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FACE AUX FAITS

Tunisie : La Révolution des Jasmins devra-t-elle tout refaire…deux fois ?  

Par Saïd CHEKRI

En l’espace de huit jours, la capitale tunisienne a été, en cette première quinzaine de mai, le théâtre de deux manifestations populaires. Et tout porte à croire que la seconde, organisée pour le 15 mai pour dénoncer la dérive autoritaire du président Kaïs Saïed et le presser de “dégager” du palais de Carthage, a été décidée en riposte à la première qui s’était déroulée une semaine auparavant pour apporter un soutien au chef de l’État et l’appeler à “purger l’administration tunisienne des malhonnêtes”. Jamais depuis la Révolution des Jasmins la Tunisie n’a semblé aussi tiraillée entre la voie de l’autoritarisme incarnée par le chef de l’État en place qui ne fait plus mystère de sa volonté de s’affranchir de tous les contre-pouvoirs au nom d’une remise sur rails du pays, et celle d’un retour au processus de démocratisation lancé après la chute de Ben Ali puis vite dévoyé sous l’effet d’une transition chahutée par la conjonction de deux populismes : celui d’une extrême-gauche figée dans un passéisme plus romantique que réaliste, et celui d’un islamisme porté par le mouvement Ennahdha de Ghanouchi qui, voulant y aller en douceur selon la méthode bien connue des Frères musulmans, n’a pas empêché l’aile salafiste d’émerger, de le doubler et de signer ses premiers attentats sanglants, menaçant de rééditer en Tunisie le scénario qui avait anéanti l’espoir de démocratie en Algérie deux décennies plus tôt. C’en était trop pour un pays qui sortait de près d’un quart de siècle de dictature et qui découvrait, en plus, l’étendue d’une crise économique et sociale jusque-là camouflée par l’absence de liberté d’information et de débat contradictoire.

Depuis, la crise économique s’est corsée continuellement à mesure que perdurait le désordre politique auquel les élections à tous les niveaux n’ont pas suffi à mettre un terme. 

Alors, retour sur la voie tracée par la révolution de 2011 ou poursuite d’une descente aux enfers bien lancée pour l’heure même si elle semble devoir faire face à des oppositions qui ne manquent pas de s’exprimer et qui promettent de durcir le ton ? Les jeux ne sont pas faits et les paris sont ouverts. 

C’est donc dans un contexte délétère que le président Kaïs Saïed essaie une formule qu’il croit salvatrice : le pouvoir personnel. Son argument ?  Les institutions sont pourries autant que le sont les responsables politiques, ceux d’Ennahdha notamment, puisque c’est au nom de sa guerre contre ce mouvement qu’il compte légitimer sa politique qui vise à enrayer tous les contre-pouvoirs, voire toutes les oppositions. La méthode peut séduire, tant elle exprime une belle promesse : débarrasser le pays d’un parti fondé sur une idéologie rétrograde, liberticide, anti-femmes, peu soucieuse des droits humains et, par-dessus tout, n’offrant aucune garantie quant à l’efficacité de sa gouvernance économique et l’équité de sa politique sociale. Il n’est pas difficile d’en convaincre l’opinion, sachant qu’Ennahdha s’est essayé à la conduite des affaires avec les résultats peu probants que l’on sait.

Mais l’islamisme a cet avantage de tirer moins son succès des performances de sa gouvernance que de son statut de porteur du message divin, de moralisateur de la société et de la vie publique, quelquefois d’ennemi de l’Occident impie, ancien colonisateur et actuel spoliateur des richesses du monde musulman, complice dans l’occupation et l’oppression de la Palestine, envahisseur de l’Afghanistan et de l’Irak… Souvent, ses succès électoraux ne tiennent qu’à cela, en Tunisie comme ailleurs. C’est ainsi qu’Ennahdha, qui a gouverné sans même réussir un début de règlement d’une des crises qui secouent la Tunisie, ne manque toujours pas de supporters parmi la population, notamment dans le monde rural. Pouvant compter sur un gisement électoral, il sait qu’il dispose là d’un atout qui peut faire naitre des désirs d’alliances insoupçonnés. Comme l’extrême-gauche de Marzouki hier, une partie de l’armée tunisienne, dont on ne connait pas encore la dimension, ne serait pas réticente à…tenter le diable. Preuve en est que “le Front du salut nationale”, une nouvelle alliance politique contre le pouvoir autocratique de Kaïs Saïed, a fait son baptême du feu à l’occasion de la manifestation du 15 mai. Dans la foule, des députés et des militaires ont scandé d’une même voix des slogans invitant le chef de l’État à “dégager”. Le fait est sans doute à prendre au sérieux car il n’est pas isolé.  En février déjà, le fondateur du parti Ettayar, Mohamed Abdou avait appelé ouvertement l’armée à s’impliquer pour mettre un terme à “l’État de la tyrannie” que veut instaurer en Tunisie Kaïs Saïed qui venait d’annoncer sa décision unilatérale de modifier la composante de l’Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) qui compte parmi les acquis importants de la Révolution des Jasmins. S’il est aléatoire de parier sur une franche entrée de l’armée tunisienne dans l’arène politique, on ne peut pas l’exclure pour autant. Une trop grande aggravation de la situation politique qui impliquerait des incidences sécuritaires importantes pourrait provoquer un tel scénario qui a été observé dans d’autres pays. Kaïs Saïed lui-même ne semble pas totalement rassuré, lui qui vient de lancer un appel à un dialogue, initiative inouïe venant d’un chef d’État qui n’y allait pas avec le dos de la cuillère pour abattre contre-pouvoirs, organes de contrôle et structures de médiation. On ne sait pas si l’initiative est la sienne ou si elle lui a été suggérée de “quelque part” pour éviter le pourrissement et les conséquences qui en découleraient, dont l’entrainement de l’armée dans le tourbillon politique. Mais, d’ores et déjà, elle ne semble pas sérieuse et elle ressemble plus à une manœuvre visant à isoler les partis politiques, l’offre de dialogue n’étant adressée qu’à “la société civile”, sans doute dans une tentative de rallier à sa cause la puissante UGTT, traditionnellement opposée à Ennahdha. Ce qui aurait pour effet, escompte-t-il peut-être, de réduire voire d’annihiler la probabilité d’une entrée en scène de l’armée. Pari risqué sachant qu’en matière de préservation des acquis sociaux et des droits des travailleurs, le chef de l’État n’a rien à proposer et le syndicat tunisien n’a pas pour tradition d’accorder son soutien sans contrepartie. Sauf à agir strictement, non comme syndicat, mais comme force politique, ce que l’UGTT sait faire quand les circonstances le commandent. Comme ce fut le cas en 2011.

Douze ans après la Révolution des Jasmins, la Tunisie vit l’incroyable destin de devoir peut-être tout refaire. Et plutôt deux fois qu’une. D’abord, face au régime autoritaire de Kaïs Saïed, puis face à une alliance militaro-islamiste si d’aventure elle devait faire irruption, favorisée par la dérive en cours d’un chef d’État dont on aurait alors d’autres bonnes raisons de croire qu’il aura gouverné sans la plénitude de ses facultés mentales. 

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