battant de l’empire soviétique. Et si l’on y ajoute la place et le rôle prépondérants de l’Ukraine dans l’histoire de l’empire russe, avant et pendant l’ère soviétique, on peut aisément comprendre qu’un digne produit du KGB comme Poutine ne puisse accepter une telle “amputation” et qu’il n’allait pas s’y résoudre sans tenter d’y remédier, serait-ce après coup. 

Mais à l’heure qu’il est, l’évidence commence à s’imposer, y compris au Kremlin : l’Ukraine ne redeviendra pas russe. D’abord parce, comme le montre leur adhésion totale à cette guerre de résistance, les Ukrainiens ne veulent pas d’un retour dans le giron de la Russie. En dépit des bombardements de villes et de sites civils par l’armée russe et de la mort qu’ils sèment, les Ukrainiens ne réagissent pas comme escompté par Moscou en février dernier : ils ne sortent pas dans les rues, drapeau russe à la main, pour se démarquer du pouvoir de Zelensky que Poutine accuse de tous les maux, y compris de nazisme. La grande défaite de Poutine est là, dans ce rejet total que lui oppose ceux qu’il prétend vouloir délivrer de l’emprise d’un néo-nazisme supposé. 

Le maître du Kremlin sait désormais qu’il perd du terrain dans cette guerre qui ne devait être, pourtant, qu’une “opération militaire spéciale”, autant dire une promenade de santé. Il sait aussi que l’invasion de l’Ukraine a redonné vigueur, unité et cohérence à une Alliance atlantique qui, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche et jusqu’à février 2022, date du lancement de l’offensive russe sur l’Ukraine, était confrontée à une crise jamais vécue depuis sa création après la seconde guerre mondiale. Cette guerre a peut-être sauvé l’Otan d’une mort à petit feu ou d’un éclatement inéluctable. Et c’est paradoxalement à Poutine qu’elle devra.

Mais l’Occident n’y gagne pas tout. Il y perd même beaucoup lui aussi. Au-delà des milliards de dollars qu’il débourse en armements et autres  moyens financiers et logistiques dans le cadre de son soutien à Kiev et en plus des coûts économiques et sociaux de cette guerre et de la crise énergétique qui frappe l’Europe, il risque aussi de devoir passer “à pertes et profits” ce qui l’a toujours distingué de la Russie et, auparavant, de l’ex-URSS: ces valeurs de liberté, de démocratie et de droits de l’Homme au nom même desquelles il justifie et assume son implication dans cette guerre contre l’expansionnisme russe. En Afrique tout au moins, des signes se font de plus en plus jour, qui indiquent que l’Occident serait prêt à mettre au placard sa sensibilité à la question des droits et libertés pour tenter de regagner le terrain perdu en termes d’influence sur ce continent. Le fait ne serait pas nouveau : Paris, Londres, Rome, Bruxelles et Washington ont trop souvent fermé les yeux sur les atteintes aux droits humains en Afrique et, plus globalement, dans les pays du sud chaque fois que leurs intérêts le commandaient. Ils ont aussi joué cette carte pour faire pression sur des régimes pas assez dociles à leur goût. Résultats des courses : ils ont fini par écorcher leur propre image aux yeux des peuples et, simultanément, aidé bien des potentats à se servir de ce rejet populaire pour défier « l’occident impérialiste » et l’accuser d’ « ingérence » voire de tentations « néo-coloniales » chaque fois que nécessaire, c’est à dire quand celui-ci se fait trop regardant sur la légitimité des urnes, le respect des libertés et des droits de l’Homme.

Tout ça pour ça, serait-on tenté de dire ! Le 2 mars dernier, une semaine après le début de la guerre, les dirigeants occidentaux assistaient, déconcertés, à un fait qui aurait pu constituer un tournant majeur dans leur rapport à l’Afrique : près de la moitié des pays du continent se sont refusé de voter en faveur de la résolution onusienne condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Parmi ces pays, certains étaient pourtant connus pour leur sensibilité occidentale prononcée et ne pouvaient être soupçonnés d’aucune proximité particulière avec Moscou. Mais en Afrique, il est toujours dans l’air du temps, le populisme aidant, de se démarquer des anciennes puissances coloniales, y compris lorsque celles-ci se prononcent sur ce qui est universellement admis comme une violation claire du droit international, comme celle dont s’est rendu coupable le chef du Kremlin.  

Depuis, les puissances de l’Occident ont découvert l’immensité du terrain perdu en Afrique et que pendant qu’elles faisaient un usage oblique de la question des droits de l’Homme au gré de leurs intérêts immédiats, et juste assez pour ne pas choquer leurs opinions publiques respectives, Moscou y allait droit au but en affichant un soutien franc, permanent et assumé aux régimes en place. Il est vrai que le Kremlin n’est pas tenu de rendre compte à la Douma de sa politique étrangère et que la Douma elle-même n’a jamais été qu’une chambre d’enregistrement des décisions du Kremlin. 

Pendant ce temps, la guerre aidant, Moscou a mis les bouchées doubles. Son influence a grandi dans une dizaine de pays, surtout dans ceux où la France avait pignon sur rue, mais aussi dans ceux dont les dirigeants ont été formés en Russie et ont toujours entretenu une certaine sympathie à l’égard de ce pays. 

Pour l’Occident, il s’agit de parer au plus pressé. Et le chemin le plus court serait de faire comme la Russie, au nom d’un pragmatisme de mauvais aloi : commercer, faire du business et évacuer totalement les questions politiques de son agenda africain. C’est plutôt tentant par ces temps de crise énergétique et autres implications économiques profondément néfastes de la guerre de Poutine. Mais c’est l’Europe qui, demain, dans l’après-guerre d’Ukraine, devra faire face à de nouvelles vagues migratoires et à de nouveaux périls sécuritaires. Et le groupe Wagner, déjà bien place en Afrique, sera sans doute le continuateur de la guerre de Poutine. Hors d’Europe, certes, mais pour Paris, Madrid ou Rome, l’Afrique n’est pas plus loin que l’Ukraine. 

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GUERRE EN UKRAINE : UN INCUBATEUR DE CONFLITS

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Par Saïd CHEKRI

Pénuries de produits alimentaires, récession économique, risque d’explosions sociales dans plusieurs régions du globe, crise énergétique. Ce sont quelques conséquences, les premières, de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et de la guerre toujours en cours huit mois après son déclenchement. Ces calamités ne sont pourtant que la partie visible de l’iceberg. Parce qu’elle dure déjà beaucoup plus que prévu par Moscou mais aussi par beaucoup d’autres, y compris les fins connaisseurs des rapports de force militaires, elle n’a sans doute pas fini de produire ses effets. Car il faut noter d’emblée que cette guerre est l’expression d’un conflit de type multilatéral qui, au regard des positionnements sournois ou assumés qu’elle implique ici et là à travers la planète, constitue en même temps un terreau où peuvent pousser et proliférer de nouveaux antagonismes et un carburant pouvant raviver les flammes de belligérances anciennes, voire si vieilles qu’on les croyait éteintes à jamais. Le constat vaut surtout pour les pays du sud, restés à ce jour empêtrés dans un état de sous-développement économique et d’ « arriération-aliénation » politique et vivotant et se nourrissant toujours de dogmes idéologiques et doctrinaux dont le monde d’appartenance n’est plus.

La guerre déclenchée par Poutine contre l’Ukraine a en effet donné des idées, suscité des appétits, réveillé quelques ambitions restées silencieuses jusque-là. C’est ainsi qu’on a vu Recep Tayyip Erdogan tenter d’obtenir que la Suède et la Finlande renvoient à en Turquie des opposants kurdes en échange de son assentiment à l’adhésion de ces deux pays à l’Otan tel qu’ils l’ont sollicitée dans le sillage de l’offensive russe contre l’Ukraine. On a vu aussi le litige entre Paris et Bamako prendre une nouvelle dimension après le déploiement de membres du Groupe Wagner au Mali et plus encore après le début de l’invasion de l’Ukraine que Poutine a appelé “opération militaire spéciale”. Pour la junte militaire au pouvoir au Mali, comme pour beaucoup de pays dirigés par des régimes nostalgiques de l’ère brejnévienne, l’ambition du maître actuel du Kremlin est non pas seulement de prémunir son pays contre une expansion territoriale de l’Otan vers l’est, mais aussi de faire revivre la bipolarité du monde tel qu’elle était au temps béni de l’Union soviétique. C’est que Poutine n’avait pas attendu le 24 février 2022, date du lancement de son “opération spéciale”, pour tenter d’étendre l’influence russe et damer le pion à Paris, Berlin, Washington ou Bruxelles partout où l’opportunité lui en était offerte. Comme au Mali, en Centrafrique ou en Libye. Paris étant en nette perte de vitesse en Afrique, Poutine n’allait pas manquer sa saisir l’aubaine pour s’y repositionner. Il savait qu’il était le bienvenu car il répondait ainsi à une attente de certains régimes qui adorent pourfendre “l’occident colonialiste” pour paraître en symbiose avec leur peuple et qui considèrent Moscou comme un “allié naturel”. Le récent coup d’État au Burkina Faso, même si le chef d’État en place était lui-même issu d’un putsch, est peut-être à considérer comme un fait acté dans le prolongement de la guerre en Ukraine.  Si l’on peut considérer que tous ces repositionnements sont imposés par des considérations géopolitiques nouvelles, on ne peut pas parier sur leur durabilité. Parce que suscitées ou encouragées par la guerre en Ukraine, leur continuité dépendra de l’issue de cette guerre qui, elle, est plus que jamais incertaine.         

Mais à l’ombre de la guerre en Ukraine, se font jour, aussi, les prémices de futurs grands conflits, peut-être de futures guerres. Sans être forcément et directement dues à l’offensive de Moscou, ces situations de “pré-guerre” ne seraient sans doute pas advenues sans ce tournant majeur du 24 février 2022. Le vieux litige entre l’Égypte et l’Éthiopie sur les eaux du Nil, resté latent, est relancé et Le Caire se voit aussi contraint d’ouvrir un nouveau front. Ce lundi 3 octobre, l’Égypte et la Grèce ont formellement rejeté un accord signé entre Tripoli et Ankara portant sur la prospection d’hydrocarbures dans une zone de la Méditerranée orientale où d’importants gisements d’hydrocarbures ont été découverts ces dernières années. Pour l’heure, le Caire et Athènes font cause commune et c’est plutôt Athènes qui a le verbe haut. Qualifiant cet accord de “nul et non avenu” dans un communiqué rendu public le jour même, le ministère grec des Affaires étrangères a averti que “toute mention ou action mettant en application ledit “accord” sera de facto illégitime et entrainera, en fonction de sa portée, une réaction au niveau bilatéral ainsi que de la part de l’Union européenne (UE)et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN)”. On peut douter que l’évocation de l’OTAN soit suffisante pour tempérer les ardeurs d’Erdogan, sachant que son pays en est également membre et que l’Alliance a déjà fort à faire avec Poutine. Le chef de la diplomatie grecque a ajouté dans un tweet qu’il estimait, comme son homologue égyptien, que le gouvernement de Tripoli n’a pas la légitimité lui permettant de conclure un tel accord. Si on n’est pas aux portes d’une guerre autour de cette partie de la Méditerranée, il faut peut-être craindre qu’on n’en soit pas très loin, le territoire libyen étant déjà en proie à une présence de forces turques, de troupes égyptiennes et du Groupe Wagner pro-Haftar, entre autres.  C’est dire que tout ce beau monde est déjà prêt en découdre pour d’autres raisons que les dividendes que procurerait cette zone maritime riche en hydrocarbures. Et l’on sait qu’Ankara avait déjà de vieux comptes à solder avec la Grèce et également Chypre, un autre pays à convoiter cette zone.  Qui plus est, quand on sait que le maréchal Al-Sissi et Recep Tayyip Erdogan ont en commun cette ambition de rester au pouvoir à vie. Et qu’en dernier ressort, ni l’un ni l’autre ne refuserait une guerre si elle pouvait servir à assouvir cette ambition. La théorie de l’ennemi extérieur a fait ses preuves en la matière et l’on perçoit déjà que le potentat du Caire, sans doute un peu plus qu’Erdogan, risquerait d’en avoir grandement besoin. L’économie du pays de 105 millions d’habitants qu’il dirige d’une main de fer depuis 2013 et où les détenus politiques se comptent en milliers, est au bord de la faillite et les observateurs estiment inévitable une “révolte du pain”. Israël n’étant plus cet ennemi dont l’existence exigeait des Égyptiens qu’ils se sacrifient pour la Patrie, la Turquie est vraisemblablement la mieux placée pour lui succéder dans ce rôle d’épouvantail.

C’est l’autre facette de cette guerre que Poutine qualifiât de simple “opération militaire spéciale » : à son ombre, se réveillent, naissent et grandissent, plus ou moins sournois, des antagonismes nationaux et des conflits internationaux, des pré-guerres dont la suite se joue en Ukraine.

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QUAND L’AFRIQUE CORRIGE CARTHAGE…Par Saïd CHEKRI

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Qui l’eût cru ? Théâtre de la Révolution des Jasmins qui avait inauguré les “Printemps arabes”, la Tunisie, perçue alors comme le berceau d’un renouveau politique longtemps attendu, vient de se faire “taper sur les doigts”, douze ans après, par une juridiction…africaine. L’Afrique n’étant pas réputée, jusqu’ici, comme un paradis des droits humains, ni du droit tout court, la gifle est d’autant plus cinglante et peut même faire plus mal que les observations et autres rappels à l’ordre venus d’Europe qui, eux, ont fini par se banaliser au fil du temps. Ce 22 septembre, lors de sa 66ème session ordinaire tenue à Arusha, en Tanzanie, où elle est basée, la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples (CADHP), organe judiciaire de l’Union africaine, a pointé de graves atteintes du chef de l’État tunisien aux droits de l’Homme dans son pays, dans une ordonnance rendue suite à une plainte de l’avocat tunisien Brahim Belghith qui accuse le locataire du Palais de Carthage de non-respect de principes essentiels énoncés dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, adoptée en 1981 et ratifiée, à ce jour, par 33 États du continent, dont la Tunisie. Il s’agit notamment d’articles portant sur les droits des peuples à “l’autodétermination” et à leur “participation à la gestion des affaires de leurs pays”. La Cour a ainsi retenu, essentiellement, une violation des articles 1 et 13 de ladite Charte qui consacrent le droit des citoyens des pays membres de l’Union africaine qui l’auront ratifiée de participer, via des mécanismes et organes appropriés, à la gouvernance dans leurs pays respectifs.    

Ces griefs retenus ainsi énoncés contre l’Exécutif tunisien sous la houlette de Kaïs Saïed sont déjà assez graves. Le “réquisitoire” ne s’arrête pas là, pour autant. Il est également reproché à Kaïs Saïed d’avoir délibérément créé un “vide juridique important” en ne mettant pas en place une Cour constitutionnelle. La Cour africaine juge impératif d’y remédier et exige que soit mis en place cet organe juridique institué par la Constitution de 2014. L’ordonnance de la CADHP n’omet pas de dénoncer plusieurs décrets présidentiels pris par le chef de l’État tunisien, dont ceux de juillet et août 2021 qui mettaient fin aux activités parlementaires et levaient l’immunité des députés, celui du 22 septembre 2021 par lequel Kaïs Saïed s’arrogeait des pouvoirs élargis et renforcés, s’autorisant notamment à légiférer par décret, sans aucun contre-pouvoir, mais également celui du 11 octobre par lequel il nommait Najla Bouden comme chef du gouvernement.

Sachant qu’elle n’est ni exécutoire ni contraignante, cette ordonnance de la Cour africaine des droits de l’homme peut néanmoins s’avérer coûteuse pour Kaïs Saïed. Pour la Tunisie aussi. 

D’abord parce qu’elle est précisément rendue par une juridiction africaine, ce qui n’est pas monnaie courante. Elle signe donc, à coup sûr, le début d’une dépréciation inexorable de l’image de la Tunisie dans le continent et un recul de son poids au sein de l’Union africaine. Les contre-coups d’un tel revers peuvent aussi être d’ordre économique. À l’heure où Carthage peine à négocier et obtenir un prêt du Fonds monétaire internationale (FMI) et attend désespérément d’improbables investissements étrangers, et alors que se poursuit la guerre russo-ukrainienne dont le monde subit déjà les conséquences économiques, la facture n’en peut être que plus corsée pour la Tunisie. L’amitié et la sollicitude d’Alger peuvent, pour le moment, aider à alléger quelque peu le fardeau des pénuries de produits alimentaires, mais elles ne peuvent pas protéger des désastres d’une politique de liquidation des acquis démocratiques de la Tunisie.  Il semble qu’au Palais de Carthage, on n’ignore pas totalement les retombées d’un tel verdict de la CADHP. Preuve en est que Tunis a essayé, autant que faire se peut, donc sans se déjuger, de disqualifier la requête de l’avocat Brahim Belghith en lui opposant “l’absence de preuves de violations des droits de l’Homme” et, bien sûr, non sans crier à “une atteinte au principe souveraineté nationale”. Un plaidoyer que la Cour a rejeté dans la forme et dans le fond, rappelant qu’elle a compétence à traiter des “allégations de violation d’un ou plusieurs des droits protégés par la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, que les violations alléguées concernent ou non la sécurité et la paix internationales”.

Ensuite, l’ordonnance ainsi rendue peut en coûter à la Tunisie parce qu’elle est appelée à servir de référence et à faire tache d’huile, les organisations et instances internationales de défense des droits de l’Homme, qu’elles soient gouvernementales ou indépendantes, ne pouvant faire moins que la CADHP qui leur aura montré la voie.

S’il y a, à l’évidence, matière à se lamenter de voir le pays de Mohamed Bouazizi en arriver là, car c’est dans ce pays que naquit, il y a douze ans, l’espoir d’une mutation démocratique qui toucherait l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, on peut aussi expliquer cette régression spectaculaire : une décennie de gouvernance islamiste ne pouvait qu’ouvrir la voie à retour de l’autoritarisme, dans une version ou une autre.

Il reste la satisfaction de voir qu’en Afrique, commence à voir le jour une société civile de moins en moins encline à composer avec des pouvoirs sans légitimité ou à fermer les yeux sur des gouvernances hors droit. Voilà une mutation que Kaïs Saïed, comme d’autres, n’avaient peut-être pas vu venir.    

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