jeudi, novembre 30, 2023
Débats

AIE, AIEA, CPI : ORGANISATIONS SUR LA SELLETTE ? Par Mohamed Benhaddadi*

AIE : au service exclusif des pays de l’OCDE

Créée en 1974, au lendemain du 1er choc pétrolier de 1973 comme rempart face à l’OPEP, l’Agence internationale de l’énergie AIE a pour but d’assurer la sécurité des approvisionnements énergétiques des pays de l’OCDE.

Fidèle assidu des nombreuses et pertinentes publications de l’AIE depuis plusieurs décennies, j’ai été interpelé par le rapport annuel World Energy Outlook WEO2022. Ce rapport présente de façon particulièrement sombre les perspectives d’évolution de l’énergie russe, avec à l’horizon 2025, une prédiction des baisses de 2 Mb/j de la production de pétrole et de 200 Gm3 pour le gaz. Bien plus, cette publication nous apprend que les exportations russes de combustibles fossiles ne reviendront jamais, dans aucun des trois scénarios considérés, aux niveaux observés en 2021, et sa part du pétrole et du gaz échangés à l’échelle internationale va diminuer de moitié d’ici 2030.

À la consultation des +500 pages de ce rapport, publié fin 2022, les arguments avancés sont basés sur les incertitudes sur la demande, l’accès restreint aux capitaux et aux technologies internationaux pour développer des champs plus difficiles et des projets de GNL, ainsi que…la baisse du niveau d’augmentation de la demande chinoise.

Comme l’ensemble des arguments avancés reposent sur une mince couche de glace, on ne peut s’empêcher de penser quelle mouche a piqué l’AIE d’anticiper une telle perspective énergétique russe. On peut même établir un certain parallèle entre ces projections de l’AIE et les affabulations d’un célèbre ministre français qui a prédit l’effondrement de la Russie, suite aux sanctions occidentales.

Bien plus, à y bien réfléchir, l’AIE mérite d’être sérieusement taclée car cela ne prend pas un doctorant pour comprendre qu’on va probablement assister à un jeu de chaises musicales. La nature a horreur du vide et l’Europe va probablement payer son énergie plus chère et s’approvisionner davantage aux États-Unis et au Moyen Orient, alors que les faramineux volumes d’énergie russe vont davantage assurer la sécurité des approvisionnements et à des prix compétitifs les insatiables puissances émergentes asiatiques.

Il appert donc clairement que les chiffres avancés dans les projections de l’AIE dans le cas de la Russie sont davantage politiques que techniques, alors que, par le passé, cette organisation nous a habitués à des rapports bien plus rigoureux.

CPI : une Cour à la carte

La Cour pénale internationale CPI est un tribunal permanent fondé dans le but de mener des enquêtes et juger les personnes coupables d’avoir commis de graves crimes, tels que les génocides et crimes de guerre.

C’est ainsi que le célèbre tortionnaire R. Mladic a été condamné à la détention à perpétuité pour son rôle dans la guerre en Bosnie. Mais un autre non moins célèbre tortionnaire nommé A. Sharon, sous l’œil bienveillant duquel ont été commis les atroces massacres de Palestiniens, n’a jamais été inquiété par cette même CPI. Pourtant, un crime contre l’humanité est un crime contre l’humanité, qu’il soit commis par le boucher des Balkans ou celui de Sabra et Chatila n’est pas censé avoir une incidence, surtout que les parcours similaires des deux criminels Mladic-Sharon sont jonchés d’autres cadavres, dans d’autres lieux.

Le découplage légitimement vanté en Occident entre le monde judiciaire et le monde politique n’a pas fonctionné quand il a fallu sauver A. Sharon des griffes de la justice belge, symptomatique de la politique occidentale du double standard dès qu’il s’agit d’Israël, quitte à faire une entorse à la loi, ou la changer au gré d’un événement. Le monde occidental ne se rend aucunement compte du discrédit occasionné par ce double standard avéré, jamais évoqué dans les médias dominants, tétanisés dès qu’il s’agit d’Israël.

Cette année 2023, la Cour pénale internationale (CPI) a pondu un mandat d’arrêt contre le président de la Russie, au motif de « crimes de guerre présumés de la déportation d’enfants des territoires ukrainiens occupés vers la Fédération de Russie ». La célérité exceptionnelle avec laquelle ce mandat a été délivré laisse penser que la CPI s’est trouvée coincée par l’impérieuse nécessité de livrer dare-dare la commande qui tient compte des agendas politiques. 

Pourtant, 20 ans en arrière, en mars 2003, les États-Unis ont attaqué l’Irak sans l’aval des Nations-Unies, détruisant ce pays, avec des conséquences ressenties encore aujourd’hui. Dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib, les militaires américains ont exécuté, sodomisé, torturé et abusé physiquement/sexuellement des prisonniers irakiens. Pour ces crimes et l’invasion/destruction de l’Irak, la CPI aurait dû juger le président des États-Unis qui est, conformément à la Constitution de ce pays, le commandant en chef des armées. Un esprit sain ne peut admettre le bien-fondé d’un mandat contre V. Poutine et l’absolution de G. Bush, dont les crimes font bien plus large consensus, sauf au sein du monde occidental et de l’inféodée CPI. Le monde occidental ne se rend pas compte du discrédit occasionné par ce double standard avéré que de plus nombreux médias invoquent maintenant, mais du bout des lèvres.

AIEA : ne pas perdre la boussole et… le Prix Nobel

L’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est au cœur de la coopération internationale dans le domaine du nucléaire, chargée de promouvoir « L’atome au service de la paix ». Une personne symbolise particulièrement la rigueur et l’autorité morale gravée en lette d’or de cette organisation : Hans Blix. Après avoir été Directeur général de cette agence (1981-1997), H. Blix a été le responsable des inspecteurs chargés d’enquêter sur les armes en Irak. Initialement persuadé de la présence de ces armes de destruction massive ADM, il n’a pas hésité à changer d’avis, une fois convaincu sur le terrain de l’absence totale de toute preuve, ce qui a provoqué l’ire des politiciens anglo-saxons et de leurs subordonnés qui se sont mis à le dénigrer ouvertement. Se tenant droit dans ses bottes, il n’a quitté l’Irak avec ses inspecteurs qu’une fois convaincu du bombardement imminent de ce pays, malgré l’absence de preuves sur les prétendues ADM.

Un autre Directeur général de cette agence (1997-2009) Mohamed El Baradi s’est également tenu droit dans ses bottes devant les gesticulations et injonctions du couple Sarkozy-Kouchner. Ce dernier, sous couvert de son concept en vogue de droit d’ingérence humanitaire, s’est fait connaître comme le chantre de l’intervention de l’ONU dans un plus grand nombre de conflits, ce dont il a voulu profiter pour s’immiscer dans la règle de conduite de l’AIEA dans le dossier nucléaire iranien. Aux instigateurs des formules choc N. Sarkozy « alternative entre la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran » et B. Kouchner « se préparer au pire, et le pire, c’est la guerre », M. El-Baradei a répondu stoïquement que les autres options sont loin d’avoir été épuisées, ce qui a eu le grand mérite de modérer l’ardeur des deux va-t’en guerre français. Comme le dit si bien le proverbe égyptien, « la force de la vérité est qu’elle dure » et la vérité est que M. El-Baradei et l’agence AIEA qu’il dirige se sont fait conjointement attribuer le prix Nobel de la paix pour « les efforts qu’ils déploient afin d’empêcher que l’énergie nucléaire soit utilisée à des fins militaires et afin que l’énergie nucléaire à vocation pacifique soit utilisée de la façon la plus sûre possible ».

Élu en 2019, l’argentin Rafael Grossi a été reconduit en 2023 à la tête de l’AIEA, même si sa nomination ne sera entérinée qu’en septembre par l’Assemblée générale de l’AIEA. Polyglotte friand des médias, les déclarations de R, Grossi sur le nucléaire iranien et la centrale de Zaporojie méritent d’être passées à la loupe. Explications.

Durant l’été 2022, au plus fort moment des négociations irano-américaines via les européens pour relancer l’accord de 2015 et alors qu’un terrain d’entente qui tient compte des préoccupations de chacun semblait se dessiner, l’AIEA a brutalement déclaré le 7 septembre 2022 qu’elle n’est « pas en mesure de garantir que le programme nucléaire iranien est exclusivement pacifique », à cause probablement de la question des sites non déclarés. Sur le champ, on pouvait penser que cette sortie, inattendue et fort peu diplomatique de l’AIEA a été faite possiblement pour négocier les dernières concessions iraniennes car on s’approchait alors du moment de vérité. Pourtant, R. Grossi n’est pas sans savoir que si on accuse un pays de sortir de la non-prolifération, on ne lui demande pas les preuves de son innocence, mais on étale les preuves de sa culpabilité, si tel est le cas.

Par ailleurs, le Directeur actuel de l’AIEA a fait trois visites à la centrale nucléaire de Zaporojie, occupée par les Russes depuis le début de la guerre mais régulièrement bombardée. Lors de la 1ère visite, en septembre 2022 et alors qu’il était candidat à sa propre succession, il avait vainement demandé aux Russes de se retirer pour pouvoir créer une zone de sécurité autour de la centrale, une requête refusée car saugrenue. À chacune de ses visites, R. Grossi dénonce fortement le danger lié au bombardement récurrent de cette centrale. Là où il y a anguille sous roche, c’est que jamais R. Grossi n’a donné le moindre indice sur qui bombarde la centrale, entretenant de la sorte l’amalgame, quelque peu à l’image de ce que véhicule la presse mainstream. Les Russes occupent cette centrale depuis le début de la guerre et comme ils ont déjà annexé l’Oblast de Zaporijia à la Fédération de Russie, ils comptent probablement l’exploiter une fois la guerre finie. Aussi, 99.99 % des gens ne connaissent probablement pas les centrales nucléaires de Khmelnytskyï, de Rovno et du Sud de l’Ukraine, toutes jamais bombardées et toutes largement à portée des canons russes. Alors, laisser croire que ce sont les Russes qui bombardent la centrale qu’ils occupent est un mensonge de même nature que celui qui a laissé croire que ce sont eux qui ont fait exploser Nord Stream. Ne pas avoir l’honnêteté intellectuelle de dire que ce sont les Ukrainiens qui bombardent cette centrale est, au pire, un flagrant parti-pris et, au mieux, une insulte à l’intelligence des gens.

Dans le dossier nucléaire iranien, R. Grossi a voulu se montrer particulièrement intraitable, ce qui n’était pas de mauvais augure s’il avait gardé autant de rigueur dans le dossier nucléaire ukrainien. Il laisse apparaître des signes qu’il est en train de baisser pavillon devant les politiques, déviant l’organisation de sa mission. Même s’il est libre d’avoir ses opinions et penchants politiques, il doit garder à l’esprit en tout temps et tout lieu qu’il représente les intérêts de 176 pays membres de l’AIEA, même s’ils ne pèsent pas tous le même poids.

Épilogue

La Guerre en Ukraine est en train d’accélérer à la vitesse grand V l’avènement d’un nouvel ordre mondial, incluant le glas de l’hégémonie occidentale qui va impliquer une profonde refonte des institutions internationales.

  • L’AIE peut très bien rester telle quelle, même si elle devrait sérieusement songer à changer de nom car elle n’a jamais été une agence internationale puisque, conformément à son statut, elle est au service exclusif les pays de l’OCDE, ce qui n’est aucunement un mal en soi mais mérite d’être clarifié.

Par contre, si l’AIE veut garder son crédit, elle devrait méditer désormais les rapports techniques imprégnés par le parti-pris politique, comme cela fut le cas avec le volet guerre en Ukraine de son WEO2022.

  • La CPI souffre d’un discrédit particulier avec le mandat sur mesure, instruit et lancé à la vitesse de l’éclair contre le président russe, probablement pour répondre dare-dare à une commande politique. Aussi, comment peut-on juger V. Poutine et absoudre G.W. Bush? Comment peut-on juger R. Mladic et absoudre A. Sharon? Ces deux exemples montrent le double standard qui jette le discrédit sur la CPI, parfois nourrie par des desseins politiques.

Dans le même temps, il n’est pas question de jeter le bébé avec l’eau du bain, car ce qui est remis en cause ici n’est aucunement le bien-fondé de l’existence de la CPI, mais son actionnement par et pour des causes et intérêts spécifiques.

  • L’AIEA doit impérativement s’interdire toute démarche semblable à celles de la CPI et l’AIE, en évitant toute interférence politique et en ne veillant qu’à sa noble mission de promotion de l’atome au service de la paix. Son Directeur actuel R. Grossi vient d’obtenir son 2e mandat, il se doit de garder à l’esprit en tout temps et tout lieu qu’il représente les intérêts de 176 pays membres de l’AIEA.

*Scientifique de réputation établie, Mohamed Benhaddadi installé au Québec s’exprime régulièrement sur les enjeux géopolitiques qui agitent notre monde.

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