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Mansour Kedidir*, romancier « Laassel incarne la forfaiture historique de l’Algérie révolutionnaire » Entretien réalisé par Nabila Skander Mansour Kedidir*, romancier « Laassel incarne la forfaiture historique de l’Algérie révolutionnaire » Entretien réalisé par Nabila Skander

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Mansour Kedidir*, romancier : « Laassel incarne la forfaiture historique de l’Algérie révolutionnaire ». Entretien réalisé par Nabila Skander

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« Le serment d’Oujda »** est-il une exofiction sur l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika et les différents clans auxquels il a appartenu ? L’auteur reconnait dans cet entretien que c’est le parcours de ce dernier qui lui a inspiré son personnage principal Laassel ; mais son roman va au-delà de la vie d’un individu pour explorer les facettes les plus sombres qui peuvent caractériser un dictateur et passe au crible de l’observation et de la dérision la mécanique féroce de la revanche et l’obsession du pouvoir. Mansour Kedidir, romancier et ancien haut cadre de l’État qui a eu à connaitre les rouages du système politique algérien de l’intérieur et à côtoyer les plus hauts responsables, revient également dans cet entretien, sur le rapport qui peut exister entre mystique et pouvoir, thème central de son livre, il explique la nature mégalomaniaque de son personnage principal Laassel qu’il assimile, à cause de sa légendaire aptitude à la fourberie et au vice, à une créature à mi-chemin entre l’ange et le démon.

Adn-med : On a l’habitude de lire des romans qui nous racontent des trajectoires vertueuses où un pauvre, grâce à ses efforts et son intelligence, réussit à gravir les échelons de la société et atteindre les sommets de la gloire. Dans Le serment d’Oujda, vous mettez en scène un personnage, Laassel, qui ne doit sa gloire qu’au vice, à la manipulation, au mensonge et à l’esbroufe. Pourquoi ce choix ?

 M.K : Loin de porter un jugement sur des romans où les personnages paraissent vertueux, je pense que dans le monde arabe en particulier et dans les pays du Sud en général, la réalité sociale et politique n’offre guère d’alternative pour l’exercice du pouvoir autrement que par la violence sous ses différentes formes. Machiavel, Hobbs et bien d’autres penseurs contemporains ont bien décrit la lutte à mort des hommes pour accaparer le pouvoir. Dans Le serment d’Oujda, je voulais écrire une fiction sur le pouvoir en démystifiant les processus décrits par les historiens. Cela veut dire que le personnage central du roman, Laassel, dont le nom est une anagramme, use de tous les moyens légaux et extralégaux, légitimes et illégitimes, moraux et immoraux, pour se hisser au sommet de l’État. En vérité, je n’ai rien inventé. La réalité de la pratique du politique  montre qu’on n’ a pas encore quitté l’état nature décrit par Hobbs ou tous les coups sont permis sauf que dans le contexte actuel, la modernité offre aux protagonistes un habillage moins violent en apparence, mais plus corrosif en profondeur.  Pourquoi ai –je pris un tel choix ?  Ma première préoccupation visait à enraciner le roman dans la face cachée des événements pour donner du sens à l’histoire, au destin d’une nation. Car, si le passé de la société n’est pas exorcisé, le conscient collectif risquerait de le trainer comme un boulet. Par conséquent, les pouvoirs qui se succéderont commettront les mêmes avanies et les mêmes dérives autoritaires. Ma deuxième préoccupation est que Le serment d’Oujda cherche à démystifier l’histoire. Pour paraphraser Balzac, je dirais, il relate l’histoire privée d’une nation en explorant de l’intérieur les personnages et comment ils s’entredéchirent dans leurs luttes pour le pouvoir. La troisième préoccupation – qui concerne tout romancier digne de ce nom –, c’est de modifier la perception qu’ont les gens de la réalité et de leur condition historique.

Adn-med : Votre roman est mené d’une façon linéaire et nous raconte l’histoire de Laassel depuis Oujda jusqu’au sommet de l’État. De longs chapitres sont consacrés aux différents coups de poignard plantés dans le dos de la révolution algérienne. Pensez-vous que le mal algérien vient d’une trahison originelle qui est celle de la révolution ou qu’il remonte à plus loin ?

 Cette question soulève deux aspects. Le premier a trait à la structure du roman. Pour brasser un demi-siècle d’histoire, la linéarité s’est imposée dans la construction de la fiction. Mais quelle linéarité ? Il s’agit d’une linéarité mouvementée, jalonnée par des stations houleuses où les personnages du roman, soumis aux contraintes du temps de la guerre et de la lutte pour le pouvoir, sont tourmentés par leur devenir. En décrivant comment les personnages agissaient durant la révolution et bien après au cours de la construction de l’État national, puis comment les uns fourbissaient leurs armes pour abattre leurs compagnons de lutte sous le simulacre de déviance révolutionnaire, on est amené à s’interroger si cela provient d’une trahison de la révolution ou bien d’autre chose qui remonte à plus loin. Pour y répondre, je devrais souligner que dans toute révolution, empreinte de peur et de passion, la lutte de leadership, les frottements entre chefs et les conflits d’opinions entrainent souvent des liquidations physiques, voire des massacres collectifs. Nous avons des exemples frappants durant la guerre de Libération. Donc cela n’est pas particulier à la révolution algérienne. Quelques éclaircissements s’imposent cependant. La nation est un plébiscite quotidien, disait le philosophe Renan. L’historiographie officielle essaie de construire le mythe d’une nation aux racines profondes. Pour revenir au Mal algérien qui ronge la société, il faut le circonscrire, manifestement, dans la guerre de Libération. Partant de l’acception que la guerre est un  facteur de socialisation où la violence, par nécessité historique,  tend à faire fondre tous les particularismes des combattants provenant de toutes les couches sociales et d’horizons différents, il n’est pas exclu que  ces mêmes combattants, taraudés par la peur et soumis aux contraintes de contextes singuliers, recourent à des pratiques qui dépassent l’entendement. À comparer avec les sacrifices consentis pour la libération nationale. Peut-on considérer qu’il y a une trahison des idéaux de la révolution ? Je répondrai par l’affirmative au sens où les dérives sont apparues au cours de la guerre de Libération et ont continué d’imprégner la construction de l’État national.  En partie, ce sont ces dérives qui ont donné naissance à un système monolithique fermé et étouffant. En dépit des convulsions sociales caractérisant l’histoire post-indépendante, cette trahison des idéaux de la révolution continue de tourmenter le devenir de la nation. C’est dans cette atmosphère de violence où la trahison apparait comme une malédiction qu’il convient de situer les personnages du roman. De toute évidence, ils s’apparentent à des acteurs d’une tragédie grecque. Broyés, ainsi, par le cours des événements, ils n’ont pas de prise réelle sur leur destin. Et dans cet air saturé de duplicité, Laassel, dont le conscient est imprégné de mysticisme, croit détenir la vérité. Tel qu’il est décrit, il incarne, au fil des événements, cette forfaiture historique durant la guerre de Libération et bien après, quand bien même il penserait agir pour le bien du pays et de ses concitoyens.  

Adn_med : Enfant, Laassel a fait le serment d’aller aussi loin que sa petite taille frêle et sa foi en la gloire le lui permettent. Son serment, appuyé par la bénédiction de plusieurs marabouts plus tard, va se réaliser. À travers cette mécanique mystique que vous décrivez dans le roman, on voit que les hommes politiques dans le monde musulman utilisent les éléments les plus pervers et les inhibants de la religion pour atteindre leurs objectifs, quitte à conduire leurs pays au précipice.

 M.K : Je commencerai par aborder le rapport entre mystique et pouvoir dans le mental du personnage de Laassel et comment les deux interagissent aussi bien dans sa perception du monde extérieur que dans sa posture politique. Imbibé depuis sa tendre enfance de maraboutisme, puisque son père étant devenu Mokaddem d’une grande zaouïa, Laassel fut marqué par des pratiques mystiques qui ont joué un rôle déterminant dans son devenir. Avant d’investir le rapport entre mystique et pouvoir, il convient de chercher ce que signifie la mystique. Cette dernière, appelée aussi soufisme, déborde les schèmes de l’expérience ordinaire et a trait à ce qui est caché et secret. En somme, elle déroge à la rigueur de l’orthodoxie musulmane au sens où la transcendance et l’irrationalité dans un exercice ritualisé et exaltant transportent les fidèles vers un autre monde, loin de la terre. Dans le roman, nous avons affaire à un soufisme populaire, c’est-à-dire un maraboutisme ou superstition et charlatanisme sont prédominants. C’est ce monde qui nous semble intéresser les personnalités politiques car celles-ci cherchent un moyen d’échapper à la réalité et un apaisement à leur angoisse. Et c’est dans cette atmosphère que Laassel a évolué depuis que le Cheikh de la zaouïa lui révéla qu’il allait être Moul Es-Saa, c’est-à-dire le maitre de l’heure, et lui fit prêter le serment de tenir cette révélation secrète. Prenant acte de cette illumination comme un éclair, il put dépasser ses frustrations et ses blessures symboliques pour se lancer dans la quête du pouvoir en usant de la ruse et de toutes les vilenies comme s’il était exonéré du ciel. En fait, il s’agit d’un personnage dont l’être est en lutte permanente contre son non-être selon l’expression du penseur Mohamed Iqbal. C’est-à-dire que le recours à la mystique permet de sanctifier ces actes immoraux et le rétablissement d’un certain équilibre dans sa personne tourmentée. On voit bien dans le roman comment la visite de Laassel aux Cheikhs des zaouïas dépasse le cadre d’une catharsis et glisse vers une forme de vertige. Une source miraculeuse de renouvellement.

Pour le second point de la réponse, il est vrai que dans le monde musulman, la mécanique de la mystique est présente dans la pratique du pouvoir. Manifestement, la religion est instrumentalisée, non seulement pour s’approprier le pouvoir, mais également pour dominer le peuple. Dans cette aventure, car c’est ainsi qu’il faut l’appeler, les pouvoirs dans le monde musulman utilisent la religion comme un miroir aux alouettes. En veillant à propager une religiosité emprunte de fatalisme, ils comptent éloigner leurs peuples de leur propre libération, en contrôlant le savoir et le débat pluriel. L’homme du pouvoir adhère à cette démarche. Et à force de persévérer dans cet exercice, il finit par croire que c’est par la grâce de Dieu qu’il arrive à maintenir son pouvoir. En somme, la mystique frappe les tenants du pouvoir d’autisme.  Par conséquent, ils ne peuvent plus sentir la terre qui tremble sous leurs pieds, annonçant une explosion populaire. Cela pour dire combien l’association pouvoir–religion est dangereuse, non seulement pour le musulman dans sa condition historique et sa foi personnelle, puisque celle-ci relève du domaine privé, mais aussi pour ses aspirations démocratiques dans une aire géographique traversée par une sismicité structurelle, justement en raison de la persistance des pouvoirs fossilisés dans la conception d’une religion-alibi, légitimant le maintien des peuples dans la servilité.

Adn-med : Votre personnage ressemble beaucoup à un des hommes politiques algériens de ce dernier cinquantenaire : Bouteflika. À la sortie de son roman sur les derniers jours de Staline intitulé L’autocrate, Djamel-Eddine Merdaci, répondant à la question d’un journaliste, a dit que Bouteflika n’avait pas l’épaisseur requise pour être un personnage romanesque. Et pourtant, Laassel est là pour nous démontrer le contraire.

 M.K : Il est vrai que le personnage Laassel ressemble par quelques traits à Bouteflika. Néanmoins, la complexité de sa personne et son rapport au pouvoir, dans le roman, reflète l’exemple type des hommes politiques dans le monde musulman qui font fi de l’histoire et de l’émancipation de leurs peuples en confondant leurs propres intérêts avec ceux de l’État, sous couvert d’une légitimité ressassée de la lutte anticoloniale et de la religion. Profondément convaincus que la conscience collective de leurs peuples est restée encrassée dans un fatras de religiosité et de traditions figées, ils croient agir, sans contestation, pour leur bien.

S’agissant de l’affirmation de Djamel Eddine Mercati qui consiste à dire que Bouteflika n’a pas l’épaisseur digne d’un personnage romanesque, il m’est difficile de la partager pour les raisons suivantes. Partant de l’idée que la perception dépend du système de croyances qui joue le rôle de prisme, chaque auteur fait la lecture des images qu’il perçoit du personnage et des événements. En second lieu, il convient de tenir compte de l’être social du personnage, c’est-à-dire, de ses conditions sociales depuis sa naissance, le contexte social et politique dans lequel il a évolué, le poids de la culture et de la religion dans chaque société. À regarder de près, le personnage Laassel, son itinéraire tourmenté, sa manière de se saisir des opportunités, de remuer les fonds sombres de la politique tout en maintenant sa tête au-dessus du tumulte, sa chute puis sa résurrection, sa feinte adversité dans un monde où chacun est aux aguets, sa vie cachée, ses vices, ses rapports avec les femmes et ses plongées dans le mysticisme en quête d’une certaine rédemption, on se rend compte de la complexité du personnage. Reflet de plus d’un demi-siècle d’histoire avec ses remous où hommes et femmes sont écrasés par des événements, Bouteflika est bien un personnage dont l’épaisseur a inspiré le personnage de Laassel. Mais je ne suis pas catégorique sur cette question ; il appartient aux lecteurs d’en juger. Le débat reste ouvert.

Adn-med : Laassel a deux cultes : les femmes et les livres. Comment se fait-il qu’un homme qui aime passionnément les livres et les femmes, des êtres d’une resplendissante fragilité, soit aussi cruel que Laassel ? La soif de pouvoir et la mégalomanie peuvent-il à ce point détruire l’humain qui est en nous ?

M.K : Toute personne, aux prises avec le réel, maitrise ses instincts, soit parce que la loi l’oblige, la morale jouant le rôle de frein dans son subconscient, soit parce que la raison bride ses pulsions. Chez Laassel, le problème se pose autrement. Dans son attrait maladif pour les femmes et son intérêt pour les livres et sa soif du pouvoir, il apparait comme étant un personnage dont la raison ne joue plus le rôle de contrôle des instincts, mais les sert. Elle devient un instrument pour le guider dans sa quête de pouvoir. En somme, la loi, la morale et la raison sont mobilisées avec artifices pour assouvir ses désirs et atteindre le summum du plaisir. Dans ce cadre, le plaisir dépasse le rapport charnel ; c’est une forme d’ivresse, d’extase.  C’est un argument qui fait que son appétence n’est jamais satisfaite. Enflammé de l’intérieur, il court toujours, non seulement en s’appropriant le pouvoir par tous les maléfices, mais aussi en voulant le maintenir en se fiant aux forces les plus obscures. Tout ceci explique sa mégalomanie manifeste dans la théâtralisation du geste et sa fougue discursive où le verbe, puisé des tréfonds de l’arabe dialectal, l’arabe classique ou le français, lui donne l’impression d’irradier son auditoire et par conséquent lui procure une certaine jouissance. Dans cette propension, les femmes ne sont qu’un objet, une chose, et les livres un gisement où il compte tirer un certain savoir pour l’aider à aiguiser ses armes afin de s’accaparer le pouvoir. À ce titre, s’agissant des livres de soufisme, il semble qu’il cherchait une certaine rédemption pour apaiser son âme déchirée par tant de travers. Sinon, comment expliquer qu’un tel homme, capable de tous les vices et de toutes les machinations, puisse se transporter au milieu du désert pour rencontrer un anachorète, afin de le supplier de prier pour lui, d’arracher sa bénédiction et lui prédire un avenir radieux ! Bien que la pensée arabo-musulmane n’ait pas connu la tragédie grecque – une faille qui, si elle avait été comblée, aurait pu la hisser vers l’explication tragique du déchirement de l’homme dans nos contrées –, Laassel est une personne dionysiaque. À bien des égards, en revisitant l’histoire, particulièrement dans la région arabe, on se rend compte à quel point les autocrates, morts ou vivants, se ressemblent dans la mesure où, les pieds dans la fange de la lubricité, ils se targuent d’une érudition sans limites, instrumentalisant la religion et usant de tous les expédients pour s’accrocher au pouvoir.  Cette évidence nous met devant une névrose qui caractérise le comportement des hommes de pouvoir. La destruction de leur humanité est indéniable. Ils la vivent comme un déchirement et c’est la raison pour laquelle ils glissent vers le mysticisme, voire le charlatanisme.

Adn-med : Avec Le serment d’Oujda, vous signez un cinquième roman écrit en langue française. Or, on constate que l’Algérie est en train de tourner le dos d’une façon à la fois brutale et incompréhensible à cette langue. Qu’est-ce que représente le français pour vous en tant qu’Algérien ? Parlé par plus de la moitié de la population, parfois depuis le berceau, le français est-il une langue algérienne selon vous ?

M.K : Tourner le dos à la langue française est une aberration. Pour ma part, la langue française reste une langue de culture et de civilisation. Jeter l’anathème sur celle langue revient non seulement à clouer toutes les langues au pilori, mais aussi à se ghettoïser.  La langue française n’est pas simplement une langue, c’est plus que cela. Elle représente une expérience historique qui a façonné le mental du peuple algérien, certes dans la souffrance durant un siècle et trente années, mais aussi dans son émancipation en l’acculturant de valeurs républicaines et démocratiques. Donc, opérer brutalement ce changement, c’est comme nier une partie de son histoire, le combat libérateur et les luttes démocratiques puisque celles-ci ont été et continuent d’être nourries par une pensée transmise par la langue française.  S’inscrire, donc, dans une forme d’hostilité puérile conduit à semer le discrédit sur notre projection dans l’universalité. De par l’usage généralisé et popularisé du français, les Algériens se sont approprié cette langue. Elle fait partie non seulement de notre patrimoine, mais elle constitue une composante de notre identité étant donné qu’elle abrite une grande partie de notre mémoire, notre histoire et notre culture et lui assure une transmission à l’échelle mondiale. Je retiens dans ce cadre les propos du président Boudiaf, rapportée dans le livre de Saïd Sadi La haine comme rivale, 1987-1997.  Intervenant après que Saïd Sadi ait noté le consensus qui s’est établi sur l’identité nationale basée sur le triptyque arabité, islamité et amazighité, le président Boudiaf lui adressait cette question : « Et qu’est-ce que tu fais de la francité ? Depuis quand tu as vu une chaise très stable sur trois pieds. » Puis, à la fin de la discussion, Boudiaf affirma sans ambages : « Cette dimension – la francité– aussi fait partie de nous-mêmes. Il faut en finir avec les hypocrisies. » Je pense qu’il n’y a pas une aussi pertinente déclaration qui reflète l’expérience politique, la longueur de vue et l’engagement du pays dans la voie du progrès, loin des avatars de l’extrémisme.

* Mansour Kdider est ancien haut fonctionnaire. Egalement romancier il signe son cinqième ouvrage avec « le serment d’Oujda » .

** « Le serment d’Oujda », Editions Frantz Fanon, Alger 2023.

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Mansour Kedidir*, romancier : « Laassel incarne la forfaiture historique de l’Algérie révolutionnaire ». Entretien réalisé par Nabila Skander

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Mansour Kedidir*, romancier « Laassel incarne la forfaiture historique de l’Algérie révolutionnaire » Entretien réalisé par Nabila Skander

« Le serment d’Oujda »** est-il une exofiction sur l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika et les différents clans auxquels il a appartenu ? L’auteur reconnait dans cet entretien que c’est le parcours de ce dernier qui lui a inspiré son personnage principal Laassel ; mais son roman va au-delà de la vie d’un individu pour explorer les facettes les plus sombres qui peuvent caractériser un dictateur et passe au crible de l’observation et de la dérision la mécanique féroce de la revanche et l’obsession du pouvoir. Mansour Kedidir, romancier et ancien haut cadre de l’État qui a eu à connaitre les rouages du système politique algérien de l’intérieur et à côtoyer les plus hauts responsables, revient également dans cet entretien, sur le rapport qui peut exister entre mystique et pouvoir, thème central de son livre, il explique la nature mégalomaniaque de son personnage principal Laassel qu’il assimile, à cause de sa légendaire aptitude à la fourberie et au vice, à une créature à mi-chemin entre l’ange et le démon.

Adn-med : On a l’habitude de lire des romans qui nous racontent des trajectoires vertueuses où un pauvre, grâce à ses efforts et son intelligence, réussit à gravir les échelons de la société et atteindre les sommets de la gloire. Dans Le serment d’Oujda, vous mettez en scène un personnage, Laassel, qui ne doit sa gloire qu’au vice, à la manipulation, au mensonge et à l’esbroufe. Pourquoi ce choix ?

 M.K : Loin de porter un jugement sur des romans où les personnages paraissent vertueux, je pense que dans le monde arabe en particulier et dans les pays du Sud en général, la réalité sociale et politique n’offre guère d’alternative pour l’exercice du pouvoir autrement que par la violence sous ses différentes formes. Machiavel, Hobbs et bien d’autres penseurs contemporains ont bien décrit la lutte à mort des hommes pour accaparer le pouvoir. Dans Le serment d’Oujda, je voulais écrire une fiction sur le pouvoir en démystifiant les processus décrits par les historiens. Cela veut dire que le personnage central du roman, Laassel, dont le nom est une anagramme, use de tous les moyens légaux et extralégaux, légitimes et illégitimes, moraux et immoraux, pour se hisser au sommet de l’État. En vérité, je n’ai rien inventé. La réalité de la pratique du politique  montre qu’on n’ a pas encore quitté l’état nature décrit par Hobbs ou tous les coups sont permis sauf que dans le contexte actuel, la modernité offre aux protagonistes un habillage moins violent en apparence, mais plus corrosif en profondeur.  Pourquoi ai –je pris un tel choix ?  Ma première préoccupation visait à enraciner le roman dans la face cachée des événements pour donner du sens à l’histoire, au destin d’une nation. Car, si le passé de la société n’est pas exorcisé, le conscient collectif risquerait de le trainer comme un boulet. Par conséquent, les pouvoirs qui se succéderont commettront les mêmes avanies et les mêmes dérives autoritaires. Ma deuxième préoccupation est que Le serment d’Oujda cherche à démystifier l’histoire. Pour paraphraser Balzac, je dirais, il relate l’histoire privée d’une nation en explorant de l’intérieur les personnages et comment ils s’entredéchirent dans leurs luttes pour le pouvoir. La troisième préoccupation – qui concerne tout romancier digne de ce nom –, c’est de modifier la perception qu’ont les gens de la réalité et de leur condition historique.

Adn-med : Votre roman est mené d’une façon linéaire et nous raconte l’histoire de Laassel depuis Oujda jusqu’au sommet de l’État. De longs chapitres sont consacrés aux différents coups de poignard plantés dans le dos de la révolution algérienne. Pensez-vous que le mal algérien vient d’une trahison originelle qui est celle de la révolution ou qu’il remonte à plus loin ?

 Cette question soulève deux aspects. Le premier a trait à la structure du roman. Pour brasser un demi-siècle d’histoire, la linéarité s’est imposée dans la construction de la fiction. Mais quelle linéarité ? Il s’agit d’une linéarité mouvementée, jalonnée par des stations houleuses où les personnages du roman, soumis aux contraintes du temps de la guerre et de la lutte pour le pouvoir, sont tourmentés par leur devenir. En décrivant comment les personnages agissaient durant la révolution et bien après au cours de la construction de l’État national, puis comment les uns fourbissaient leurs armes pour abattre leurs compagnons de lutte sous le simulacre de déviance révolutionnaire, on est amené à s’interroger si cela provient d’une trahison de la révolution ou bien d’autre chose qui remonte à plus loin. Pour y répondre, je devrais souligner que dans toute révolution, empreinte de peur et de passion, la lutte de leadership, les frottements entre chefs et les conflits d’opinions entrainent souvent des liquidations physiques, voire des massacres collectifs. Nous avons des exemples frappants durant la guerre de Libération. Donc cela n’est pas particulier à la révolution algérienne. Quelques éclaircissements s’imposent cependant. La nation est un plébiscite quotidien, disait le philosophe Renan. L’historiographie officielle essaie de construire le mythe d’une nation aux racines profondes. Pour revenir au Mal algérien qui ronge la société, il faut le circonscrire, manifestement, dans la guerre de Libération. Partant de l’acception que la guerre est un  facteur de socialisation où la violence, par nécessité historique,  tend à faire fondre tous les particularismes des combattants provenant de toutes les couches sociales et d’horizons différents, il n’est pas exclu que  ces mêmes combattants, taraudés par la peur et soumis aux contraintes de contextes singuliers, recourent à des pratiques qui dépassent l’entendement. À comparer avec les sacrifices consentis pour la libération nationale. Peut-on considérer qu’il y a une trahison des idéaux de la révolution ? Je répondrai par l’affirmative au sens où les dérives sont apparues au cours de la guerre de Libération et ont continué d’imprégner la construction de l’État national.  En partie, ce sont ces dérives qui ont donné naissance à un système monolithique fermé et étouffant. En dépit des convulsions sociales caractérisant l’histoire post-indépendante, cette trahison des idéaux de la révolution continue de tourmenter le devenir de la nation. C’est dans cette atmosphère de violence où la trahison apparait comme une malédiction qu’il convient de situer les personnages du roman. De toute évidence, ils s’apparentent à des acteurs d’une tragédie grecque. Broyés, ainsi, par le cours des événements, ils n’ont pas de prise réelle sur leur destin. Et dans cet air saturé de duplicité, Laassel, dont le conscient est imprégné de mysticisme, croit détenir la vérité. Tel qu’il est décrit, il incarne, au fil des événements, cette forfaiture historique durant la guerre de Libération et bien après, quand bien même il penserait agir pour le bien du pays et de ses concitoyens.  

Adn_med : Enfant, Laassel a fait le serment d’aller aussi loin que sa petite taille frêle et sa foi en la gloire le lui permettent. Son serment, appuyé par la bénédiction de plusieurs marabouts plus tard, va se réaliser. À travers cette mécanique mystique que vous décrivez dans le roman, on voit que les hommes politiques dans le monde musulman utilisent les éléments les plus pervers et les inhibants de la religion pour atteindre leurs objectifs, quitte à conduire leurs pays au précipice.

 M.K : Je commencerai par aborder le rapport entre mystique et pouvoir dans le mental du personnage de Laassel et comment les deux interagissent aussi bien dans sa perception du monde extérieur que dans sa posture politique. Imbibé depuis sa tendre enfance de maraboutisme, puisque son père étant devenu Mokaddem d’une grande zaouïa, Laassel fut marqué par des pratiques mystiques qui ont joué un rôle déterminant dans son devenir. Avant d’investir le rapport entre mystique et pouvoir, il convient de chercher ce que signifie la mystique. Cette dernière, appelée aussi soufisme, déborde les schèmes de l’expérience ordinaire et a trait à ce qui est caché et secret. En somme, elle déroge à la rigueur de l’orthodoxie musulmane au sens où la transcendance et l’irrationalité dans un exercice ritualisé et exaltant transportent les fidèles vers un autre monde, loin de la terre. Dans le roman, nous avons affaire à un soufisme populaire, c’est-à-dire un maraboutisme ou superstition et charlatanisme sont prédominants. C’est ce monde qui nous semble intéresser les personnalités politiques car celles-ci cherchent un moyen d’échapper à la réalité et un apaisement à leur angoisse. Et c’est dans cette atmosphère que Laassel a évolué depuis que le Cheikh de la zaouïa lui révéla qu’il allait être Moul Es-Saa, c’est-à-dire le maitre de l’heure, et lui fit prêter le serment de tenir cette révélation secrète. Prenant acte de cette illumination comme un éclair, il put dépasser ses frustrations et ses blessures symboliques pour se lancer dans la quête du pouvoir en usant de la ruse et de toutes les vilenies comme s’il était exonéré du ciel. En fait, il s’agit d’un personnage dont l’être est en lutte permanente contre son non-être selon l’expression du penseur Mohamed Iqbal. C’est-à-dire que le recours à la mystique permet de sanctifier ces actes immoraux et le rétablissement d’un certain équilibre dans sa personne tourmentée. On voit bien dans le roman comment la visite de Laassel aux Cheikhs des zaouïas dépasse le cadre d’une catharsis et glisse vers une forme de vertige. Une source miraculeuse de renouvellement.

Pour le second point de la réponse, il est vrai que dans le monde musulman, la mécanique de la mystique est présente dans la pratique du pouvoir. Manifestement, la religion est instrumentalisée, non seulement pour s’approprier le pouvoir, mais également pour dominer le peuple. Dans cette aventure, car c’est ainsi qu’il faut l’appeler, les pouvoirs dans le monde musulman utilisent la religion comme un miroir aux alouettes. En veillant à propager une religiosité emprunte de fatalisme, ils comptent éloigner leurs peuples de leur propre libération, en contrôlant le savoir et le débat pluriel. L’homme du pouvoir adhère à cette démarche. Et à force de persévérer dans cet exercice, il finit par croire que c’est par la grâce de Dieu qu’il arrive à maintenir son pouvoir. En somme, la mystique frappe les tenants du pouvoir d’autisme.  Par conséquent, ils ne peuvent plus sentir la terre qui tremble sous leurs pieds, annonçant une explosion populaire. Cela pour dire combien l’association pouvoir–religion est dangereuse, non seulement pour le musulman dans sa condition historique et sa foi personnelle, puisque celle-ci relève du domaine privé, mais aussi pour ses aspirations démocratiques dans une aire géographique traversée par une sismicité structurelle, justement en raison de la persistance des pouvoirs fossilisés dans la conception d’une religion-alibi, légitimant le maintien des peuples dans la servilité.

Adn-med : Votre personnage ressemble beaucoup à un des hommes politiques algériens de ce dernier cinquantenaire : Bouteflika. À la sortie de son roman sur les derniers jours de Staline intitulé L’autocrate, Djamel-Eddine Merdaci, répondant à la question d’un journaliste, a dit que Bouteflika n’avait pas l’épaisseur requise pour être un personnage romanesque. Et pourtant, Laassel est là pour nous démontrer le contraire.

 M.K : Il est vrai que le personnage Laassel ressemble par quelques traits à Bouteflika. Néanmoins, la complexité de sa personne et son rapport au pouvoir, dans le roman, reflète l’exemple type des hommes politiques dans le monde musulman qui font fi de l’histoire et de l’émancipation de leurs peuples en confondant leurs propres intérêts avec ceux de l’État, sous couvert d’une légitimité ressassée de la lutte anticoloniale et de la religion. Profondément convaincus que la conscience collective de leurs peuples est restée encrassée dans un fatras de religiosité et de traditions figées, ils croient agir, sans contestation, pour leur bien.

S’agissant de l’affirmation de Djamel Eddine Mercati qui consiste à dire que Bouteflika n’a pas l’épaisseur digne d’un personnage romanesque, il m’est difficile de la partager pour les raisons suivantes. Partant de l’idée que la perception dépend du système de croyances qui joue le rôle de prisme, chaque auteur fait la lecture des images qu’il perçoit du personnage et des événements. En second lieu, il convient de tenir compte de l’être social du personnage, c’est-à-dire, de ses conditions sociales depuis sa naissance, le contexte social et politique dans lequel il a évolué, le poids de la culture et de la religion dans chaque société. À regarder de près, le personnage Laassel, son itinéraire tourmenté, sa manière de se saisir des opportunités, de remuer les fonds sombres de la politique tout en maintenant sa tête au-dessus du tumulte, sa chute puis sa résurrection, sa feinte adversité dans un monde où chacun est aux aguets, sa vie cachée, ses vices, ses rapports avec les femmes et ses plongées dans le mysticisme en quête d’une certaine rédemption, on se rend compte de la complexité du personnage. Reflet de plus d’un demi-siècle d’histoire avec ses remous où hommes et femmes sont écrasés par des événements, Bouteflika est bien un personnage dont l’épaisseur a inspiré le personnage de Laassel. Mais je ne suis pas catégorique sur cette question ; il appartient aux lecteurs d’en juger. Le débat reste ouvert.

Adn-med : Laassel a deux cultes : les femmes et les livres. Comment se fait-il qu’un homme qui aime passionnément les livres et les femmes, des êtres d’une resplendissante fragilité, soit aussi cruel que Laassel ? La soif de pouvoir et la mégalomanie peuvent-il à ce point détruire l’humain qui est en nous ?

M.K : Toute personne, aux prises avec le réel, maitrise ses instincts, soit parce que la loi l’oblige, la morale jouant le rôle de frein dans son subconscient, soit parce que la raison bride ses pulsions. Chez Laassel, le problème se pose autrement. Dans son attrait maladif pour les femmes et son intérêt pour les livres et sa soif du pouvoir, il apparait comme étant un personnage dont la raison ne joue plus le rôle de contrôle des instincts, mais les sert. Elle devient un instrument pour le guider dans sa quête de pouvoir. En somme, la loi, la morale et la raison sont mobilisées avec artifices pour assouvir ses désirs et atteindre le summum du plaisir. Dans ce cadre, le plaisir dépasse le rapport charnel ; c’est une forme d’ivresse, d’extase.  C’est un argument qui fait que son appétence n’est jamais satisfaite. Enflammé de l’intérieur, il court toujours, non seulement en s’appropriant le pouvoir par tous les maléfices, mais aussi en voulant le maintenir en se fiant aux forces les plus obscures. Tout ceci explique sa mégalomanie manifeste dans la théâtralisation du geste et sa fougue discursive où le verbe, puisé des tréfonds de l’arabe dialectal, l’arabe classique ou le français, lui donne l’impression d’irradier son auditoire et par conséquent lui procure une certaine jouissance. Dans cette propension, les femmes ne sont qu’un objet, une chose, et les livres un gisement où il compte tirer un certain savoir pour l’aider à aiguiser ses armes afin de s’accaparer le pouvoir. À ce titre, s’agissant des livres de soufisme, il semble qu’il cherchait une certaine rédemption pour apaiser son âme déchirée par tant de travers. Sinon, comment expliquer qu’un tel homme, capable de tous les vices et de toutes les machinations, puisse se transporter au milieu du désert pour rencontrer un anachorète, afin de le supplier de prier pour lui, d’arracher sa bénédiction et lui prédire un avenir radieux ! Bien que la pensée arabo-musulmane n’ait pas connu la tragédie grecque – une faille qui, si elle avait été comblée, aurait pu la hisser vers l’explication tragique du déchirement de l’homme dans nos contrées –, Laassel est une personne dionysiaque. À bien des égards, en revisitant l’histoire, particulièrement dans la région arabe, on se rend compte à quel point les autocrates, morts ou vivants, se ressemblent dans la mesure où, les pieds dans la fange de la lubricité, ils se targuent d’une érudition sans limites, instrumentalisant la religion et usant de tous les expédients pour s’accrocher au pouvoir.  Cette évidence nous met devant une névrose qui caractérise le comportement des hommes de pouvoir. La destruction de leur humanité est indéniable. Ils la vivent comme un déchirement et c’est la raison pour laquelle ils glissent vers le mysticisme, voire le charlatanisme.

Adn-med : Avec Le serment d’Oujda, vous signez un cinquième roman écrit en langue française. Or, on constate que l’Algérie est en train de tourner le dos d’une façon à la fois brutale et incompréhensible à cette langue. Qu’est-ce que représente le français pour vous en tant qu’Algérien ? Parlé par plus de la moitié de la population, parfois depuis le berceau, le français est-il une langue algérienne selon vous ?

M.K : Tourner le dos à la langue française est une aberration. Pour ma part, la langue française reste une langue de culture et de civilisation. Jeter l’anathème sur celle langue revient non seulement à clouer toutes les langues au pilori, mais aussi à se ghettoïser.  La langue française n’est pas simplement une langue, c’est plus que cela. Elle représente une expérience historique qui a façonné le mental du peuple algérien, certes dans la souffrance durant un siècle et trente années, mais aussi dans son émancipation en l’acculturant de valeurs républicaines et démocratiques. Donc, opérer brutalement ce changement, c’est comme nier une partie de son histoire, le combat libérateur et les luttes démocratiques puisque celles-ci ont été et continuent d’être nourries par une pensée transmise par la langue française.  S’inscrire, donc, dans une forme d’hostilité puérile conduit à semer le discrédit sur notre projection dans l’universalité. De par l’usage généralisé et popularisé du français, les Algériens se sont approprié cette langue. Elle fait partie non seulement de notre patrimoine, mais elle constitue une composante de notre identité étant donné qu’elle abrite une grande partie de notre mémoire, notre histoire et notre culture et lui assure une transmission à l’échelle mondiale. Je retiens dans ce cadre les propos du président Boudiaf, rapportée dans le livre de Saïd Sadi La haine comme rivale, 1987-1997.  Intervenant après que Saïd Sadi ait noté le consensus qui s’est établi sur l’identité nationale basée sur le triptyque arabité, islamité et amazighité, le président Boudiaf lui adressait cette question : « Et qu’est-ce que tu fais de la francité ? Depuis quand tu as vu une chaise très stable sur trois pieds. » Puis, à la fin de la discussion, Boudiaf affirma sans ambages : « Cette dimension – la francité– aussi fait partie de nous-mêmes. Il faut en finir avec les hypocrisies. » Je pense qu’il n’y a pas une aussi pertinente déclaration qui reflète l’expérience politique, la longueur de vue et l’engagement du pays dans la voie du progrès, loin des avatars de l’extrémisme.

* Mansour Kdider est ancien haut fonctionnaire. Egalement romancier il signe son cinqième ouvrage avec « le serment d’Oujda » .

** « Le serment d’Oujda », Editions Frantz Fanon, Alger 2023.

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Reportage. La face cachée d’Internet

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Reportage. La face cachée d'Internet

Internet, ce réseau mondial omniprésent, s’est imposé comme un outil incontournable dans notre vie quotidienne. Avec plus de 2 milliards d’utilisateurs à travers le monde, il nous permet de regarder des vidéos à volonté sur YouTube, de rester en contact avec nos proches par le biais de Skype, Messenger et WhatsApp, de créer des blogs, de lire la presse du monde entier et bien plus encore. Tout semble être à portée de clic. Cependant, derrière cette utilisation apparemment anodine, se cache une réalité bien plus complexe : Internet est devenu un terrain d’investissement et de rentabilité pour des entreprises, petites ou multinationales, générant des revenus colossaux dépassant même le PIB de certains pays africains.

Un monde de danger

Si Internet offre une multitude de possibilités et de services, il est également porteur de dangers. La dépendance excessive à Internet est l’un des principaux périls qui guette cette génération ultra connectée. De plus, l’exposition à des contenus inappropriés, tels que la pornographie, la violence ou les comportements dangereux, constitue une menace pour les utilisateurs, en particulier les plus jeunes. La divulgation d’informations personnelles, l’usurpation d’identité et le piratage de comptes sont des problèmes croissants. Les tentatives d’escroquerie se multiplient, favorisées la confiance et l’anonymat que peut offrir Internet.

Beaucoup pensent que l’utilisation d’Internet se limite à la simple consultation des réseaux sociaux, à jouer à des jeux en ligne, à communiquer avec des proches ou, pour les plus audacieux, à visiter des sites de streaming illégal pour regarder des films et des séries gratuitement. Il y a bien plus et plus grave que cela. Ces fonctionnalités ne sont que la partie visible de l’iceberg. En réalité, la face cachée d’Internet est comme le catalogue de la criminalité. Accéder à cet univers peut sembler facile, mais tout le monde ne sait pas comment s’y prendre ni ne connaît les modalités pour naviguer dans ce monde sans limites.

Pour comprendre cette réalité complexe, il est essentiel de faire la distinction entre les trois parties d’Internet : la surface web, le deep web et le dark web.

La surface web ou le web visible

Le web visible, également appelé web public, englobe tous les sites qui peuvent être indexés par les moteurs de recherche. Cela comprend non seulement les sites web et les blogs, mais aussi les annuaires de produits en ligne et même les publications publiques sur les réseaux sociaux. C’est l’Internet que nous utilisons au quotidien, celui que nous explorons à travers nos recherches sur Google. Sur la surface web, les contenus sont accessibles et visibles par tous.

Le deep web, une partie privée du net

Le deep web, quant à lui, représente la partie non indexée par les moteurs de recherche. Il regroupe les contenus protégés par des mots de passe, les réseaux privés et tout ce qui n’est pas accessible au grand public. Par exemple, lorsque vous vous connectez à votre compte bancaire en ligne ou que vous utilisez des services de streaming vidéo, vous naviguez dans le deep web. Ce domaine est vaste et comporte une multitude de bases de données privées et d’informations confidentielles.

Le dark web, le monde secret d’Internet

Le dark web est la partie la plus secrète et la plus obscure d’Internet. Pour y accéder, il faut utiliser des logiciels spécifiques et des réseaux privés virtuels (VPN) pour masquer son identité et garantir l’anonymat. Contrairement au deep web, le dark web est principalement utilisé pour des activités illégales et clandestines. C’est un refuge pour les criminels en tout genre, où l’on trouve des marchés noirs, des trafics d’armes ou de drogues, de données volées et bien d’autres activités illicites.

Comment plonger dans les profondeurs d’Internet ?

L’accès au dark web n’est pas chose aisée, et il est important de prendre des mesures de sécurité pour se protéger en ligne. L’utilisation d’un VPN est essentielle pour masquer son adresse IP et crypter sa connexion. De plus, l’utilisation d’un navigateur spécifique, comme Tor, permet de naviguer de manière anonyme dans les profondeurs d’Internet.

Le marché noir du dark web en 2023

Sur le dark web, tout s’achète et se vend. Dans une récente étude, Bitdefender a révélé les produits les plus vendus sur le marché noir du dark web et leurs prix. On y trouve notamment des cartes de crédit clonées (à partir de 7 à 14 % de leur valeur réelle), des identifiants de réseaux sociaux, des abonnements à des services de streaming (500 millions de comptes Facebook coûtent la modique somme de 20 dollars, les comptes Discord 12$ et LinkedIn à 45$), des passeports (Un passeport américain coûte 1 680 euros. Le prix monte sensiblement pour les passeports biométriques européens vendus 4500 euros) et bien d’autres articles illégaux. Les transactions se font souvent en utilisant des cryptomonnaies, rendant les acheteurs et les vendeurs encore plus difficiles à tracer.

Sécurité et légalité sur le dark web

Il est important de souligner que le dark web n’est pas un endroit sûr. En raison de son anonymat et de son caractère non réglementé, il est propice à toutes sortes d’activités interdites et dangereuses. Les utilisateurs sont vulnérables et exposés aux escroqueries car il est difficile de savoir à qui l’on a affaire sur le dark web. Les autorités chargées de l’application de la loi surveillent activement cet espace afin d’identifier et de poursuivre les criminels qui s’y cachent. Il convient donc d’être prudent et de se tenir à l’écart de ces zones d’ombre de la toile.

Internet est un monde à multiples facettes, où la surface visible n’est qu’une infime partie de la réalité. Le deep web et le dark web révèlent des aspects moins connus, voire inquiétants des réseaux sociaux. Naviguer dans les profondeurs d’Internet peut sembler tentant. Beaucoup de ceux qui s’y sont laisser aspirés l’ont amèrement regretté.

Les Etats commencent enfin à envisager une police mondiale de la toile. C’est dire l’ampleur du chantier et des risques que fait peser sur la planète cet insondable univers.

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5 juillet à Alger : nostalgie, dépit et…colère

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5 juillet à Alger : nostalgie, dépit et…colère

Il avait 18 ans en 1962. Il avait dansé et veillé des nuits durant l’été 1962. Il dit ne pas se rappeler où ni chez qui il a dormi. « Toutes les portes s’ouvraient. » Aujourd’hui il est dans un ailleurs qu’il ne peut définir. 

Nostalgie

Nous croisons ammi Djilali dans le square Port Said. L’homme habitant la rue Debih Cherif n’a pas à marcher longtemps pour satisfaire à ses habitudes après la sieste. Cet artisan luthier qui fabriqua les instruments des maitres du chaabi à la rue Tanger passe ses fins d’après-midi devant l’ancien café Tantonville d’où il observe cette place « qui dit plus que tous les journaux sur ce que pense et veut Alger. La devise, le cannabis, les femmes, les informations fiables et utiles sur les produits manquants et la façon de les obtenir. » Le vieux citadin, plutôt réservé, a ses moments de facondes.  Sec comme un sarment de vigne, le visage fripé, il a la prunelle gauche qui est rongée par la cataracte qu’il frotte instinctivement par le dos du pouce. C’est le seul geste qui rythme une posture que rien ne semble perturber.

Quand nous lui demandons pourquoi il n’est pas sur le boulevard Zighout Youcef afin d’ assister au défilé organisé pour célébrer le 61éme anniversaire  de l’indépendance, il lève la tête vers le ciel et lâche :

Rahet el gusto. L’envie est éteinte. Puis il ajoute : «  winek ya chaab, ( Où est-tu peuple ? )

L’évocation des foules qui avaient envahi le même boulevard en juillet 1962 le rend triste. La vue des quelques badauds qui observent mutiques les femmes paradant avec le voile algérois ne contribuent pas à dérider une mimique figée. Les voitures pétaradantes des années 60, retapées pour la circonstance, n’ont pas plus de succès.

Dépit

Pourtant, le pouvoir a mis le paquet. Il ne se passe pas un jour sans que l’APS ne signale la date d’une bataille héroïque, l’hommage présidentiel à un maquisard disparu ou une initiative devant perpétuer dans la jeunesse le feu sacré du combat libérateur. Si l’on s’en tient à la maigre mobilisation populaire, le résultat de cet investissement est plutôt médiocre. On ne saurait dire si c’est l’overdose des rappels du sacrifice qui a lassé ou le rejet, plus politique, du régime auquel on reproche d’avoir pris des chemins qui n’étaient pas ceux qu’avaient tracé les dirigeants de la révolution.

Hakima est avocate. C’est sa sœur qui nous introduit dans son étude. La cinquantaine bien affichée, elle fulmine. «  Vous voyez, mon cabinet est sur la rue Abane Ramdane. J’ai deux pas à faire pour être à Zighout Youcef. Je n’y serai pas. Pour moi, ce boulevard c’est la manifestation des femmes en 1984 quand il fallait se battre contre le code de la famille. J’étais étudiante et j’entends toujours la voix de la maquisarde Meryem Ben Mihoub qui accuse les dirigeants d’avoir trahi leur combat. » Elle se lève et sort d’un armoire métallique un numéro jauni d’Alger républicain où on voit en première page une foule immense avançant sous la pluie sur le même boulevard. «  J’étais aussi là le 10 mai 1990 pour la marche des démocrates à laquelle aucun écho n’a été accordé par les autorités qui cajolaient les islamistes. Rejoindre les quelques désœuvrés racolés à coup de sandwich m’est insupportable. » Sa sanction est sans appel : « Meryem avait raison. Ils ont tout trahi, tout sali. Si j’étais plus jeune, moi aussi je serais partie. »

Colère

Au moment où déambulaient les quelques véhicules dont les bennes étaient chargées de jeunes scouts, les citoyens faisaient leurs emplettes sur la rue Ben Mhidi. Longtemps propriétaire d’un magasin de vêtements pour homme qu’il a légué à son fils, Lazreg, dit Blondin, avait fait son maquis dans l’Ouarsenis en wilaya IV. Pour lui, les gens ont des raisons d’être en colère : « Ce que disent et font les dirigeants actuels n’a rien à voir avec les positions défendues par les Ferhat Abbas, Krim Belkacem ou Ben Khedda. Le pouvoir parle de la guerre de libération mais il fait le contraire de ce qui était promis. Moi, j’ai affronté les troupes de Boumediéne en 1962. Et j’ai perdu des amis dans cette bataille.»

Dans les rues de la capitale, les jeunes déambulent nonchalamment. Il n’y a ni fébrilité ni enthousiasme dans l’air en ce 5 juillet. Quand nous faisons remarquer cette indolence à Rafik M. enseignant en sciences économiques à l’université d’Alger, il ne témoigne aucune surprise : «  A force d’abuser de la célébration du passé, le pouvoir a fini par irriter tout le monde. Les anciens savent que ceux qui parlent de la guerre ne sont pas les plus engagés ni les plus fidèles aux idéaux de la révolution. » L’universitaire a une sombre appréhension de l’avenir : «  Parler avec tant d’insistance du passé aux jeunes n’a plus de sens.  Ils veulent regarder vers l’avenir. Je le vois avec mes étudiants. Le discours nationaliste n’imprime plus. La plupart ne demande qu’à fuir…chez ceux qu’on leur désigne comme leurs ennemis. Ce calme est trompeur. Ca peut repartir n’importe quand et à n’importe quelle occasion

Sur le boulevard Zighout, une vieille 203 précédent un autobus des années 60 klaxonne à intervalle régulier. Du trottoir des grappes humaines clairsemées regardent silencieusement passer le convoi. Le zèle des chauffeurs n’est décidément pas contagieux.         

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Mafia à Montréal : une pieuvre en extension. Par Mahfoudh Messaoudene.

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Ces deux dernières années, il a été constaté dans le paisible Québec un nombre important de meurtres liés au crime organisé. « Certains évènements sont dignes d’un épisode du film Le Parrain de Francis Ford Coppola », s’alarme un responsable d’association de quartier qui a assisté à une descente de racket nocturne. Plongée dans un univers glauque hermétique et sanglant.,

Omerta  

Ce lundi, le sicilien Francesco Del Balso est abattu en plein jour, à Dorval, à la sortie d’une salle de gym. Il serait, d’après les premières informations, tombé dans un traquenard. Selon des renseignements recueillis auprès de la police, sa tête était mise à prix pour 250 000 $ par l’une des organisations criminelles qui activent depuis Montréal. Ce crime suscite beaucoup d’intérêt chez les médias et…de passion dans les clans concernés ou concurrents. On apprend ainsi que le clan des Rizzutos est considéré comme le principal suspect du forfait. Le lien avec cet assassinat serait Leonardo Rizzuto, fils cadet du défunt parrain de la mafia montréalaise, Vito Rizzuto, lui-même victime d’une spectaculaire exécution le 3 mai dernier, sur l’autoroute 440 Ouest.

Et comme le veut la fable, l’omerta complique considérablement les investigations. En effet, malgré un sérieux faisceau de présomptions, il est toujours difficile de prouver formellement que le meurtre commis contre Francesco Del Balso, ex-homme fort des Rizzutos, est un acte de vengeance venant d’une famille qui exerce depuis longtemps une influence sur le Québec et le sud de l’Ontario. Car, tradition oblige, les victimes et leurs proches sont incapables de témoigner ou de fournir des informations pour les enquêteurs. Le refus de collaborer avec la police est encore la règle et constitue le code d’honneur des mafias qui règlent leurs problèmes en dehors des autorités judiciaires et sécuritaires canadiennes.

Francesco Del Balso décrit comme un « bouillonnant mafioso », au tempérament éruptif était connu des services de police. Il a purgé une peine de 15 ans suite à des affaires de gangstérisme et a été arrêté avec Nicolo Rizzuto en 2006 dans une opération antimafia. Mais depuis sa sortie de prison en 2018, la vie de ce personnage exubérant était en sursis. Pour se préserver, il fait une tentative de fuite en Italie, mais il a été interpellé à l’aéroport Eliot-Trudeau.

Économie noire continentale

Ce qu’il faut savoir dans les actes de ces organisations spécialisées dans l’extorsion, le racket, le trafic d’armes, le blanchiment d’argent, l’écoulement de la drogue et toutes sortes de négoces illicites, c’est que le clan des Siciliens est le plus dangereux. Les Rizzuto étaient affiliés à la branche Bonanno, l’une des cinq familles mafieuses de New York, connue depuis les années 90. Leur relation s’est détériorée avec le temps et la perte de confiance a engendré inéluctablement assassinats et règlements de compte entre les deux factions.

Avec les Rizzutos, Montréal est devenue la base arrière du crime organisé pour la pègre de New York. Appelée aussi la « Sixième famille », cette base de repli compte plus de 500 membres et une centaine d’associés. A ses débuts, elle fut gérée par Nicolo Rizzuto, le patriarche de la famille, tué en novembre 2010…à l’âge de 86 ans. Ensuite son fils, Vito, en devint de facto le parrain jusqu’à sa mort, en 2013, d’une pneumonie ou, susurrent certaines sources, d’un poison. Le fils de ce dernier, Nick Jr, a, lui aussi, été assassiné en décembre 2009 par des clans adverses.

Aujourd’hui, l’influence sociale de ces sectes a relativement diminué, mais ces dernières restent encore actives et pèsent sur le commerce illicite. Elles entretiennent des relations avec les membres de la puissante organisation des motards, les Hells Angels, spécialisés dans la diffusion de la cocaïne, l’héroïne et la gestion lucratives des commerces des gangs de rue.

Impuissance des pouvoirs publics

Les services publics suivent avec beaucoup d’attention ces réseaux difficilement pénétrables. Ces deux dernières années, il y a eu une nette recrudescence des crimes dans la métropole. Rien qu’en 2022, le journal La Presse recense 39 meurtres.

Pour les autorités canadiennes et particulièrement les élus de ville de Montréal, la situation demeure donc inquiétante. La mairesse, Valérie Plante, avait déjà exprimé, en aout 2022, son souci devant les fusillades et les meurtres qui se succèdent dans sa ville. Sans vouloir céder à l’alarmisme, l’édile reconnait néanmoins que « le sentiment de sécurité est affecté ».

Faute de pouvoir percer les liens occultes de ces organisations, certains responsables se résignent à en accepter l’existence. Prenant en compte le fait que les meurtres étant une affaire de règlement de comptes entre des groupes criminels, ces dirigeants sous-entendent que l’essentiel est que les citoyens ne soient pas ciblés.

Revenant sur le cas Francsco del Balso, la criminologue Maria Mourani déclare : « C’était une question de temps avant qu’il se fasse tirer. On s’y en attendait tous. Même lui. Il a essayé de quitter le pays ».

Cette forme de fatalisme s’explique, entre autres, par les difficultés de recruter du personnel dans les rangs de la police pour faire face à un phénomène socio-culturel, pour l’instant difficilement gérable par les instruments ordinaires de l’administration publique. Du coup, l’élimination d’un parrain apparait comme un pis-aller sinon une solution ! On espère que la guerre des clans va cesser ( au moins temporairement ) après une riposte !

En attendant, devant l’ampleur du phénomène, certains n’hésitent pas à qualifier Montréal de Far-West.

Mahfoudh Messaoudene.

Québec

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Amin Zaoui : « Nous avons un pays plus grand que ses dirigeants »

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Amin Zaoui : « nous avons un pays plus grand que ses dirigeants »

Adn-med. Vous êtes un écrivain prolifique en arabe et en français. Décelez-vous une différence dans votre lectorat selon la langue utilisée. Comptez-vous, par exemple, plus de lecteurs jeunes en arabe qu’en français ?

Amin Zaoui : Le bon livre trouve toujours le bon lecteur. Peu importe la langue du texte. Le lecteur algérien est plurilingue ; arabophone, amazighophone et francophone. Certes, chaque lectorat a une histoire socio-politique et pédago-culturelle, et ainsi chaque lectorat a un imaginaire relevant d’un ensemble de valeurs puisées dans ses repères, ses références et ses symboles collectifs. 

D’après mon expérience en tant qu’écrivain bilingue, par mes contacts directs avec le lectorat dans toute l’Algérie autour de mes rencontre-débats et mes séance-dédicaces, j’ai remarqué qu’il y avait une différence dans le sens de la réception entre le lecteur francophone et arabophone.

Grâce aux traditions littéraires libres, ouvertes et sans tabous que recèle la littérature française ou traduite en français, le lecteur algérien francophone devient plus tolérant, acceptant la différence et la pensée critique.

En ce qui concerne le lecteur arabophone – sans tomber dans la généralisation, mais l’exception confirme la règle et vu la mauvaise qualité des livres importés du Moyen Orient depuis les années 80, – se trouve, de ce fait, encerclé par une littérature pauvre en questionnements philosophiques rationnels.  Une littérature choisie pour une raison idéologique.

Vu que ma littérature appartient au courant qui défend la raison, la critique et la liberté individuelle et collective, je me trouve plus à l’aise avec mon lectorat francophone, ceci n’exclut pas que j’ai aussi et en même temps un grand lectorat en arabe, éveillé qui s’est formé durant cette dernière décennie, que je respecte beaucoup et qui défend mes textes dans quelques universités, les librairies et sur les réseaux sociaux.

En ce qui concerne le nombre de lecteurs dans les deux langues, bien qu’il n’y ait pas de statistiques des ventes de livres fiables en Algérie, j’ai le sentiment que le lectorat francophone ou du moins bilingue est plus actif et plus présent dès qu’il s’agit de la chose littéraire et notamment le roman.

Cette situation socioculturelle n’est pas due à la langue mais au système éducatif rétrograde. Toutes les langues sont belles !  

Adn-med. Vous êtes aussi connu pour vos interventions audacieuses sur des sujets d’actualité ou de société. Comment décririez-vous l’évolution de la société algérienne aujourd’hui par rapport à sa propre histoire et au monde actuel ?

Amin Zaoui : Bien que nous soyons dans une période où la société adhère de plus en plus à la culture numérique, aux débats via les réseaux sociaux et au monde de l’internet, je constate que cette technologie est gérée selon une vision passéiste et consommatrice.

C’est paradoxal. Nous sommes dans une société archaïque-numérique, où règne l’hégémonie de la pensée du charlatanisme religieux et du populisme politique.

Je sens qu’il y a un retour des forces de l’islam politique violent. Le vent mauvais des années 90 souffle une deuxième fois. Il souffle fort !

Face à cette situation agressive et alarmante, nous avons besoin d’un nouveau front républicain pour sauver la culture des lumières afin de faire barrage aux idées dangereuses qui fleurissent dans l’école, l’université et les médias ! 

Adn-med. Le style allégorique et la critique sociale caractérisent nombre de vos ouvrages. Avez-vous pensé à porter au théâtre quelques-unes de vos productions ?

Amin Zaoui : En 2019 le théâtre régional de Souk Ahras a adapté au théâtre mon roman intitulé « La Reine », adaptation de Moulay Meliani Mourad et mise en scène de Ali Djebara. Cette année c’est le grand dramaturge Ziani chérif Ayad qui a fait l’adaptation de mon roman « L’Enfant de l’œuf » qui sera présentée prochainement en deux langues (arabe algérien et français).   

Ce qui est important dans ces adaptations c’est de faire venir le public du théâtre vers le livre et notamment le roman et faire venir les amoureux du roman au théâtre. C’est une démarche culturelle très importante.     

Nous avons besoin d’un nouveau théâtre qui est à la fois attaché au répertoire universel et aux textes littéraires phares du terroir.     

Adn-med. Vous avez souvent déploré, à juste raison, le déclin de la vie culturelle : fermeture des salles de cinéma, extinction progressive de la production cinématographique, diminution drastique de la production théâtrale, édition malmenée, même les chanteurs ont de plus en plus de difficultés à se produire. A quoi attribuez-vous cette désolation ?

Amin Zaoui : La société qui ne respecte pas les faiseurs de bonheur est une société suicidaire.

Le bonheur éveillé et éveilleur se cherche dans la noblesse des arts et dans la bonne littérature.

Et afin de sauver la société de cet état psychosocial de suicide, il faut que l’Etat, les décideurs, croient dans le rôle de la culture et des arts. Que nos décideurs eux-mêmes donnent l’exemple du respect de la lecture créative, du respect des arts. Qu’ils lisent ! Qu’ils se rendent aux salles de spectacle de théâtre et de musique !

Une société vide de la « culture du bonheur » de « la culture de la critique », sans l’éveilleuse et l’éclaireuse est une société condamnée à enfanter un citoyen sans rêve. Une société qui ne lit pas ne rêve pas.   

Malheureusement, je signale cela avec amertume, les institutions culturelles dans l’Algérie d’aujourd’hui ne sont pas libérées du poids de la culture de la propagande qui nous rappellent les traditions culturelles des années socialistes staliniennes. La culture sur commande !  

L’art est le frère jumeau de la liberté.

L’art libre fait peur aux obscurantistes religieux et aux populistes politicards.  

Il n’y a pas de véritable révolution sociale sans la participation des faiseurs du bonheur ; les écrivains et les artistes libres !

Par la domination de la mentalité du beylik les Algériens ont saccagé notre énorme patrimoine du cinéma. Les belles salles de projections ; des perles architecturales, ont été saccagées, démolies, délaissées, abandonnées, détruites, restaurées et laissées fermées aux rats et aux araignées, juste pour justifier les dépenses !

Toutes les villes et les villages algériens possédaient des salles du cinéma. Aujourd’hui tout, ou presque, est ruiné ! C’est triste, énervant et désolant ! 

A titre d’exemple, Oran qui est une ville de plus de deux millions d’habitants n’a pas de bibliothèque de lecture publique ! Une bibliothèque digne de ce nom. Son unique théâtre remonte à 1907 !!!

On ne forme pas un peuple par l’idéologie mais par la culture critique et libre.

L’atmosphère socio-culturelle maussade, de plus en plus, étouffe les artistes, les plonge dans une situation d’assistés de l’Etat.

En 1970 nous étions un pays plus avancé que l’Espagne en matière d’infrastructures culturelles et artistique ! Nous avançons vers l’arrière !

La culture officielle actuelle est devenue une sorte de carnaval idéologique aride.      

Adn-med. Pourtant, lorsque des opportunités sont offertes, le public accourt. Quand les cafés littéraires ne sont pas interdits, ils drainent des foules même dans les villages, le salon de Boudjima, où vous étiez récemment, est désormais un évènement littéraire incontournable, le succès du SILA ne se dément pas. Comment interpréter ces engouements avec un environnement si peu stimulant ?

Amin Zaoui : L’Algérien est à la recherche de tout ce qui lui offre une analyse critique ou une liberté de penser et de se repenser. 

Pour un épanouissement social et culturel, la littérature a besoin des espaces libres qui défendent la pluralité, mettent en valeur la différence et respectent la citoyenneté.

A mon sens, dans notre pays, la seule vraie culture est celle qui est portée par la société civile, les associations des jeunes, les clubs des étudiants, les cafés littéraires…. Mais malheureusement cette culture est menacée et ses espaces sont de plus en plus réduits, contrôlés ou interdits.

Adn-med. On note une volonté des autorités d’en finir avec la langue française en Algérie. Qu’est ce qui, selon vous, motive vraiment cette campagne et quels impacts, si toutefois vous en voyez, peut-elle avoir sur l’éducation et plus généralement sur la vie culturelle du pays ?   

Amin Zaoui : Un pays est comme une maison, il a besoin de plusieurs fenêtres pour le renouvellement d’air et pour ramener la lumière du jour.

Les langues sont des fenêtres sur le monde vaste et différent.

La société où se pratique plusieurs langues enfante automatiquement un citoyen positif, éveillé, performant et rêveur.

La pluralité linguistique est une richesse et non pas une menace à l’unité nationale. Le monolinguisme est la pire des prisons de la raison humaine.

Afin de contrôler la société et ses intellectuels, le système politique ou théocratique relevant de la pensée unique refuse toute pluralité linguistique ou diversité culturelle.

En Algérie, la langue française est une grande fenêtre sur le monde. Elle n’est pas la langue de l’aristocratie ou la bourgeoisie comme c’est le cas en Egypte ou au Liban, elle est la langue du quotidien, elle fut la langue de la lutte contre le colonialisme. L’appel du 1er novembre a été rédigé en français. Le journal El Moudjahid organe de la révolution algérienne était en français avant l’arrivée de la version en arabe.

90 % des archives concernant l’Histoire de notre pays sont écrites en français. Effacer la langue française de la scène culturelle et universitaire algérienne c’est condamner les générations futures à l’oubli et à l’ignorance de leur Histoire et de leur littérature.

En Algérie le français a un statut de langue de culture et de communication et de création. A travers le français les Algériens apprennent non seulement la pensée et la littérature française et francophone mais aussi les richesses littéraires et scientifiques universelles traduites dans cette langue.         

Adn-med. Vous venez de vous rendre à la grotte où s’était réfugié Cervantès lors de sa tentative d’évasion pour appeler à la mise en valeur du site, longtemps encombré de détritus. La maison où a vécu Camus ne porte aucune indication. Pourquoi ce refus d’assumer son passé ? 

Amin Zaoui : Sous chaque pierre, en Algérie, il y a une histoire fabuleuse. Nos lieux sont chargés de mémoires. Dans chaque ville et village algérien nous possédons un potentiel culturel et touristique inégalé. Malheureusement, nous n’avons pas pu mettre en évidence nos richesses historiques, urbaines et culturelles.

Nous manquons de savoir-faire culturel et d’intelligence entrepreneuriale et artistique. Nous ne savons pas comment gérer ce grand pays rempli de richesses et de potentialités inimaginables.

Nous avons un pays plus grand que ses dirigeants ! »      

Adn-med. Avec Kateb Yacine, vous faites partie des intellectuels arabophones les plus impliqués dans la défense de l’identité et la culture amazigh que vous considérez être le préalable à la cohésion et l’harmonie de l’Algérie plurielle que vous appelez de vos vœux. Que vous inspire le raidissement des autorités sur cette question ?

Amin Zaoui : Je ne suis pas spécialiste en amazighité. Mais personne ne peut nier la réalité historique éclatante qui confirme que la culture et la langue amazighes sont le socle fort de notre identité ancestrale.

Aucune nation dans l’Histoire de l’humanité ne renie son identité. Celle qui refuse une partie de son identité souffre d’un déséquilibre politico-mental et psycho-culturel.

Malheureusement, par la propagande politique et religieuse perpétuelle, nous assistons, chez nous en Algérie, à une sorte de guerre idéologique entre les enfants et leurs aïeux. Entre les héritiers et leurs parents. Entre les citoyens appartenant à la même patrie, à la même Histoire, à la même culture et à la même langue !

L’école algérienne, depuis l’indépendance, est derrière cette catastrophe civilisationnelle, ce lavage de cerveau collectif.

Effectivement, je constate qu’il y a un net recul vis-à-vis de la question de la prise en charge de la langue amazighe, tout est arrêté. On ne parle plus de la généralisation de la langue amazighe dans les écoles, son utilisation dans les institutions officielles de l’Etat et dans l’administration.

L’académie de la langue amazighe qui a été créée en 2017 ne fonctionne pas, plutôt n’a jamais fonctionné. Elle est née morte ! Et personne n’en parle ! Le silence complice ! Le choix des caractères de l’écriture de tamazight n’est pas tranché.

Le rôle du HCA est réduit à des activités événementielles et folkloriques maigres.

La présence du tamazight dans notre société a besoin d’un nouveau souffle et peut-être d’une nouvelle génération de militants culturels, pédagogiques et scientifiques, avec d’autres moyens, d’autres méthodes et d’autres réflexions sociolinguistes.

Le combat pour le tamazight a besoin d’un grand symbole politico-culturel capable de rassembler et de proposer.       

Adn-med. Les écrivains algériens connaissent souvent des consécrations à l’extérieur mais aucune distinction ne vient les honorer dans leur pays. Par exemple, Abraham de Boualem Sansal qui a été primé à l’étranger est passé quasiment inaperçu en Algérie. Que peuvent et doivent faire ces élites pour mieux peser sur l’émancipation de leur société ?  

Amin Zaoui : Il y a de cela quatre ans, j’ai lancé un appel à la création d’un « Carrefour des intellectuels en Algérie».  Je suis convaincu que notre pays rêvé par les chouhada a besoin d’un large front d’intellectuels, écrivains, artistes et universitaires, afin de faire face à la censure, à la gestion bureaucratique et trompeuse des espaces culturels.

En Algérie tout écrivain critique et rationaliste est frappé par l’anathème pseudo-religieux ou par la traitrise pseudo-nationaliste.

Ce qui manque en Algérie c’est la création d’un grand débat entre les intellectuels sans préjugées linguistiques ou philosophiques.  

Il n’y a pas d’avancée politique, économique ou culturelle sans la présence active et critique des écrivains éveilleurs de conscience collective et semeurs de réflexion rationnelle.        

Adn-med. Vous vivez toujours en Algérie. La tentation de l’exil ne vous a pas traversé l’esprit ?

Amin Zaoui : J’aime vivre en Algérie, sur cette terre je me sens utile. L’Algérie est un pays jeune, de défis, plein d’énergie humaine renouvelable. La tentation de l’exil ne m’a jamais séduit. Je suis né pour vivre dans ce pays et apporter ma pierre en essayant de le rendre meilleur intellectuellement et culturellement. J’ai eu des dizaines de propositions et d’offres pour partir à l’étranger dans des universités ou des centres de recherches, mais j’ai toujours refusé de quitter ce pays. Même si les décideurs me marginalisent, j’ai comme un sentiment que l’Algérie du citoyen lambda a besoin de ma présence. L’Algérie n’est pas une propriété privée, elle appartient à nous tous. C’est nous qui la construirons, la bâtirons par nos bras et nos intelligences. Mais en même temps, je respecte le choix de ceux qui ont préféré ou étaient forcés à l’exil pour une raison ou une autre.           

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Algérie : Le marché des smartphones gangrené par la contrefaçon

La contrefaçon touche pratiquement tous les segments des produits vendus en Algérie.

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Algérie : Le marché des smartphones gangrené par la contrefaçon

Cela va du simple stylo à bille au prêt à porter, en passant par les ustensiles de cuisine, les articles ménagers et électroménagers, les pièces détachées de véhicules… Bref, la quasi-totalité des denrées qu’achètent les citoyens provient de « l’industrie de la copie ». D’ailleurs, selon une analyse faite par les services de la douane, 60% des produits importés sont contrefaits. La même étude a révélé une explosion des objets contrefaits qui pénètrent au territoire algérien, avec une hausse de 163% par rapport aux années précédentes. Mais le créneau le plus porteur, est sans conteste celui des téléphones mobiles.  En effet, les boutiques spécialisées dans ce commerce foisonnent d’appareils portables toutes marques confondues et qui proviennent, pour leur plus grand nombre,  de la contrefaçon. Ce constat a été confirmé par l’Autorité de régulation de la poste et des communications électroniques (ARPCE), qui indique que les téléphones portables haut de gamme sont les plus touchés par la contrefaçon et proviennent dont les pays asiatiques sont les plus grands pourvoyeurs. Pour preuve, la majorité des boutiques spécialisées dans ce segment et ses accessoires font dans le « reconditionné » dans le meilleur des cas, au pire, de la vulgaire imitation et, on le découvrira au fil de notre enquête, au vu et au su de tous. Immersion dans le monde des téléphones mobiles contrefaits.

Un Galaxy S23 à … 60 000 DA !

Fouad, un jeune diplômé en sciences commerciales n’ayant pas trouvé de travail, s’est converti dans la vente de téléphones portables et autres accessoires de téléphonie mobile. Son magasin, situé au niveau de la cité des 130 logements de la ville de Tizi-Ouzou ( 90 kilomètres à l’est de la capitale), ne désemplit pas de clients désireux d’acquérir le dernier téléphone à la mode. Et pour cause, ce jeune commerçant s’est spécialisé dans les téléphones haut de gamme. Mais les originaux sont, pour la plupart, inaccessibles pour les petites bourses. A titre d’exemple, la série « Galaxy » du constructeur Sud Coréen Samsung, varie entre 138 000 à 220 000 DA  pour le dernier né de la marque, à savoir le Galaxy S23 Ultra. Pourtant, ce jeune marchand  propose ce modèle à… 60 000 DA, soit l’équivalent de 300 euros. À première vue, les citoyens semblent croire qu’ils ont fait l’affaire du siècle, mais à première vue seulement ! Ainsi, voulant en savoir plus quant à ces prix plus qu’attrayants, nous avons demandé à ce commerçant de nous livrer le secret de cette offre. Il se confie avec un large sourire : « Ecoutez, les acheteurs ne sont pas des idiots, ils savent bien que les vrais smartphones coûtent plus chers. C’est bien évidement du Made in China ! », a-t-il concédé. Avant d’ajouter : « Je viens de vendre un Pixel 7 pro, à 40 000 DA, et la cliente savait très bien qu’elle n’allait pas posséder un produit made in Google pour cette somme là mais son clone venu de Chine », a-t-il expliqué. Poursuivant sur sa lancée, notre interlocuteur sortira de son arrière-boutique un produit original, un Galaxy S 22. Tenant ce dernier d’une main, il se dirigera par la suite à sa vitrine et en fera sortir le même (ou presque) appareil. « Au premier coup d’œil, on dirait que c’est le même. Mais celui-là (celui de la vitrine, ndlr), n’est qu’une copie du premier. Les Chinois sont forts », s’est-il exclamé. En examinant les produits de près, notamment dans la partie logicielle, on se rend vite compte de la différence entre les deux modèles. Première distinction, le démarrage de l’appareil. Tandis que le modèle original s’allume au quart de tour, son faux jumeau démarre très lentement, à peu près 8 secondes pour le premier et presque une minute pour le produit d’imitation chinoise. Autre différence enregistrée, celle se référant à la qualité de l’APN (Appareil photo numérique). Pour le S 22 original, la résolution est tout simplement époustouflante avec ses 100 méga-pixels, alors que pour la copie, affichant pourtant le même nombre de pixels, la résolution est tout bonnement calamiteuse. Interrogé sur la durée de vie de ces produits contrefaits, notre interlocuteur avoue que ces appareils sont « jetables ». « Soyons francs, il ne faut pas espérer des miracles avec des téléphones fabriqués en Chine. C’est certes joli à regarder, en design c’est la copie conforme de l’original, mais du point de vue qualité rien ne vaut un produit certifié », dira-t-il. D’autres magasins spécialisés en téléphonie mobile proposent également des produits contrefaits, mais contrairement à Fouad, ils n’hésitent pas à abuser les consommateurs en proposant des produits rénovés, clamant à ceux qui veulent les croire que ce sont des modèles originaux. 

Le rénové, l’autre arnaque ! 

La scène qui suit, reflète bien l’état d’esprit de certains commerçants peu scrupuleux.  Dans un magasin de Bab El-Oued ( Alger-centre), le dernier smartphone d’Apple, (iPhone 14 pro ), est proposé pour la modique somme de 70 000 DA, soit 350 euros. Nous avons demandé à examiner le produit miracle de plus près.  Nous nous sommes vite rendus compte d’une flagrante incohérence.  Après une rapide  vérifications, on remarque que l’écran a été remplacé par un autre non certifié par la marque pommée. D’ailleurs, l’interface de ce pseudo Iphone n’avait rien à voir avec celui d’Apple. Mais notre marchand jurera par tous les saints qu’il était sous blisters « Je ne fais pas dans la contrefaçon », s’est-il défendu, avant de se raviser : « Il se pourrait bien qu’il a été rénové, mais cela ne change rien à la qualité. ». Comment peut-on distinguer un téléphone original, rénové ou une contrefaçon? Fouad, a bien voulu nous donner quelques astuces pratiques : « Vous pouvez le reconnaitre d’après son IMEI, tapez dans le téléphone *#06#, vous aurez le IMEI, vérifiez si c’est le même numéro qui est sous la batterie si le smartphone a une batterie amovible, puis entrez le IMEI dans ce site www.imei.info , si le site reconnait votre smartphone, cela veut dire qu’il n’est pas rénové, il faut aussi vérifier l’emballage pour les smartphones neufs, et regarder si le IMEI écrit dans la boite est le même que celui du téléphone », a-t-il expliqué. Il nous a suffi de quelques contacts avec des connaissances pour comprend que le florissant commerce de téléphones contrefaits est en plein expansion dans toutes les wilayas du pays. Toutefois, une interrogation fondamentale subsiste : d’où s’approvisionnent ces revendeurs ? 

Belfort, la Mecque de la contrefaçon

Tous les marchands interrogés à ce sujet, nous ont orienté vers un seul endroit: Alger et plus précisément le quartier de Belfort à El Harrach. Les commerçants de gros et de détail y occupent des magasins situés de part et d’autre d’une grande ruelle. Des vendeurs à la sauvette, occupant de petites tables de fortune, y ont également pris place, proposant des téléphones neufs et d’occasion. Le marché de Belfort est l’un des plus importants au niveau national, pour ne pas dire le plus important. Les clients affluent de tout le pays pour conclure la bonne affaire. Ici, tout le monde peut acquérir un téléphone portable en fonction de ses moyens. Samsung, LG, Redme, Xiaomi, Apple… etc. Toutes les marques sont disponibles. Si certains commerçants proposent des téléphones achetés directement chez les fournisseurs de ces grandes marques, d’autres, en revanche, vendent des appareils provenant directement de Chine, donc contrefaits. «Je m’approvisionne chez les grossistes de Belfort ou au marché d’El-Eulma ( centre est de pays NDLR ) , et je les revends ici au marché. J’achète souvent des portables d’origine et imités (c’est-à-dire contrefaits ndlr ) parce qu’il y a une grande différence entre le  téléphone original les copies qui sont évidemment plus demandés », nous explique un jeune vendeur qui expose sur une petite table une vingtaine d’appareils. Un vendeur originaire de la wilaya de Béjaïa, rencontré sur les lieux, dira : « Au lieu d’acheter un téléphone haut de gamme original à 150 000 DA, que j’aurais du mal à écouler, je préfère prendre le même, chinois, à 50 000 DA que je vais revendre à 80 000 DA ! », a-t-il fait remarquer. 

Du coté des grossistes, on se fait très discret, ceux qu’on a pu interroger se sont avérés peu loquaces, se contentant de dire : « C’est notre business et on tient à le garder, c’est notre gagne-pain ». Toutefois, dans cette ambiance d’omerta qui règne à Belfort, un grossiste a accepté de nous dévoiler quelques petits secrets sur ce monde inconnu du grand public. Naguib, c’est son prénom, est un égyptien qui vit en Algérie depuis les années 90. Notre interlocuteur est visiblement bien établi dans le secteur d’El Harrach, puisque son vaste magasin, situé à proximité de la grande moquée de la ville grouille de détaillants venus s’approvisionner des quatre coins du pays. Naguib soulignera à cet effet : « L’Algérie est un marché très porteur. Les gens aiment tout ce qui est nouvelle technologie ! Les jeunes suivent les innovations sur le net puis inspirent et guident sur les réseaux sociaux les besoins des clients». Concernant, ses relais, ce grossiste nous dira : «  J’ai des amis en Tunisie, au Maroc et même en Libye, ils m’approvisionnent en marchandises chinoise. Car, il faut bien le reconnaître, les téléphones originaux se vendent mal ici ». Interrogé sur le montant de son chiffre d’affaire annuel, ce businessman a déclaré en souriant : « Je ne peux vous le dévoiler avec précision, mais il tourne autour des 5 milliards de centimes ».

Au cours de la conversation, un détaillant originaire de Ghardaïa s’est présenté au comptoir de Naguib en demandant si le dernier né de la gamme Galaxy, le S4, était disponible. Etonné par cette requête, car ce Smartphone venait juste d’être dévoilé par Samsung, le grossiste a vite fait de clarifier les choses : «  Il s’agit bien de Galaxy S4, mais je n’ai que le modèle chinois ».  D’autres grossistes, sous couvert d’anonymat, nous ont révélé qu’ils ont des « connaissances » au niveau du port d’Alger, ce qui leur permet de faire entrer les produits contrefaits et de les écouler à travers le pays. Un aveu qui confirme un information connue de tous : le commerce parallèle a encore de beaux jours devant lui.

R.B

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INTERVIEW. Saïd DJABELKHIR :  » il est urgent de créer un média lourd qui diffuse la pensée rationnelle et critique »

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INTERVIEW. Said Djabelkhir : " il est urgent de créer un média lourd qui diffuse la pensée rationnelle et critique"

Adn-med : Vous êtes un islamologue rationaliste. Comment peut-on porter la pensée critique dans un environnement dominé par le conservatisme ?

S.D : Il est vrai que notre environnement est dominé par le conservatisme, mais il est vrai aussi que la majorité de notre élite n’a malheureusement pas le courage d’affronter cette réalité, peut-être par peur de perdre leurs postes ou certains privilèges, ou tout simplement pour éviter d’être lynché par la foule. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas des intellectuels qui n’ont pas peur de diffuser leurs idées et de dire les choses telles qu’elles sont, malgré cet environnement hostile. Mais il faut dire aussi que les moyens de communication ont été révolutionnés avec l’avènement d’internet et des réseaux sociaux. En effet, il est difficile aujourd’hui d’interdire la diffusion des idées. Certes, certains réseaux comme Facebook imposent des règles déontologiques et des lignes rouges à ne pas dépasser, mais malgré cela, la marge de liberté d’expression sur ces réseaux reste très large. Le problème c’est que nous ne sommes pas encore assez efficaces dans l’utilisation de ces réseaux. A titre d’exemple, on peut lire des publications très intéressantes sur Facebook, mais on constate que leur partage est très faible, ce qui affaiblit le champ de diffusion de ces idées. On peut également trouver des chaines très intéressantes sur Youtube, mais on constate aussi que le nombre d’abonnés à ces chaines est limité. En revanche, on trouve des publications et des chaines populistes sans aucun intérêt, mais qui sont partagées des milliers de fois et qui ont des centaines de milliers et des fois des millions d’abonnés.

Conclusion : à chaque public les réseaux qu’il mérite. L’efficacité des réseaux sociaux dépend directement de la mentalité et de la façon de penser du grand public. Il se trouve aussi que la plus grande majorité de ce public n’accepte pas la différence et rejette (à coups de violence verbale et de menaces dans les commentaires et les messages privés) toute idée qui n’est pas conforme à leurs dogmes et leurs idées reçues. Et là se pose le problème de l’école, des programmes scolaires et du discours pédagogique. Se pose aussi le problème du discours religieux (en l’occurrence celui des mosquées) et du discours médiatique diffusé par les sites et les plateformes d’information et les chaines satellitaires. Tous les discours que je viens de citer, à commencer par celui de l’école, ont besoin d’être radicalement réformés. A titre d’exemple, notre école n’enseigne pas les valeurs de la citoyenneté, la liberté, l’égalité devant la loi sans distinction, le droit à la différence, l’acceptation de l’altérité et de la diversité, le vivre ensemble en paix. Notre école n’enseigne pas ces valeurs, bien au contraire, elle continue à diffuser des idées religieuses assez radicales qui, au lieu de nous produire des citoyens libres, tolérants et ouverts d’esprit, nous forment des individus fanatiques, rétrogrades et violents.

Adn-med : Au-delà de la sphère universitaire, quel est votre lectorat ?

S.D : D’après les statistiques du réseau Facebook, mon lectorat se trouve essentiellement parmi les jeunes (15-35 ans) et les cadres (toutes spécialités confondues), et là je ne parle pas des gens qui me suivent juste pour commenter négativement mes publications.  

Adn-med: Vous êtes un certain nombre de jeunes chercheurs nord-africains à professer une lecture lucide et rationnelle du Coran. On pense, à votre compatriote Razika Adnani ou aux Marocains Asma Lemrabet, Rachid Benzine, à la tunisienne Hela Ouardi…. A l’inverse des autres courants dogmatiques qui se regroupent en cercle, école ou mouvements, les rationalistes s’expriment de façon isolée. Comment expliquez-vous cette situation ?

S.D : Il s’agit là d’un problème d’organisation. En effet, rien n’empêche les penseurs et chercheurs rationalistes de s’organiser en cercle, école ou autre. Mais il y a plus important, c’est que les rationalistes et les adeptes de la pensée critique et de la réforme religieuse, n’ont aujourd’hui aucun média lourd pour s’exprimer, car on constate qu’ils sont bannis des organes officiels et des antennes para-publiques. C’est la raison pour laquelle je crois qu’il est très urgent que les rationalistes s’organisent pour créer au moins une chaine satellitaire ou même une web tv, qui soit consacrée à la diffusion de la pensée rationnelle et critique.   

Adn-med : Les intellectuels nord-africains, au regard de la singularité de l’histoire de la religion musulmane dans leur région, peuvent-ils impulser une nouvelle réflexion sur les sujets qui nécessitent débat dans l’Islam ? Le moment n’est-il pas venu d’assumer et de féconder l’approche arkounienne ?

S.D : Cette question va dans le prolongement de la question précédente. En effet, tout comme il est urgent de créer un média lourd qui diffuse la pensée rationnelle et critique, il est aussi urgent de créer (ou bien de soutenir s’il en existe déjà) des centres de recherche sérieux pour relancer les travaux, les thèmes et chantiers que Mohamed Arkoun avait ouverts dans ses ouvrages mais qu’il n’avait pas eu le temps de finir.

Adn-med : Le radicalisme islamiste gagne des franges de plus en plus importantes, mais d’un autre côté, des luttes citoyennes perdurent malgré la répression. Les femmes en Iran, les syndicats au Soudan, la revendication culturelle autour de la matrice amazigh en Afrique du nord visent, d’une façon ou d’une autre, à séculariser la cité. Ces contestations peuvent-elles, à terme, coaguler pour ouvrir une voie à une alternative de la libre pensée ?

S.D : Oui, je pense que ces contestations pourront, à terme, coaguler pour ouvrir la voie à une alternative de la libre pensée, mais à condition qu’elles ne marginalisent pas et qu’elles n’ignorent pas la critique du discours religieux et la pensée religieuse réformatrice. L’élite algérienne avait ignoré le travail de recherche critique sur la religion et les textes religieux, et nous en avons tous subi les conséquences durant la décennie noire ; expérience que nous devons impérativement éviter de reproduire pour ne pas retomber dans ces drames, Il est essentiel que les rationalistes se penchent sérieusement sur le discours religieux avec tout ce qu’ils possèdent comme outils scientifiques. Il faudrait aussi qu’ils pénètrent les facultés des sciences islamiques, car c’est là que sont formés les cadres religieux qui ont une influence directe sur le grand public.

Adn-med : Vous avez fait l’objet de poursuites judiciaires à la suite d’une plainte pour offense à l’islam déposée par des salafistes. L’affaire a suscité l’indignation dans le pays et au-delà. Dans un premier temps le tribunal a prononcé une peine d’emprisonnement contre vous avant de vous relaxer.  Comment avez-vous vécu personnellement cet abus et, plus généralement, de quoi est le nom cette épreuve ?


S.D : Mes avocats ne s’attendaient pas à une relaxe, ils s’attendaient plutôt à ce que le verdict de la première instance à savoir celui du tribunal de Sidi Mhammed, soit allégé par un sursis additionné d’une amende ou bien une simple amende sans plus, mais on a tous été surpris par la relaxe, surtout que le procureur général pendant l’audience du 25 janvier, avait requis la confirmation du verdict de la première instance. Personnellement, même en étant optimiste, je m’attendais au scénario le plus négatif pour ne pas être surpris au cas où les chosent iraient mal. Je remercie vivement tous les ami(e)s qui m’ont soutenu depuis le début de mon procès. Je remercie particulièrement mes avocats Me Moumen Chadi et Me Nasser Mohamed Chérif qui ont fait un excellent travail pour assurer ma défense. 
Je dois dire que cette décision émanant de la cour d’Alger est historique car c’est une première dans l’histoire de l’Algérie indépendante. C’est effectivement une victoire pour la liberté et la pensée libre sur l’aliénation, l’intégrisme et l’esprit rétrograde, une victoire de la raison et des lumières sur l’obscurantisme, le fanatisme et l’esprit moyenâgeux. Cette décision dit clairement que le débat intellectuel ne doit pas être judiciarisé et que les idées se défendent par les idées, par le dialogue et le débat contradictoire et non pas en allant porter plainte devant les tribunaux. Si moi j’ai été relaxé, d’autres chercheurs au Moyen-Orient n’ont pas eu cette chance, je pense à Mohammed Abdallah Nasr et Islem Behiri qui ont subi la prison et Nasr Hamed Abou Zaid qui a été divorcé de sa femme et contraint à s’exiler en Europe où il a fini ses jours, ceci pour ne citer que ces trois exemples.

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Oued Guetrini, ou le symbole du paradoxe algérien !

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Oued Guetrini, où le symbole du paradoxe algérien !

La localité d’Oued Guetrini, relavant de la commune de Dirah, à l’extrême sud de la wilaya de Bouira ( 140 kilomètres au sud-ouest d’Alger),symbolise, on ne peut mieux, le paradoxe de l’Algérie : un pays riche et une population pauvre dans une cette localité du nord du pays qui recèle un gisement pétrolier non-négligeable. 

Une rente journalière de 150 000€… 

Il faut dire que ce bourg, perdu au beau milieu de la steppe de Dirah, est assis sur un gisement de pétrole qui brasse quotidiennement près de 200 millions de dinars, soit près de 150 000 euros et une production journalière qui avoisine les 5000 tonnes de brut. En 2018, les pouvoirs publics de l’époque, avaient mis l’accent sur le renforcement de la production de ce gisement et la répartition des richesses engendrées sur la population locale.

Avec un tel potentiel, on serait tenté de croire que les habitants de cette localité vivent dans un certain confort. Or, dans les faits, la situation est toute autre.

Les villageois manquent de toutes les commodités de base.  Les pompes à balancier, semblables à celles que l’on voit au Texas, tournent à plein régime et les 15 puits de pétrole n’ont pas tari depuis leur première exploitation qui remonte aux années 1950.

Récemment encore, un investissement de 600 millions de DA, a été décidé pour augmenter la production.  Pour les citoyens d’Oued Guetrini, ces millions et milliards ne veulent absolument rien dir en terme de retombées sociales, économiques ou culturelles. 

… Et une population aux abois 

Lors de notre passage sur les lieux, nombre de villageois interrogés ont exprimé leur ras-le-bol, insistant sur l’injustice de cette situation.  Parmi les principales revendications de la population locale, on ne retrouve de  bien d’extraordinaire : le raccordement de leur village aux réseaux d’eau potable et de gaz naturel, ainsi que l’aménagement des routes qu’ils disent impraticables et la réhabilitation du réseau d’assainissement, lequel n’a pas été refait depuis les années 80.

À propos du problème du raccordement au réseau AEP, nombre de villageois ont noté le fait que plusieurs demandes ont été introduites auprès des services concernés en vain. « Nous sommes encore réduits à nous approvisionner en eau à partir des citernes », témoigne Abdallah chauffeur de minibus. Selon plusieurs citoyens, les autorités de la wilaya s’étaient pourtant engagées à accélérer les travaux de connexiont au réseau d’AEP, à partir du barrage de Koudiat Acerdoune.

Quant au gaz naturel, ces villageois ont dit désespérer de le voir arriver dans leurs foyers. Autre problème soulevé par les villageois, celui relatif à la rareté du transport en commun. La réalisation d’un centre de soin a été également évoqué par nos interlocuteurs. Le maire de Dirah, a affirmé, qu’il est au courant des doléances de ses administrés, cependant son APC ne peut prendre en charge toutes ces carences, faute de budget conséquent. « Il y a un projet de réhabilitation de la route qui devrait être entamé d’ici le mois de juin prochain », a annoncé l’élu.

Néanmoins, cet édile a tenu à s’insurger une fois de plus contre l’« absurdité » de la répartition de la taxe d’activités professionnelles (TAP). Selon lui, c’est la wilaya de M’sila qui perçoit l’argent de la taxe, or que le champ pétrolifère est situé dans sa commune.   « C’est une absurdité sans nom, d’ailleurs, j’ai personnellement interpellé le ministre de l’Énergie à ce sujet et nous espérons que cette injustice sera réparée ».

Les autorités publiques, ont pour rappel, récemment annoncé la révision des mécanismes régissant cette taxe. Selon les estimations de certains experts, le champ pétrolier d’Oued Guetrini, pourrait engendrer annuellement plus de 10 milliards de dinars de taxes pour la commune de Dirah. La commune d’Ath Mensour à l’extrême est de Bouira qui abrite sur son territoire la station de pompage de pétrole brut vers la raffinerie d’Alger et un bloc de stockage de 24000 m³, souffre également de cette iniquité. Ainsi et à cause d’une erreur d’appellation, l’argent de la TAP va à la commune limitrophe de Béni Mensour, relevant de la wilaya de Béjaïa.

R.B

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Algérie : « Resto Er-rahma » ou le culte apaisé

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Algérie : « Resto Er-rahma » ou le culte apaisé

Qui dit mois du Ramadhan, dit flambée des prix due aux spéculateurs mais aussi entraide et partage. Des valeurs, qui, quoi qu’on dise, sont fortement enracinées dans la société algérienne, notamment en ces temps de crise. À Bouira ( 100 kilomètres à l’est de la capitale), plusieurs associations caritatives activent dans ce créneau, appelé communément « resto Rahma », afin d’offrir aux nécessiteux et autres automobilistes pris de court au moment de la rupture du jeûne, un repas aussi consistant que convivial. 

700 couverts par jour en moyenne 

Au niveau du chef-lieu de la wilaya, l’association caritative Manaâr Es-sabil, a planté sa « khaïma ( grand chapiteau, ndlr)», à l’intérieur même de la station de taxis de la wilaya, sise à la sortie ouest de la ville. Les membres de ladite association, tous des bénévoles, ne ménagent aucun effort pour permettre à des citoyens, sans préjuger de leur origine, de rompre leur jeûne dans des conditions décentes et accueillantes.

Vendredi 24 mars, 2e jour du mois de carême, une trentaine de jeunes et moins jeunes, étaient sur le pied de guerre pour s’adonner ce qui s’apparente à un rituel bien huilé. Pourtant, vers 16h, El-Hadj Hamoudi Hamid, président de cette association donnait l’impression de ne plus savoir où donner de la tête. Son téléphone portable n’arrêtait pas de sonner. Les commandes de fruits, légumes, viandes et boissons passées la veille, viennent d’être acheminées. « Grâce à Dieu et à nos généreux donateurs, nous allons tenir notre engagement, comme nous espérions pouvoir le faire chaque soir depuis le début du mois de carême », dit-il d’un ton soulagé. Il est vrai que le défi est de taille : fournir un bol de chorba, une entrée et un plat de résistance à des dizaines de jeûneurs, durant tout un mois. « La tâche est loin d’être aisée, mais nous avons une force inébranlable qui nous guide : les préceptes du Coran et le message de notre Prophète (QSSSL) », affirme ce sexagénaire, entre deux coups de fil.

A voir cette fourmilière de bénévoles se donner corps et âme pour sustenter des inconnus donne à cette opération des allures de sacerdoce que chaque participant endosse avec calme et concentration. 16h30, une commande pressante est en attente, celle des boissons. « Vous voulez voir l’envers du décor ? Venez ! », nous invitera un assistant, vêtu d’un gilet fluorescent. À bord de sa Toyota Hillux, Mourad de son prénom, profitera de cette escapade pour nous raconter la genèse de leur association. « Tout a commencé en 2014, lorsque nous avons décidé de venir en aide aux éléments de la police, qui organisaient de manière hebdomadaire des opérations resto Rahma, au même endroit. Grâce à nos efforts et aux dons d’âmes charitables, nous nous sommes constitués en groupe et avec l’autorisation des pouvoirs publics, nous avons entamé notre travail et cela fait bientôt 10 ans que ça dure », a-t-il raconté. Une fois arrivé à bon port, une villa discrète située en plein cœur de la ville de Bouira, on trouve la commande en question qui attendait d’être chargée. Il y avait là une trentaine de fardeaux de boisson gazeuse, eau minérale et jus de fruits. « Il faut bien cela pour étancher la soif de 700 hôtes ». Ce chiffre, selon notre interlocuteur, est une moyenne quotidienne. « Oui, 700 et quelques fois s, comme le premier jour du mois de carême à cause du carambolage sur l’autoroute, nous avons enregistré plus de 1000 jeuneurs que nous avons pu gérer », a-t-il souligné.

30 millions de centimes dépensés quotidiennement

Une fois de retour au camp de base, il était déjà 18h. Pas une minute de répit pour El Hadj Hamoudi, car il lui faut encore superviser l’arrivage des grosses marmites de chorba et autres plats. À la question de savoir combien de donateurs sont impliqués dans cette opération, notre vis-à-vis expliquera qu’il est actuellement en « partenariat » avec trois donateurs qui souhaitent garder l’anonymat. « Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il s’agit de deux entrepreneurs et d’un haut cadre de l’Etat. Voilà la vraie croyance. Agir en toute discrétion et ne rien attendre en retour. », s’est-il contenté de dire. Et à combien s’élève la facture de cette opération ? Pour répondre à cette question, El Hadj Hamoudi, passera la parole à M. Boularess Allal, qui occupe le poste de trésorier au sein de cette association. « Entre les fruits et légumes, la viande, les boissons et autres gourmandises de circonstances, on dépasse les 30 millions de centimes par jour », a-t-il révélé.

À ce moment précis, le président de l’association Manaâr El-Sabil, profitera de l’occasion pour rappeler aux autorités locales leur engagement de leur fournir un autre chapiteau plus grand et plus solide. « En 2016 les autorités locales se sont engagées solennellement et publiquement à nous octroyer une nouvelle khaïma. Depuis, cette promesse n’a toujours pas été honorée (…) nous sollicitons aujourd’hui les pouvoirs publics actuels, pour respecter cet engagement afin de nous aider à mieux accomplir notre mission », a-t-il appelé. 18h45, l’armada de bénévoles peaufine les dernières retouches et les premiers jeûneurs commencent à affluer. En quelques minutes, l’esplanade fut envahie de bus de voyageurs et de SDF « Cette khaïma est un signe que la solidarité de Ramadhan a encore de beaux jours devant elle en Algérie. Même si tout n’est pas parfait dans notre pays, l’esprit du Ramadhan et ses valeurs sontt encore là et c’est une formidable lueur d’espoir pour des lendemains meilleurs. », confiera un citoyen avant d’entamer son bol de chorba. Ces actes témoignent de la difficulté à appréhender l’état réel de la société algérienne. On peut trouver dans une ville et, des fois, dans le même quartier des comportements égoïstes et agressifs et, dans le même temps, découvrir chez des personnes de la même génération et, quelques fois, de la même condition sociale, des attitudes de générosité et de dévouement qui ne demandent qu’à s’exprimer et dans l’anonymat. « Si les pouvoirs publics veillaient à encourager ces qualités, la société vivrait dans la paix et la tolérance de chacun et la religion serait alors regardée et vécue avec plus de calme » se prend à rêver Hamid, un jeune chauffeur constantinois qui a voulu éviter le centre-ville pour ne pas perdre de temps et qui  a été l’un des bénéficiaires du repas de ce vendredi. 

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Ramadan au Maroc. De l’inflation aux sirènes de l’export : les maux de la ménagère

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Ramadan au Maroc. De l’inflation aux sirènes de l’export : les maux de la ménagère

L’avènement du Ramadan remet au premier plan la discussion sur la qualité des produits les plus consommés par les Marocains en ce mois sacré. Dans ce même contexte, le pouvoir d’achat des ménages se trouve lourdement impacté par l’inflation et une hausse quasi constante des prix.

L’escalade vertigineuse du niveau des prix se poursuit dans les marchés du Royaume, et le Ramadan ravive les tensions. Ce mardi 21 mars, la Commission des finances de la Chambre des représentants a convoqué la ministre de l’Economie et des Finances, Nadia Fattah Alaoui, pour discuter des mesures  prises  l’Exécutif face à la hausse des prix.

« Les prix des denrées alimentaires de base reviendront à la stabilité dans les prochains jours », a notamment promis la ministre à la presse avant la tenue de sa réunion avec la Commission. Si les prix ont récemment atteint des seuils records, c’est « en raison des conditions climatiques », a déclaré Fattah Allaoui. Le dégringolade promise se concrétisera, d’après la ministre, par « l’augmentation attendue du rythme de production dans les prochains jours ».

Exemple phare évoqué par la ministre, le prix des tomates qui a augmenté en janvier dernier en raison de la situation climatique, avant de connaître une baisse. Ceci dit, « les matières de base resteront disponibles sur tous les marchés », et « le gouvernement continuera de prendre des mesures pour faire baisser les prix de certains produits de base », rassure la responsable.   

Démantèlement tarifaire

En Commission, Nadia Fattah Alaoui a expliqué que « l’inflation exercée sur les prix aurait été plus importante sans l’intervention du gouvernement et du soutien apporté à un ensemble de biens de consommation, à l’image d’un ensemble de pays ». Face aux députés, la ministre a rapporté que pour 2022, « l’indice des prix à la consommation a atteint 6,6 %, alors qu’il n’avait pas dépassé les 2 % durant une dizaine d’années ».

5 milliards de dirhams d’appui financier à l’Office national de l’électricité et de l’eau (ONEE), plus de 40 milliards de dirhams pour soutenir le prix du gaz butane, de la farine subventionnée et du blé importé, 4,8 milliards de dirhams de soutien direct aux professionnels du transport pour réduire le coût élevé et maintenir la stabilité des prix des matières premières face aux contrecoups du prix élevé du gaz sur le marché international… Ce sont là les chiffres exposés par la ministre pour donner un aperçu des actons entreprises par l’exécutif.

S’agissant des mesures douanières complémentaires, Fattah Alaoui est revenue sur la suspension des droits de douane pour l’importations de blé tendre et dur, de coton, des huiles brutes et des oléagineux, tout en réduisant de moitié les redevances sur le lait en poudre, ainsi que sur les importations de beurre, et l’arrêt de la perception des droits d’importation sur les importations de 200 000 veaux destinés à l’abattage, en plus de la suspension des droits sur les importations de vaches laitières et de moutons.

Pic de consommation

Les dattes, très prisées par les Marocains en ce mois, continuent d’alimenter la polémique. Au parlement toujours, le député du Parti du progrès et du socialisme (PPS, groupe d’opposition), Addi Chajri, a récemment interrogé le ministre de l’Industrie et du commerce Riyad Mazour sur « l’abondance des produits locaux et l’obtention de l’autosuffisance face aux produits importés qui submergent les marchés nationaux ».

En ligne de mire de ce député, des dates produites en Algérie « passées en contrebande par le Mali et la Mauritanie qui ne respectent pas les normes minimales de sécurité et de santé ». Selon l’élu, « des analyses de laboratoire ont prouvé que les dattes algériennes exportées vers l’Europe contiennent des substances cancérigènes, en raison de l’utilisation de pesticides et de produits chimiques interdits ».

Porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, expliquera le 16 mars dernier sur ce sujet que l’Office national de sécurité sanitaire (ONSSA) « surveille de très près les produits alimentaires importés », et que les certificats que l’Office délivre « sont soumis au contrôle d’institutions internationales ». Il n’y a pas de vers dans le fruit, rassure le responsable gouvernemental en déclarant que « toutes les études et analyses de laboratoire sont soigneusement contrôlées afin de préserver la sécurité sanitaire des citoyens ».

Course aveugle à l’export

Sur le volet fruits et légumes, les prix ont connu une flambée record depuis d’année. Tantôt imputée aux effets de sécheresse, tantôt attribuée à la décision des opérateurs agricoles de privilégier l’export, cette hausse est également décriée par certains acteurs du secteur. Lundi 20 mars, l’Association des producteurs et exportateurs des fruits et légumes de Chtouka Aït Baha (APEFEL) a adressé une missive, signée par deux autres associations interprofessionnelles de la région du Souss, au ministre de l’Agriculture. Motif : leur « non-respect d’un accord avec le ministère concernant l’approvisionnement du marché intérieur en tomates et la limitation des exportations ». Les trois opérateurs justifient leur démarche par « des manquements et de déséquilibres au vu et au su des fonctionnaires du ministère » avec comme résultat « la négligence du marché intérieur face aux débouchés de l’export ».

Ministre de tutelle, Mohamed Sadiki s’était justement réuni à Agadir le 14 février dernier avec les représentants de la Chambre d’agriculture et de ces associations au sujet de l’approvisionnement du marché intérieur. En aval, une commission mixte a été créée pour gérer la crise avec comme recommandation du ministre de « n’autoriser aucun processus d’achat de tomates sur le marché intérieur qui déboucherait sur une exportation », rappellent les professionnels dans leurs leur correspondance. Un quota initial d’exportation a même été fixé, de l’ordre de 1 200 tonnes, à condition que le marché intérieur soit étroitement surveillé par ladite commission. « Cependant, nous avons été surpris par notre exclusion de la commission, dont les administrateurs ont pris des décisions unilatérales pour gérer la crise, passant outre vos instructions afin d’empêcher l’achat de tomates du marché intérieur pour les exporter », regrettent les signataires.

Appareil de contrôle

« Comment le producteur peut-il avoir une vision claire lui permettant de communiquer de manière responsable avec ses clients ? », s’interrogent les professionnels du secteur, indiquant que cette mesure « a causé plusieurs perturbations affectant à la fois le marché intérieur et le marché d’exportation ». Résultat, les trois associations ont annoncé leur retrait de la commission en tant que représentants des producteurs et exportateurs.

Pour le groupe PPS de la première Chambre qui a déposé une proposition de loi en ce sens, l’Etat doit se doter d’une Agence nationale pour la distribution de produits alimentaires. « Les mesures urgentes prises par les pouvoirs publics, malgré leur importance, ne pourront limiter l’impactde la tendance haussière du taux d’inflation sur le pouvoir d’achat des citoyens », justifie le parti d’opposition. Le texte s’inspire des recommandations du Conseil économique, social et environnemental (CESE) à travers un mémorandum qui souligne l’urgence de réorganiser les filières de commercialisation et de légaliser le rôle des intermédiaires, maillon faible du circuit de distribution des fruits et légumes au Maroc.

La proposition du PPS vise à confier à cette agence la gestion du stock national de produits alimentaires, maintenir l’équilibre de l’offre et de la demande, contrôler la distribution et la chaîne d’approvisionnement, et s’assurer que cette dernière fonctionne normalement. Elle suggère également que cette agence soit dotée de la capacité de déterminer les quantités de produits alimentaires nécessaires au marché national et, en conséquence, de pouvoir intervenir pour bloquer temporairement ou définitivement l’exportation ou l’importation de certains produits jugées vitaux.

J.A.

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