dimanche, décembre 3, 2023
FACE AUX FAITS

ADHÉSION DE LA SUÈDE ET DE LA FINLANDE À L’OTAN : QUI ARRÊTERA LE CHANTAGE D’ERDOGAN. Par Saïd CHEKRI

Au programme depuis le printemps dernier, l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) piétine. Le processus d’entrée de ces deux pays dans cette organisation dédiée à la sécurité et à la défense communes avait pourtant bien démarré après avoir obtenu le feu vert du sommet des Etats membres en juin dernier à Madrid. Helsinki et Stockholm, s’estimant sous la menace d’une agression de Moscou, avaient formalisé leur demande d’intégrer l’Alliance transatlantique quelques semaines après l’offensive russe sur l’Ukraine. Mais le président turc Tayipp Recep Erogan ne l’entendait pas de cette oreille. Un mois avant le sommet de Madrid, il commençait déjà à émettre des réserves avant de placer le curseur sur des exigences que les deux prétendants à des sièges de membres de l’Otan se devaient de satisfaire avant d’y faire leur entrée. Des réserves et des exigences qui n’étaient pas portées par quelque risque que l’élargissement de l’Alliance à ces deux Etats pourrait impliquer sur la Turquie. Pour Erdogan, la demande suédoise et finlandaise et l’avis favorable enthousiasmé des gouvernements de l’Otan constituaient une opportunité rêvée qu’il allait saisir pour solder des comptes relevant de la politique intérieure de la Turquie.

Il faut savoir que les statuts de l’Organisation stipulent que l’entrée en son sein d’un nouveau membre est conditionnée par l’aval de chacun des 30 pays qui y siègent déjà et que, hormis celui de la Turquie qui se fait désirer, 28 ont déjà donné leur OK, le 29ème, celui de Hongrie, étant officiellement annoncé pour début 2023. Erdogan avait commencé par s’inquiéter de ce que ces deux pays n’avaient pas “de position claire et transparente contre les organisations terroristes”. En Finlande, mais surtout en Suède, vivent de fortes communautés kurdes qui, dans une large proportion, sont des réfugiés politiques bénéficiant du statut de réfugié politique, donc protégés non seulement par les lois des pays d’accueil mais aussi par les conventions internationales sur les droits des réfugiés. S’ils sont moins de 20.000 en Finlande, leur nombre serait d’environ 100.000 en Suède. Quelques dizaines d’entre eux, militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), étaient dans le viseur d’Erdogan. Il voulait donc obtenir qu’ils soient extradés de Suède et livrés à la Turquie, au motif qu’ils appartiendraient à des organisations qu’Ankara a classées “terroristes”, en contrepartie de son quitus à l’entrée des deux pays dans l’Otan. (Voir adn-med, Face aux faits du 6 juillet 2022).

Si les législations finlandaise et suédoise ne permettent pas d’extrader un réfugié sur simple demande de son pays d’origine, a fortiori quand celui-ci ne fait pas grand cas du respect des droits de l’Homme dans leur acception universelle, les gouvernements des deux pays n’avaient qu’à les adapter aux desiderata de l’homme fort d’Ankara. Vint ensuite la deuxième condition d’Erdogan : la levée de l’embargo sur la vente d’armes que les deux pays imposaient à la Turquie depuis 2019, suite à une attaque de l’armée turque contre le groupe kurde qui faisait face aux troupes de l’Etat islamique dans le nord de la Syrie. Alors que la guerre en Ukraine se poursuit encore neuf mois après son déclenchement laissant la porte toujours ouverte à tous les scénarii, dont celui de son éventuelle élargissement à d’autres territoires, la Suède ne peut se risquer à écarter la menace russe.

Jusqu’ici, Erdogan continue de marquer des points. En septembre dernier, l’agence de presse Anadolu rapportait que la Finlande, la Suède et la Turquie venaient de signer un accord sur la levée de l’embargo sur les armes et que le gouvernement suédois confirmait que ces ventes allaient reprendre, de fait, au cours du troisième trimestre de l’année en cours. Un mois auparavant, soit en août, la Suède avait accepté de livrer un des hommes figurant sur la “liste des terroristes” établie et transmise par la Justice turque, expliquant que ce geste relevait d’une “procédure judiciaire ordinaire” et qu’il était sans lien avec les exigences du chef de l’Etat turc. Ce qui, semble-t-il, n’a pas convaincu grande monde dans l’opinion publique suédoise. On le voit, le chantage d’Erdogan est payant. Il a donc toutes les raisons de ne pas s’arrêter en si bon chemin. Surtout pas tant que l’Otan et l’Europe ne s’impliquent pas assez fortement pour briser le face-à-face entre Stockholm et Ankara qui, pour le moment, tourne à l’avantage du second. Cette posture pour le moins conciliante du gouvernement suédois à l’égard de la surenchère permanente du président turc commence à agacer. Dans la presse du pays, on commence à parler d'”humiliation”, notamment depuis la visite du premier ministre du pays scandinave en Turquie, début novembre, d’où il était rentré au pays sans avoir obtenu la levée du véto qu’Erdogan oppose à l’adhésion de la Suède à l’Otan. Les dirigeants du pays scandinave n’en finissent pas de croire que le chef de l’Etat turc finira bientôt pas lâcher du lest, estimant que “des progrès” ont été obtenus dans les négociations avec Ankara. A leurs risques et périls car, de leur côté, leurs vis-à vis turcs saluent la “bonne volonté” de Stockholm, non sans ajouter qu’ils attendent d’eux davantage d’efforts. Le chantage promet de continuer.

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