mardi, novembre 28, 2023
Culture

La rencontre d’Amirouche avec Marcel le juif : l’un à côté de l’autre, on aurait dit deux frères

C’est l’histoire d’une famille juive algérienne ayant vécu dans l’ouest du pays que décrit Olivia Elkaim, descendante de rapatriés et née en France. On peut y lire un long passage consacré aux relations qui se nouèrent entre celui qui n’était pas encore le colonel Amirouche et Marcel, un juif de Relizane. C’était en 1950, quatre ans avant le déclenchement de la Révolution 1954-1962. Le tailleur de Relizane est le titre de ce récit touchant par sa sincérité.

Olivia, la petite-fille de Marcel qui est devenue journaliste, a livré un témoignage émouvant de sa famille qui, à l’instar de nombreuses autres d’origine juive, a durement vécu l’exode de 1962 en quittant Relizane. En arrivant en France, les Elkaim comprennent qu’ils ne se remettront jamais de leur départ. Tout le long du récit, on peut lire les stigmates d’une tornade sur laquelle les déracinés n’avaient aucune emprise.

Comme le titre du roman l’indique, le grand-père qui était un tailleur dans cette ville de l’ouest algérien fut enlevé une nuit de 1958, en pleine guerre d’Algérie. Les ravisseurs sont du FLN. L’un d’eux est son ami d’enfance auquel était donné le sobriquet de « l’Indien ». Arrivé au maquis, Marcel qui s’attendait à être exécuté à cause de ses origines juives, aggravées par le fait d’être un Français depuis que le décret Crémieux de 1870 avait fait de sa communauté des citoyens à part entière, est surpris de voir qu’il avait été finalement enlevé par un lieutenant dénommé Lazreg qui souhaite avoir un costume pour une rencontre avec son chef de l’ALN.

« – Je dois rencontrer Boumediene à la frontière marocaine dans quatre jours. Je ne peux pas me présenter à lui comme ça. J’ai l’air d’un paysan déguisé en guerrier. Tu comprends ? »

Marcel n’avait jamais attiré sur lui les rétorsions des hommes du FLN. Le hasard de la vie avait fait qu’il avait déjà rencontré un certain Amirouche qui était bijoutier à Relizane au début des années 1950. C’est à lui qu’il s’adressa un jour qu’il se préparait à offrir des bijoux à sa bien-aimée. Une occasion au cours de laquelle l’intrépide militant de la cause algérienne tenta de sensibiliser son ami juif à travers une discussion intégralement rapportée par Olivia. 

« Il pense à Amirouche. Amirouche Aït Hamouda. Avant qu’il ne disparaisse dans les montagnes et ne devienne le « loup de lAkfadou », le sanguinaire que décrivait La Dépêche algérienne, le terrible qui arrache méticuleusement oreilles, nez, paupières aux traîtres et égorge même ses camarades de combat les plus proches, le combattant avait été bijoutier à Relizane.

Marcel lui avait acheté les plus belles parures de Viviane, la bague de fiançailles sertie de diamants, le collier de leur première année de mariage, cascade dor jaune tressée, qu’elle portait en toute occasion au risque de faire des jalouses. Amirouche lui avait fait des remises en échange de costumes à prix coûtant. Quand Marcel le livrait, ils buvaient le thé à la menthe dans l’arrière-boutique du joaillier. 

– Tu pourrais rejoindre notre lutte, Marcel, je vois dans tes yeux que tu es fiable. Tu es un homme fidèle. Il insistait : « Le noyau de la fidélité, cest la fidélité à des convictions, savoir qu’on peut crever pour ça. »

Plus rien n’arrêtait sa logorrhée, ni les clients au seuil de la boutique, renvoyés dun geste brusque, ni les heures à l’horloge ni même le dernier appel du muezzin. 

– Messali Hadj, t’en as forcément entendu parler ! Interdit de séjour ici, déporté en France, plusieurs fois, emprisonné pour ses idées. Le parti du peuple algérien, l’Étoile nord-africaine, ça te dit quelque chose ? La résistance nationaliste ? Marcel, me dis pas le contraire ! Toi tu lis les journaux ! Et Maurice Thorez, même Maurice Thorez a déclaré que l’Algérie était « une nation en voie de formation , et c’était en 1939 (…) Depuis, il y a eu Sétif. Sétif, premier acte de notre soulèvement, et à quel prix ? Celui du sang, des morts qui tremblent dans leurs tombes. Nos enfants devront se battre avec des armes pour conquérir leur liberté. Je te jure, les Françaouis, ils n’ont encore rien vu. 

Marcel se souvenait des tracts noirs écrits en français et en arabe, « Le voyage de Maurice Thorez en Algérie, 28 janvier-12 février 1939 ». Ces brochures glissées au petit matin sous les portes de la ville et que Lella jetait dans le kanoun. Chez elle, on ne faisait pas de politique et, de toute façon, elle ne savait pas lire. 

– On n’en restera pas là, Marcel. La violence a fini par s’imprimer dans nos corps et dans nos esprits. La violence nous a rendus fous et maintenant on veut savoir à quoi ressemble la liberté, on veut le savoir à tout prix. 

Le PCF les soutenait, et derrière le PCF, il y avait l’URSS. Il faudrait se battre pour le droit à l’indépendance des peuples colonisés, martelait Amirouche. Il faudrait se battre contre les impérialistes, de tous côtés. 

– Ils ont trop d’intérêts économiques ici. Les intérêts économiques, ça empêche de distinguer le bien et le mal. Je te parle du Congo, je te parle de l’Indochine. Je ne te parle pas seulement de l’Algérie. Et toi, toi, tu es Algérien. Au-delà de l’Algérie , Amirouche pointait lindex et le majeur  de ses yeux vers ceux de Marcel. « Je le vois dans ton regard. »

      Ça voulait dire quoi, être français, être algérien ? 

Marcel n’avait pas beaucoup d’instruction. Il ne lisait jamais de livres. Écrits trop petits, phrases trop longues (…) Il ne comprenait pas tous les mots. Mais ces questions-là le taraudaient en silence. Il était français par accident

Ses quatre grands-parents étaient des juifs indigènes, issus de familles berbères autochtones installées depuis plusieurs siècles à Relizane.

Ils avaient été naturalisés, comme les 35 000 juifs du territoire, en 1870, par le décret Crémieux. Mais ils n’avaient rien réclamé, eux ! Marcel ne comprenait pas par quelle magie lui et toute sa famille avaient plus de droits que les musulmans maintenus sous le régime de l’indigénat.

 Sa nationalité française le plaçait dans une position de colon. Oui, il devenait un colon au même titre que certains exploitants agricoles, ceux qui traitaient les Arabes comme leurs esclaves. Il y avait tellement d’histoires, y compris ici à Relizane de domestiques engrossées par des patrons blancs,  forcées d’avorter ou expédiées dans le Sud, de jeunes types fouettés à mort pour un seau d’oranges volé. 

Ça lui donnait envie de vomir. Amirouche le scrutait avec intensité. Ses yeux noirs brillaient dans la pénombre. Marcel avait l’impression que son interlocuteur lisait dans ses pensées. 

– Toi, t’es vraiment comme nous. Marcel se tapait les cuisses, se levait et concluait en fronçant les sourcils : 

– Tu sais bien : moi, je me mêle jamais de politique. Ça ne m’intéresse pas et puis ça apporte que des problèmes. 

– Tu as tort, Marcel, parce que  la politique, ça te rattrape toujours un jour ou l’autre, même quand tu refuses d’y toucher. 

Ils sortaient sur le trottoir, se serraient la main. Élancés, de fines moustaches barrant leurs visages, le front haut, ils affichaient le même air austère, la même fierté dans le regard. L’un à côté de l’autre, on aurait dit deux frères.

À Relizane, on n’avait plus revu Amirouche depuis la Toussaint sanglante de 1954. Cela faisait quatre, cinq ans que Marcel n’avait pas eu de ses nouvelles. Puis son nom était apparu dans les journaux. Toujours associé à des massacres. Amirouche avait pris le commandement de la wilaya III, la Kabylie. »

Le livre a été publié en 2020. Un témoignage récent sur Amirouche qui dit dit beaucoup de choses sur la complexité des relations qui liaient les Musulmans et les Juifs. Selon l’auteur, c’est grâce à un ami proche de son grand-père qui s’appelle Daniel, un Pied-noir né à Mascara, qu’elle a pu recevoir la transmission fidèle des confidences de son grand-père. La communauté juive invitée par la direction hésita. Certains comme Timsit adhèrèrent au FLN, d’autres rallièrent les thèses de l’Algérie française.

L’auteure découvre une période qui a tourmenté son géniteur. 

« – Il te raconte rien, ton père, ou quoi ? Marcel avait affaire au FLN. Dès que les chefs avaient besoin de costumes, de chemises, de tricots, il s’en occupait. Il préparait des colis, trouvait des messagers pour livrer et, parfois, il livrait lui-même, dans le quartier du Fortin, là où habitait mémé Lella. Il connaissait les impasses, les recoins, et, surtout, il les connaissait tous. »

    Olivia Elkaim qui a longtemps refoulé la partie algérienne de son être saisit la narration romancée de son histoire familiale pour percer une problèmatique plus générale et qui remonte actuellement dans la violence et la surenchère. En forçant la main à son père pour qu’il lui raconte sa vie cachée, ce dernier, muré dans le silence, lui a remis une valise appartenant à Marcel, son grand-père. Elle y a trouvé des articles de journaux, des photos, des lettres et d’autres objets avec lesquels elle a pu retracer le périple d’un homme déchiré par un destin où il flottait comme un fétu de paille.

Le récit rapporte à travers une histoire singulière le vécu d’Algériens de différents cultes qui ont, en dépit de remous et tensions de séquences troubles, pu coexister depuis la nuit des temps. Une tolérance des communautés que les pouvoirs politiques n’ont pas toujours valorisée.

Mahfoudh Messaoudene 

  1. Le tailleur de RelizaneStock2020. (p. 63, 64, 65, 66).
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